Des partisans italiens à Maître Gims : Bella ciao, entre récup’ et tradition

Des partisans italiens à Maître Gims : Bella ciao, entre récup’ et tradition

Entre canto sociale, chant politique, hymne national bis, tube dénaturé et Bande Originale d’une série à succès, Bella ciao interroge sur plusieurs décennies la notion même de chant populaire.
Par Diane Lisarelli.

Ces dernières semaines le nombre de jeunes gens sifflotant Bella ciao dans la rue a considérablement augmenté. L’explication n’est pas uniquement à aller chercher du côté du climat social – le chant des partisans italiens étant depuis très longtemps un incontournable des manifestations – mais aussi et surtout du côté de l’industrie du divertissement. Chant de ralliement d’une bande de sympathiques braqueurs dans la série Netflix à succès La Casa de papel, Bella ciao s’est installée sur les lèvres d’une nouvelle génération – ne sachant parfois rien de son histoire. Pire, elle a donné des idées aux moins inspirés comme en témoignent les récentes séquences impliquant des individus bien loin des Brigades de la résistance : reprise sur les plateaux télé par des animateurs/agitateurs/éditorialistes heureux d’y aller de leur petit couplet, Bella ciao fait aussi l’objet d’un épouvantable remix annoncé sur Internet par le rappeur Maître Gims et la chanteuse de RnB Vitaa, à grands renforts de mouvements des avant-bras et sourires béats.

Soucieux de glaner quelques clics et de remettre les choses dans l’ordre, de nombreux sites d’information se proposaient dernièrement d’expliquer « D’où vient Bella ciao, la chanson de La Casa de papel ? » en se bornant toutefois à l’histoire officielle (c’est-à-dire celle de la page Wikipedia). Or, souvent présentée (à tort) comme l’adaptation d’une complainte des mondine, ces travailleuses des rizières de la pleine du Pô, Bella ciao a en réalité des origines plurielles et imprécises (une filiation est esquissée avec des chansons folkloriques venues de diverses provinces italiennes). Une chose est sûre, pourtant : elle ne devient un chant de ralliement qu’une fois la guerre terminée. S’il est complexe d’en tracer la genèse, en explorer la trajectoire et la postérité s’avère passionnant. Car entre canto sociale, chant politique, hymne national bis, tube dénaturé et Bande Originale d’une série à succès, Bella ciao interroge sur plusieurs décennies la notion même de chant populaire.

Le fond de l’air est (presque) rouge

Dans sa version dite « partisane », de loin la plus diffusée jusque là et probablement la version originale, Bella ciao fait le récit d’un engagement total. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, un homme voyant un matin arriver, l’envahisseur rejoint le camp des partisans. À l’un d’eux (Oh partigiano) il demande en cas de malheur de bien vouloir l’enterrer sur la montagne à l’ombre d’une belle fleur - « C’est la fleur du partisan, Oh Bella ciao, Bella ciao, Bella ciao ciao ciao ciao. C’est la fleur du partisan, mort pour la liberté. » Politique, poétique et fédératrice, la chanson réunit après-guerre les italiens qu’ils votent PSI ou Démocratie Chrétienne. Chantée pour la première fois sur une scène au Festival mondial de la jeunesse et des étudiants de Berlin en 1948, elle devient presque instantanément l’« hymne des partisans », emportant l’enthousiasme par sa rythmique, sa mélodie mais aussi et surtout ses paroles engagées. Or, en réalité, seules quelques formations d’Emilie-Romagne certifient l’avoir chantée pendant le conflit. A Bella ciao, les Résistants préféraient très largement Fischia il vento (Siffle le vent), très belle chanson écrite sur l’air d’une mélodie russe (Katioucha) avec des références trop rouges pour rassembler.

Ainsi s’invente une tradition. C’est en tout cas de cette manière que l’analyse Cesare Bermani, historien italien qui a beaucoup œuvré pour l’enregistrement, la préservation et l’étude du « canto sociale » – empruntant à Eric Hobsbawm son concept selon lequel nombre de traditions se prétendant anciennes se sont en fait installées sur le tard en temps de crise en mettant au point un système de légitimité renvoyant au passé. Pour Bermani, l’élection de Bella ciao au détriment de la trop communiste Fischia il vento, processus qu’il juge quasi révisionniste, s’explique par des raisons historiques : l’après-guerre voit l’avènement du centre-gauche et la naissance de la République italienne dont la Résistance devient le fondement idéologique. Si Bella ciao n’est le chant des résistants qu’a posteriori, il est bien le chant de la Repubblica nata dalla Resistanza. Une fiction politique devenue symbole de l’identité italienne jusqu’à en dépasser largement les frontières. 

