Didier Fassin : « Il faut considérer les migrants comme des figures centrales du monde contemporain »

Didier Fassin : « Il faut considérer les migrants comme des figures centrales du monde contemporain »

La vie d’un réfugié vaut-elle autant que celle d’un Français ou d'un Américain ? A priori, oui. Mais la réalité est toute autre, comme le démontre l'anthropologue Didier Fassin dans son dernier essai.

Vous confrontez dans votre essai l’approche philosophique de la vie, selon laquelle toutes les existences se valent, aux résultats d’enquêtes anthropologiques où le concept apparaît pluriel et fortement inégal. Comment expliquez-vous cette tension ?

Didier Fassin : Lorsqu’on s’interroge sur la vie, on est à la fois confronté à l’immensité du concept et à la polysémie du mot. J’ai tenté de nouer cette tension entre deux grandes orientations : la « vie biologique », celle qui commence avec la naissance et se termine à la mort, et concerne tous les vivants, et la « vie biographique », au sens où elle est constituée d’évènements, que l’on peut raconter et auxquels on donne un sens. Le philosophe et médecin Georges Canguilhem distingue ainsi le participe présent et le participe passé du verbe vivre : le vivant et le vécu. Pendant deux mille ans, les philosophes ont tenté de les penser ensemble. Mais depuis un siècle, ces deux voies ont bifurqué. D’un côté, les sciences de la vie ont cherché à aller de plus en plus loin dans la compréhension du vivant à travers notamment l’exploration du génome, noyau ultime de la question de l’identité d’un individu, jusqu’à la vie qu’on cherche sur d’autres planètes. On est ici sur une réduction biomoléculaire de la vie. D’un autre côté, les sciences humaines mais aussi la littérature ont développé un tout autre chemin, celui de la vie vécue et racontée. Partant de ce constat, j’ai tenté de voir s’il était possible de renouer ces deux conceptions de la vie, de reconstituer une sorte de puzzle avec ces fragments de vie, d’où ma référence au roman de Georges Perec, La Vie mode d’emploi. Le paradoxe que j’essaie de montrer est qu’il s’est produit dans nos sociétés contemporaines un mouvement par lequel la vie biologique a pris le pas sur la vie biographique.

En quoi la crise migratoire illustre-t-elle ce paradoxe que vous décrivez ?

À la fin du XXe siècle, deux phénomènes parallèles se produisent. D’un côté, dans les années 1970, la protection des réfugiés dont les principes ont été établis dans le texte de la Convention de Genève de 1951 et qui prévoit les conditions de l’asile politique, les droits d’un réfugié et les obligations légales des États, a commencé à décliner peu après qu’on eut commencé à fermer les frontières à l’immigration de travail. De l’autre, au cours de la décennie 1990, on a vu se développer, sous la pression des organisations non gouvernementales, une clause médicale consistant à donner des titres de séjour à des étrangers malades ne pouvant se faire soigner dans leur propre pays. Ainsi, statistiquement, le demandeur d’asile avait, dans les années 2000, beaucoup moins de chances d’obtenir un statut de réfugié que la personne présentant une pathologie sérieuse de se voir régularisée. En somme, la vie biographique que le premier raconte pèse moins dans ce cas que la vie biologique. On pourrait en donner bien d’autres illustrations, et pas seulement en France.

Une nouvelle circulaire signée par le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, est actuellement très contestée car elle remettrait en cause le principe légal d’accueil inconditionnel des réfugiés en hébergement d’urgence. Les associations d’aide aux migrants dénoncent ce qu’elles perçoivent comme « un véritable tri selon la nationalité ou le statut administratif des personnes ». Quelle erreur faisons-nous lorsqu’on cherche à trancher entre la vie d’un migrant économique et celle d’un réfugié politique ?

Démographiquement, on recense environ 250 millions de migrants dans le monde et 65 millions de personnes déplacées. Il s’agit donc d’un phénomène massif. Cependant, il faut considérer les migrants et les déplacés comme des figures centrales du monde contemporain, non seulement pour le nombre d’individus concernés, mais pour leur signification politique et morale. Entre les uns et les autres, la distinction est souvent bien plus difficile à établir que ne le disent nos gouvernants : souvent ce sont la guerre et la misère, les persécutions et les famines qui chassent ces personnes de leur pays pour trouver refuge ailleurs. Mais quand bien même on croirait avoir distingué les uns des autres, cette distinction ne devrait pas justifier un traitement indigne pour les uns et digne pour les autres. Aujourd’hui on assiste à une remise en cause de nos principes politiques tout autant que de nos valeurs morales. On a finalement peu de réactions au fait qu’entre 3 000 et 5 000 migrants meurent chaque année dans la Méditerranée, alors même que ceux d’entre eux parvenus aux frontières des pays qu’ils tentent de rejoindre sont rejetés par des forces de l’ordre. Pire, on assiste à l’émergence d’une criminalisation des actions humanitaires. Les personnes venant en aide aux migrants courent aujourd’hui le risque de devoir rendre des comptes à la justice pour le simple fait d’avoir eu un geste compassionnel et d’avoir compensé les illégalismes commis par l’État lui-même. Un sommet est atteint lorsque le gouvernement appelle à la délation, en demandant aux organismes d’assistance de signaler la situation juridique des étrangers qu’ils accueillent. Dans ce contexte, non seulement la vie sociale et politique leur est déniée, mais en plus leur vie physique elle-même est menacée.

Cette inégalité des vies est-elle quantifiée ?

Oui. Elle l’est sur le plan statistique avec les mesures de mortalité ou d’espérance de vie, qui montrent des écarts considérables selon les classes sociales et les caractéristiques ethnoraciales. Ainsi aux États-Unis, on a 15 ans de différence de durée de vie moyenne entre des hommes noirs ayant interrompu leur scolarité et les hommes blancs ayant fait des études. C’est 10 ans pour les femmes. Cette inégalité est aussi quantifiée sur le plan économique, comme on le voit à travers la façon dont on indemnise des vies perdues. Lors de la guerre en Irak par exemple, la mort d’un civil tué par erreur par l’armée des États-Unis et ses alliés va donner lieu à une indemnisation versée à la famille de la personne décédée environ deux cent fois moins élevée que celle qui sera octroyée aux familles de soldats américains morts au combat. Ici, une vie a deux cent fois plus de valeur qu’une autre.

À quand remonte cette manière d’évaluer les vies monétairement ?

Cette hiérarchisation des vies n’est évidemment pas récente. Dès le haut Moyen Âge, on constate à travers l’inégalité des réparations pour homicide que toutes les vies ne se valent pas. La compensation versée par la famille de l’auteur d’un crime à la famille de la victime impliquait un barème précis en fonction du statut social de la victime. Au fil des siècles, cette valorisation différentielle des vies s’est à la fois institutionnalisée et généralisée. Elle se retrouve aujourd’hui dans nos systèmes d’indemnisation des victimes de catastrophes comme on l’a vu après le 11 septembre à New York. Ces disparités se sont probablement aussi intensifiées tant sur le plan international qu’à l’intérieur même des pays.

Pourquoi ne parlez-vous pas de « biopolitique » pour reprendre le concept de Michel Foucault ?

Lorsque Michel Foucault développe l’idée de biopouvoir en 1976, il distingue la discipline des corps, ou « anatomo-politique », et la régulation des populations, ou « biopolitique ». Il montre que, dans l’histoire occidentale, on bascule au XVIIIe siècle, d’un régime de souveraineté, impliquant le droit de tuer, à un pouvoir sur la vie, administrant l’obligation de faire vivre. D’où le développement de l’épidémiologie, de la démographie, des programmes de planification familiale et de contrôle des migrations. Cette double idée du biopouvoir et de la biopolitique est lumineuse et pourtant elle néglige deux choses. D’abord, à côté du biopouvoir, il y a la biolégitimité, c’est-à-dire la légitimité de ce que Walter Benjamin appelle le simple fait de vivre, comme j’ai essayé de le montrer à travers une série d’exemples. Ensuite, la biopolitique n’est pas une politique de la vie, comme le mot le laisse supposer, mais un gouvernement des populations. J’ai donc pour ma part essayé de penser ces deux questions. D’un côté, la biolégitimité comme valorisation de la vie en tant que « bien suprême », vie biologique, qu’il s’agit de défendre à tout prix. De l’autre, une politique de la vie qui se marque par un traitement inégal des êtres humains. C’est là une contradiction fondamentale de nos sociétés qui donne raison au sociologue Maurice Halbwachs, qui traitait la mort comme un phénomène social, disant : « tout se passe comme si une société avait la mortalité qui lui convient ». Autrement dit, à travers les programmes de protection sociale ou de santé publique, une société décide de ce que vaut la vie de ses membres. On peut observer ce phénomène en cours aux États-Unis où se met en place une réduction des services publics et de protection sociale, de santé ou de retraite.

Le traitement réservé aux vies vous intéresse-t-il plus que la vulnérabilité de celles-ci ?

Je fais une différence fondamentale entre la manière dont on traite les vies politiquement et socialement et la façon dont les gens vivent ces existences. Il ne faut pas penser que la misère à laquelle sont réduites ces personnes correspond à la manière dont elles vivent réellement. Les individus que j’ai rencontrés lors de mes enquêtes essaient, au contraire, de reconstituer par tous les moyens à leur disposition une vie plus digne que les conditions d’indignité qui leur sont imposées. C’est en cela que la compassion n’est pas suffisante. Il faut y ajouter la reconnaissance, comme le dit Axel Honneth, autant dans leur statut d’être humain que dans leur attente d’égalité.

 

La Vie. Mode d’emploi critique, de Didier Fassin, Seuil, « La couleur des idées », 192 p., 18 €.

Propos recueillis par Simon Blin.

 

Photo : © ANGELOS TZORTZINIS/STR/AFP