Derrière le slogan « Pour que la France reste la France », le combat pour l’hégémonie culturelle

Derrière le slogan « Pour que la France reste la France », le combat pour l’hégémonie culturelle

Pour Vincent Martigny, maître de conférences en science politique à l'Ecole polytechnique, auteur de « Dire la France : Culture(s) et identités nationales 1981-1995 », le slogan des Républicains est une nouvelle offensive de la droite conservatrice pour imposer son récit national… dans la droite ligne de Nicolas Sarkozy.

Les Républicains lancent le 9 juin une opération baptisée « le printemps des Républicains ». Le slogan qui l’accompagne « Pour que la France reste la France » crée la polémique. Au sein même du parti, on dénonce un slogan « un peu idiot, dans la surenchère frontiste ».  Pour Vincent Martigny, Maître de conférences en science politique à l’Ecole polytechnique et auteur de « Dire la France : Culture(s) et identités nationales 1981-1995 » (Presses de Sciences-Po), en utilisant ce slogan typiquement conservateur, Laurent Wauquiez se place dans la ligne de Nicolas Sarkozy en 2007.

Quelle est votre analyse de ce slogan lancé ce week-end par les Républicains « Pour que la France reste la France » ?

C’est un slogan qui s’inscrit dans l’histoire de la droite, typique de sa branche conservatrice. Le conservatisme, c’est vouloir conserver ce qui existe et refuser les innovations politiques, sociales et culturelles. « Que la France reste la France » est dans cette ligne. Celle d’une droite qui entend s’opposer à une modernité qui va trop vite, qui ne fait pas assez de places aux valeurs jugées traditionnelles de la France, et qui transforme à tort, selon ses thuriféraires, la société française. 

Ce slogan renvoie donc à l’opposition entre un récit national de progrès et de modernité et un récit conservateur. Mais tout cela n’est pas nouveau ! Il y a 40 ans on parlait déjà de ces enjeux, et la vie politique opposait deux récits nationaux structurés par deux imaginaires distincts. À droite, une pensée de la France comme la plus vieille des nations conduit à faire référence à Jeanne d’Arc ou aux figures de l’Ancien Régime, à Napoléon Bonaparte et au général de Gaulle.

Selon ce récit, ce n’est pas la Révolution française qui crée la Nation, la France existe bien avant elle et avant l’établissement de la République. Il y a cette idée profondément nationaliste (au sens de l’exacerbation du sentiment national) que la France aurait une âme, une personnalité qui serait de tout temps, éternelle, qui constituerait la Nation française. Une personne qui aurait un caractère, des attributs non modifiables : c’est « la madone aux fresques des murs » dont parle de Gaulle. Si on modifie les traits de cette madone, on altère ce qu’est le cœur, la nature de cette Nation. Cœur, qui n’est jamais défini ! Aucun politique ne s’aventure à déterminer une date de fondation. Pour de Gaulle, c’est le baptême de Clovis, pour d’autres la naissance de l’Etat monarchique sous les capétiens…  

Cette narration de la France s’est opposée pendant plusieurs siècles à un autre récit, identifié à la gauche. Un récit qui, schématiquement, postule que la Nation est une création contemporaine fondée par la Révolution française. La naissance de la France, c’est la Révolution française, qui a initié un mouvement avec pour source des idéaux de progrès. Et c’est précisément ce mouvement qui fait la France, en fidélité avec ses valeurs. 

« Pour que la France reste la France » est un slogan qui essaie de revenir aux fondamentaux d’une pensée traditionaliste de la nation française dans la lignée des discours de Nicolas Sarkozy. En 2007, quand il se déplaçait dans les villes de France, il puisait dans une boite à outils identitaire en convoquant des personnalités ou des dates historiques de la ville, en mêlant à chaque fois des exemples de la période pré-révolutionnaire avec ceux issus de la modernité politique française. Une France dont il essayait de montrer la permanence et la continuité. 

Ce slogan se situe donc plus dans la ligne des discours de Nicolas Sarkozy que d’une course derrière le Rassemblement national (ex FN) ?

Nicolas Sarkozy assumait un certain nombre de choses qui n’étaient pas assumées ouvertement sous le chiraquisme. Il a pris une orientation plus inspirée de l’UDF des années 80. Celui-ci, notamment le parti Républicain, n’était à l'époque pas un parti centriste mais un parti assez dur sur les questions d’identité. L’un de ses cofondateurs, Alain Griotteray, écrit en 1984 un ouvrage intitulé Les immigrés : le choc. Celui-ci est le premier qui introduit une stigmatisation spécifique des musulmans dans le discours anti-immigrés. Avec ses discours sur le lien entre identité nationale et immigration, s'opposant à la seconde au prétexte de la première, Nicolas Sarkozy reconduit cette ligne de pensée, qu’il radicalise dans la campagne de 2012, à l’image d’une droite qu’il a contribué à droitiser sur ces enjeux, et ce dès qu’il prend la tête de l’UMP en 2004. Comme candidat à l’élection présidentielle en 2007 puis comme Président, il introduit une rupture avec le passé à travers un récit qui est officialisé par sa nouvelle fonction. À ce titre, le slogan « Pour que la France reste la France » est dans la ligne d’une radicalisation de la droite sur les questions d’identité qui a été initiée par Nicolas Sarkozy. 

Les défenseurs de ce slogan rétorquent qu’Emmanuel Macron a également employé cette expression… 

Emmanuel Macron suit une logique différente. Il nourrit une véritable ambivalence, un « en même temps » identitaire. Pour lui, comme pour la droite, il n’y a pas ce marqueur de la Révolution qui n’est qu’un épisode dans l’histoire d’une France bien plus ancienne. Et on constate chez lui un certain gout pour l’idée monarchique. Mais il refuse en même temps toute stigmatisation des étrangers, récuse la dimension décliniste du débat sur l’identité, autour des frontières de l’identité. Pour lui, si on respecte les valeurs de la République, on est Français. Il est donc également sur un récit emprunté à la gauche, qui est un récit avant tout civique. 

Il s’agit finalement de combat d’imaginaires ? 

Il y a DES récits de ce qu’est la France. Ces récits sont différents, concurrents, parfois conflictuels et contradictoires, et ils structurent la vie politique. « La France », cela n’existe que dans notre imaginaire. Il y a en réalité « des » Frances dont plusieurs groupes portent, chacun, une vision partielle, et surtout changeante.

Aucun parti politique, aucun leader politique ne peut revendiquer d’avoir le monopole d’un récit de l’identité nationale. En revanche, chaque famille politique essaie de rendre son récit le plus hégémonique possible. C’est pour cela que la droite ne cesse d’évoquer Gramsci et le combat culturel ! Le premier à l’avoir découvert à droite est Philippe de Villiers. Dans les années 80, on disait déjà de lui qu’il mettait les méthodes de Gramsci au service des idées de Jean-Paul II.  

Mener un combat culturel, c’est marteler un certain nombre de messages, de récits de ce que l’on pense être la France. Si la majorité finit par penser que cette vision est la réalité de la France alors, c’est gagné. 

Laurent Wauquiez tente de réinitier un récit de la nation dans une bataille culturelle ; c’est ce que Nicolas Sarkozy avait déjà fait en son temps. Mais n’est pas Nicolas Sarkozy qui veut ! Reste encore à Laurent Wauquiez à imposer ses idées au-delà de la cohorte de ses soutiens immédiats. C’est là tout l’enjeu du défi qui l’attend. 

 

Vincent Martigny est maître de conférences en science politique à l'Ecole polytechnique est membre du comité de rédaction de l'hebdomadaire Le 1. Il est l'auteur de Dire la France : Culture(s) et identités nationales 1981-1995 (Presses de Sciences Po).

 

Photo : © DR