Champ de bataille

Si en France, Bella ciao remporte un succès populaire grâce à Yves Montand qui en livre en 1963 un des premiers enregistrements, en Italie la légende se diffuse au même moment via un groupe d’artistes et de chercheurs ayant à cœur de préserver et sauvegarder la très riche tradition de chant social, politique et de protestation qui se sédimente tout au long du XIXe siècle – pour devenir à partir de 1880 un espace efficient de contestation. L’ethnomusicologue Roberto Leydi et l’historien et éditeur Gianni Bosio forment ainsi au début des années 60 le groupe Nuovo Canzioniere Italiano et découvrent lors d’une session d’enregistrement Giovanna Daffini, mondina et cantastorie (du verbe cantare, chanter, et storie, histoires) – qui deviendra ensuite par leur entremise une des plus grandes représentantes de la chanson de lutte sociale et paysanne. Elle livre devant leur micro une version de Bella ciao dont les paroles narrent les dures journées de travail dans les rizières. L’origine de l’hymne des partisans semble alors être toute trouvée.

L’année suivante, un spectacle du Nuovo Canzoniere Italiano est baptisé Bella ciao. Présenté dans toute l’Italie, il s’ouvre sur la version des mondine suivie de celle des partisans. Or, si la Daffini soutient avoir appris la chanson dans les rizières avant la guerre, un de ses voisins, Vasco Scansani, ancien combattant, affirme lui dans une lettre envoyée au journal communiste l’Unità avoir écrit les paroles en 1951 pour la « Festa delle mondine » en adaptant la première version apprise à la Libération. Trop tard : la légende est écrite et très nombreux sont ceux qui pensent encore aujourd’hui qu’il s’agit de l’adaptation d’un chant dénonçant les conditions de travail du lumpenprolétariat. En inventant un passé on détermine toutefois souvent le futur : si Bella ciao ne naît pas comme chanson ouvrière, elle le devient au milieu des années 60 à partir desquelles elle est reprise en chœur sur les (nombreux) piquets de grèves. Aujourd’hui et au-delà même des frontières italiennes, elle s’impose plus encore que Le Chant des partisans ou Le Temps des cerises comme un incontournable des rassemblements de gauche.

De chant engagé à tube de l’été (et inversement)

« L’histoire de Bella ciao, écrit Cesare Bermani, est un roman jamais terminé, parce qu’il n’en existe pas un texte unique mais de nombreuses variantes qui se transforment et se mêlent au fil d’une série d’histoires collectives ou individuelles. » En poursuivant le processus d’édulcoration, les pages qui s’écrivent ces temps-ci disent aussi beaucoup du temps présent. La crise des gauches et le déclin de la culture ouvrière laisse en effet un espace béant pour la récupération. Très présente dans les médias de masse, Bella ciao est littéralement devenue un slogan publicitaire. À ce titre elle ne perd pas seulement de sa force politique mais aussi sa force émotionnelle : principalement chanté et appris avec et par des pairs, un canto sociale a par définition un mode de transmission essentiellement horizontal, ce qui lui confère une charge affective bien particulière.

En attendant que ces tentatives de récupération retombent dans le néant face au grand roman de Bella ciao, reste la possibilité de se consoler en observant le phénomène inverse. Si dans les cortèges de tête des manifestations Bella ciao reste entonnée pour les bonnes raisons, une autre chanson lui dispute ces derniers temps le statut d'hymne contestataire. Morceau d'eurodance chanté en anglais par une jeune italienne (Gala) à la fin des années 90, Freed from desire narre en quelques mots l'histoire d'un jeune homme sans argent ni pouvoir mais avec des convictions fortes tournées vers la liberté et l'amour (« My love has got no money, he's got his strong beliefs, my love has got no power, he's got his strong beliefs... ») Issue du pire de l'industrie musicale de la fin des nineties cette chanson n'en est pas moins en passe de devenir un hymne révolutionnaire. Peut-être est-on ici à nouveau pas loin de l'invention d'une tradition.

 

Photos : Maître Gims © FETHI BELAID/AFP - Partisans italiens © DR