Congrès : discours sur notre état de désunion ?

Congrès : discours sur notre état de désunion ?

Quelles sont les fractures qui traversent la société française ? La France est-elle réellement unie ou profondément divisée ? Éléments de réponse avec Chloé Morin, directrice des projets internationaux chez Ipsos et experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

Emmanuel Macron s’apprête à prononcer pour la deuxième fois, devant l’ensemble de la représentation nationale réunie à Versailles, son équivalent du « Discours sur l’Etat de l’Union » américain. L’occasion, pour le Président, de dresser un bilan du chemin parcouru au cours de sa première année au pouvoir, un inventaire des défis relevés, et de ceux qui restent à affronter. Qu’en est-il de sa promesse économique, qui visait à « débloquer » le pays, libérer les énergies afin de remettre le pays « en marche » ? Quid de sa promesse de réconciliation – réconciliation avec nous-mêmes, et avec notre passé –, et de sa prétention à dépasser les clivages politiques, idéologiques, les « fausses querelles » religieuses, culturelles, afin d’unir les Français? « Unir » : mot clé dont il faut se souvenir qu’il vint l’accoler à la devise républicaine dans son discours de vœux aux Français pour l’année 2018.

Une France unie ou divisée ? 

Depuis Versailles, le Président dira la France telle qu’il la voit. Prenons le parti, en nous appuyant notamment sur les études internationales menée par IPSOS, d’esquisser un tableau de la France telle qu’elle se voit. Unie, ou divisée ? Qu’est ce qui nous rassemble, ou nous divise ? Sommes nous enfin réconciliés, sinon avec un passé douloureux, du moins avec notre avenir ?

Premier enseignement : sur le plan économique, l’avenir ne semble pas tout à fait éclairci. L’élan de la campagne, et l’activisme réformateur du couple exécutif depuis un an, pour indéniables qu’ils soient, ne sont pas venus à bout de notre pessimisme collectif. Selon l’enquête Economic pulse of the World, 28 % seulement des Français estiment que la situation économique de leur pays est « assez bonne » ou « très bonne », soit le niveau le plus bas atteint depuis six mois sur cet indicateur, et 17 points de moins que la moyenne des pays Européens. L’amélioration de la situation économique est encore moins perçue lorsqu’on invite les Français à observer la situation dans leur entourage immédiat, puisque à peine 1 sur 4 constate une amélioration sur le plan local – un niveau très bas, bien que légèrement supérieur à la moyenne des sentiments exprimés à la fin du quinquennat de François Hollande (en général moins de 20 %). Et ils ne sont pas davantage optimistes pour l’avenir proche : 11 % s’attendent à une amélioration de la situation au cours des six mois qui viennent, là encore le plus bas niveau atteint depuis plusieurs mois.

Selon l’enquête What Worries the World, 65 % des Français estiment que le pays va « dans la mauvaise direction » – un niveau comparable à celui d’une Grande Bretagne en proie à l’incertitude du Brexit, ou à celui de la Turquie, et supérieur de 7 points à la moyenne enregistrée dans 28 pays (l’échantillon comprenant tant des pays « développés » comme le Canada, l’Allemagne, ou les Etats Unis, que des pays émergents, comme l’Inde, la Chine, etc). 40 % des Français classent le chômage et l’emploi parmi leurs sujets de préoccupations les plus pressants, ce qui classe la France parmi les pays les plus inquiets sur ce plan parmi 28 (6e position). 36 % classent la pauvreté et les inégalités parmi les problèmes principaux du pays, 33 % « le terrorisme », et 31 % « le niveau des impôts ». Là encore, la France est parmi les pays les plus préoccupés par ces sujets.

Les questions identitaires, ligne de clivage 

Deuxième enseignement des études internationales : la France reste un pays profondément divisé, en particulier sur les questions identitaires. De manière générale, 75 % des Français ont le sentiment que notre pays est « divisé », et près des deux tiers jugent que ces divisions se sont accentuées depuis dix ans – de ce point de vue, Emmanuel Macron a sans doute visé juste lorsqu’il a semblé adopter l’union comme défi collectif prioritaire pour cette année 2018. Bien que de nombreux pays ressentent les divisions nationales de manière plus aiguës que nous, nous nous sentons plus divisés que les Indiens, ou les Turcs, pays pourtant travaillés par des tensions très importantes.

Bien que les inégalités économiques et sociales soient jugées comme trop grandes et inquiétantes – l’étiquette de « Président des riches » s’étant désormais largement installée dans les représentations collectives –, ce sont les questions migratoires et religieuses qui sont, aux yeux de nos concitoyens, source de divisions. Du point de vue majoritaire, les deux sources principales de tensions dans notre pays sont l’immigration (45 % de citations au total), et les tensions entre différentes religions (45 % également). Viennent ensuite les divisions « ethniques » (35 %). De manière écrasante, ce sont donc les divisions « culturelles » ou « identitaires » qui sont vécues comme la première source de tensions, et donc le premier défi pour un Président qui prétendrait « unir » la Nation. La question économique (31 % jugent que les divisions entre riche et pauvres sont la première source de tension dans le pays) et la question politique (23 %) sont reléguées au second plan par une actualité marquée par une crise migratoire européenne qui paraît chaque jour plus insoluble, et une peur du terrorisme qui ne s’efface pas et que chaque nouvelle tentative, sur notre sol ou ailleurs en Europe, vient réactiver. A la différence de pays comme la Chine ou la Grande Bretagne, et en dépit des discours qui tentent régulièrement d’imposer la « guerre des générations » au cœur des débats, les divisions générationnelles semblent marginales à nos compatriotes (10 %), tout comme les disions entre hommes et femmes (10 %), ou entre ruralité et aires urbaines (7 % – loin derrière l’Inde, la Chine, ou le Japon).

Un regard sévère sur nous-mêmes 

Globalement, le regard que nous portons sur nous-mêmes est sévère : 36 % seulement des Français jugent que leurs concitoyens sont tolérants à l’égard des personnes ayant des religions, cultures ou origines différentes. Nous nous classons ainsi nous-mêmes parmi les pays les moins tolérants (toujours au sein d’un échantillon de 28 pays), et considérons que nos concitoyens sont de moins en moins tolérants. Un jugement que nous serions tentés de prendre comme une aspiration à la réconciliation et une manière de déplorer l’intolérance, si les Français n’étaient pas par ailleurs une toute petite minorité à estimer que l’on « peut faire confiance à la plupart des gens » (18 %). Ainsi, pour partie, nous déplorons les effets dont nous chérissons les causes.

C’est donc un peuple qui se voit divisé, affaibli, dont le Président de la République parlera à Versailles. Un peuple qui se sent menacé par le déclassement économique, et craint de plus en plus le délitement culturel et identitaire. Plus que jamais, « unir » s’impose comme un mantra. Mais autour de quoi ?

 

Photo : © ERIC FEFERBERG/AFP