Diction de l’addiction

Diction de l’addiction

Le Grand prix de littérature dramatique vient d’être décerné par le Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre (Artcena). Il récompense cette année Jean Cagnard, pour une pièce aussi brève que vertigineuse sur l’addiction, et Fabrice Melquiot (Grand Prix Jeunesse), suivant une passion impossible entre deux enfants.

Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face… que reste-t-il à celui qui l’envisage ? Le titre de la pièce de Jean Cagnard, lauréat 2018 du Grand Prix de littérature dramatique, vise moins l’effet de foule que l’effet de solitude. Une solitude peuplée, une solitude hantée, dont on comprend vite, à la lecture, qu’elle est celle d’un toxicomane, et qui va donner lieu à un déploiement de métaphores, dont le régime étonne à chaque page. Le texte va et vient entre la vision hallucinatoire, le délire sage du décalage, la violence charnelle et symbolique qui n’est jamais tant dirigée vers l’autre qu’elle ne vise son auteur. Il met aux prises, dans une alternance calculée de longs monologues et de saynètes rythmées, un Résident et un Éducateur. La richesse de la variation n’a d’égale que l’intensité de la blessure qui en déclenche l’agressivité. La vivacité de l’échange emprunte à la routine du match d’improvisation lorsque les deux concurrents campent sur leurs positions. Entre enfermement symbolique et négativité du réel, le dialogue tourne en rond. Le monologue, lui, orchestre la désappartenance du corps. Le Résident décrit, par exemple, la pesanteur de chacune de ses paupières, détachée du visage et livrée à la balance d’une inconnue. Mais plus il se livre à sa parole, plus il évoque la réalité des shoots auxquels il se condamne, et plus encore le spectre de la mère vient heurter le souvenir. Il n’y a donc jamais de retour au réel, d’autant moins que l’éducateur lui-même, a priori garant d’une forme de normalité, renonce au principe de non-contradiction. À ce stade du drame, il n’y a plus personne sur aucun trottoir. Le Résident et l’Éducateur sont au milieu du gué. Comment s’en sortir ? Rien n’est entrevu, si ce n’est le mouvement volontariste épuisant dont atteste un dernier monologue en forme de bateau ivre. Le seul gain reste la métaphore.

Jean Cagnard livre un texte tout en surface, qui jamais ne sombre dans l’expressivité susceptible d’accueillir ce qui aurait pu être un témoignage ou une confession. Chaque page, chaque réplique, chaque phrase parfois, un gouffre s’ouvre sous les paroles des personnages, mais le lecteur ne fait que l’apercevoir : il s’en émeut, mais la lecture l’emporte déjà vers une autre étendue de parole. La rue est ainsi faite de plaques successives, brisées, mouvantes, qui ne mènent nulle part ailleurs que dans le langage qui donne à cette pièce une vraie force de tremblement, d’incertitude et de dissémination.

Curieusement, alors que les situations et les espaces de langage diffèrent assez radicalement, l’effet livré par la pièce de Fabrice Melquiot, Les Séparables, est assez similaire. L’écriture est évidemment moins radicale, moins chargée, moins radicalement tragique, puisqu’il s’agit du Grand Prix de littérature dramatique jeunesse, mais le gouffre est palpable dans les incertitudes des deux jeunes protagonistes. Ils ont neuf ans, et c’est déjà l’âge, dans la France dite des « quartiers », de vivre une passion à la Roméo et Juliette, sur fond de racisme contemporain. Roméo s’appelle Romain, ses parents le laissent souvent seul à la maison et de sa chambre, dans l’immeuble d’en face, il aperçoit une fille de son âge. Juliette s’appelle Fatima, elle ne porte pas encore le voile mais se demande si elle le portera un jour. Sa mère l’envoie porter des makrouts au petit garçon dont elle a repéré la solitude. Les deux enfants ne s’apprécient guère : pourtant, ils vont développer une amitié, faut-il dire un amour, qui finira par engendrer une bagarre haineuse et violente entre leurs parents. À peine unis, et déjà séparables. Entre-temps, ils auront développé une amitié forte et fragile : la double caractéristique de tous les rêves enfantins.

 

À lire :

Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face, Jean Cagnard, éd. Espaces 34, 64 p., 12,80 €.

Les Séparables, Fabrice Melquiot, L’Arche éditeur, 66 p., 10 €.

 

Photo : Jean Cagnard © DR/Axelle Caruzzo/Ed. Espaces 34

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