Des écrivains décernent leur Nobel

Des écrivains décernent leur Nobel

Le prix Nobel de littérature ne sera pas décerné en 2018, pour cause de scandale sexuel. Nous avons demandé à des auteurs (Amélie Nothomb, Geneviève Brisac, Jean-Paul Enthoven, Éric Fottorino…) de choisir celle ou celui qu’ils auraient récompensé(e). Parmi eux, Murielle Magellan a dévoilé sa lauréate dans un court récit publié intégralement ci-dessous.

Me demander à moi, Murielle Magellan, née Murielle Dbjay, petite fille de Bab el oued, grandie les genoux écorchés aux ronces du quartier Beausoleil à Montauban, de décerner un prix Nobel de littérature, même fictif, cela me fait sourire toute seule. J'entends mes grands-mères m'interpeller « Et tu le donneras à qui, ton prix Nobel ? À Einstein ? » J'entends mes amis d'enfance s'esclaffer avec l'accent du Sud-Ouest, « Eh bé, ils en ont de bien bonnes là-haut ». Je vois l'adolescente que j'étais, allongée les jambes repliées sur son lit simple, le poster « Why » et l'affiche de Marilyn Monroe dans le champ de vision, lutter contre le sommeil pour lire encore un peu. Lire qui ? Quel écrivain a suffisamment de souffle pour m'accompagner encore aujourd'hui ? Quel écrivain encore vivant, nobélisable, mettrai-je au Panthéon de ma littérature ? Car je ne peux jouer le jeu des remises de prix que pour celle-là, ma littérature, et non LA littérature. Il m'est apparu depuis longtemps que j'étais inapte à hiérarchiser l'art, en indocile, rétive à noter ce qui est inconstant et inestimable : l'émotion littéraire.

En définitive, seule compte vraiment la trace, même anonyme, laissée par une œuvre dans une vie. Ce qui reste quand on a tout oublié. Je me souviens de mes premières sensations ébahies, bouleversées, devant la beauté d'un texte, la singularité d'un personnage, l'humour, l'audace, le désespoir, l'harmonie ou même l'extravagance d'un récit ; je ne me souviens pas toujours de l'auteur de ces émotions. Il a fallu du temps avant que je comprenne l'importance du nom sur la couverture d'un livre. Non pour m'adonner à un culte de la personnalité, ce n'est pas non plus ma pente naturelle, mais parce que ce nom allait peut-être me permettre de retrouver, dans une autre publication, la joie de lecture déjà éprouvée. Sartre. Cronin. Bukowski. Duras. Irving. Sagan. Zweig. Lessing. Proust. Je grandissais dans un bric-à-brac culturel. Le temps de l'étude était venu et je m'attachais désormais à la main qui tenait la plume ; j'épuisais les biographies et les bibliographies. Jusqu'à devenir une main qui écrit à mon tour.

Aujourd'hui je traîne devant mon ordinateur pour écrire ce texte ; un rayon de soleil aux reflets têtus vient narguer mon écran rendu impraticable. Alors je rêvasse et retarde le verdict. J'entends la radio au loin. Ils passent une chanson de Garou ; de la variété populaire dans son plus simple appareil : « Oh Lucifer oh laisse-moi rien qu'une fois, glisser mes doigts dans les cheveux d'Esmeralda. » Une citation me vient immédiatement à l'esprit. C'est une phrase notée un jour sur un carnet et dont j'ai toujours aimé la limpide pertinence : « Durant cette période je n'ai pas écouté une seule fois de la musique classique, je préférais les chansons. (…) En entendant Sylvie Vartan chanter "c'est fatal animal", j'étais sûre de ne pas être seule à éprouver cela. »

C'est Annie Ernaux. Passion Simple.

Évidemment Annie Ernaux. Ce n'est pas seulement Passion Simple c'est Les Armoires VidesLa Honte, Une femmeLes Années et bien sûr La Place« Quand j'étais enfant et adolescente, je nous sentais (ma famille, le quartier, moi) hors littérature, indignes d'être analysés et décrits, à peu près de la même façon que nous n'étions pas très sortables. » Annie Ernaux, l'auto-sociobiographie, la transfuge de classe, mais aussi l'épure de la langue, l'âpreté sans effet de manche, la recherche lucide de vérité, sans oublier la longue silhouette discrète, le mythe, l'ombre aux cheveux longs, la nostalgie moderne. Et comme il s'agit de décerner un prix Nobel, il faut de l'universalité. Il y en a tellement dans son œuvre, dans sa traque obsessionnelle et calme de l'intime. J'aime les histoires, j'aime la fiction, en lire et en écrire, pourtant c'est dans les espaces laissés par l'intime qu'il me semble qu'on peut trouver plus que jamais ce qui fera la puissance d'un texte. C'est étrange, mais c'est au contact d'ouvrages comme les siens que j'ai eu envie de « personnages ». Je m'interroge : peut-on raconter des histoires de fiction intéressantes sans avoir lu Annie Ernaux ? Ne faut-il pas être entré dans la langue en suspens de l'écrivain, dans ses monologues intérieurs, dans ses ellipses et ses silences, dans le morcellement de sa construction, dans ses portraits aussi bien sûr, et sa puissance politique sous-jacente, pour s'aventurer ensuite dans les couches profondes du romanesque ? Elle m'a été indispensable. Elle est donc, pour mon humble jury, nobélisable. Je me demande bien quel écrivain me serait venu en tête si la radio n'avait pas passé Garou mais « Sea sex and sun » de Gainsbourg, par exemple, ou du Simon and Garfunkel… ? Qu'importe !

« En ce jour, à cette heure, en cette lumière, je décerne le prix Nobel de littérature de l'année 2018 à l'écrivain française Annie Ernaux. »

 

Retrouvez les textes d'Éric Fottorino, Jean-Paul Enthoven, Amélie Nothomb, Geneviève Brisac, Daniel Picouly, Patrice Pluyette, Éric Neuhoff, Richard Malka, Michèle Fitoussi, Alexis Brocas et Éric-Emmanuel Schmitt dans le n°11 du Nouveau Magazine littéraire, actuellement en kiosque.

 

Illustration : Philip Roth, Milan Kundera et Annie Ernaux © Francesca Protopapa pour Le Nouveau Magazine littéraire

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard