Denis Ramond : « La liberté d'expression est une discipline »

Denis Ramond : « La liberté d'expression est une discipline »

Le débat sur la liberté d'expression semble aujourd'hui se limiter à la question du « politiquement correct ». Le docteur en science politique Denis Ramond nous propose de le recentrer à l'aide de repères théoriques et philosophiques. Dans l'essai « La Bave du crapaud », il avance plusieurs critères pour évaluer de façon rationnelle quelles sont les limites de cette liberté.

Ce mois-ci, Valeurs Actuelles a titré un article « Le retour de la censure ». En couverture : Eric Zemmour, Michel Onfray et Frédéric TaddeÏ. Pour rappel, les deux premiers ont récemment bénéficié d’une couverture médiatique importante, l’un pour la sortie de son livre, l’autre à la suite de la publication en ligne de sa « Lettre à Manu ». Le dernier est présentateur d’une émission sur la branche française de Russia Today et anime une émission sur Europe 1. Comment est-il possible de continuer à parler de censure ?

 

Denis Ramond : Par censure, on entend en général, la limitation étatique à la liberté d’expression, en particulier les lois qui restreignent la liberté d’expression. Par extension, on appelle « censure » des mécanismes institutionnels, pas nécessairement juridiques, qui contraignent la parole. La sociologie peut parler de censure quand, dans certains contextes, on considère qu’il y a des propos que l’on peut dire et d’autres non, sans que cela ne soit nécessairement formalisé par le droit. En revanche, il semblerait que ceux qui ne cessent de crier au retour de la censure utilisent principalement ce mot dans un sens métaphorique. Dans les débats publics, le mot censure a une valeur beaucoup plus polémique que descriptive. Ce marronnier journalistique du retour de la censure désigne ce que l’on appelle le « politiquement correct », c’est-à-dire le fait que des propos jugés homophobes, racistes, sexistes, entre autres, passent moins facilement qu’auparavant et suscitent des polémiques.

Ce mouvement de dénonciation du « politiquement correct », qui réagit aux mouvements antiracistes et aux mouvements de défense des droits LGBT notamment, a complètement reconfiguré les débats sur la liberté d’expression. Il assimile les débats suscités par certaines expressions à une forme de censure et la réaction de l’opinion publique à un tribunal. Il consiste à dire que la censure était auparavant exercée par la morale et l’État, et que ce pouvoir est désormais utilisé par les minorités, qui seraient donc les nouveaux législateurs de la vie sociale.

Ceux qui considèrent que le discours de minorités est une entrave à la liberté d’expression auraient-ils oublié sa logique anti-majoritaire ?

D. R. : En réalité, ils ne l’ont pas oublié. Ils ne cessent de se mettre eux-mêmes en minorité pour pouvoir se prétendre anti-majoritaire. Il va de soi qu’aucun défenseur de la liberté d’expression n’arrive en disant « la liberté d’expression est le droit des riches et des bourgeois d’attaquer les pauvres et les mal lotis ». Pour que la signification politique de la liberté d’expression soit transformée, il a fallu l’adoption d’une rhétorique tout à fait huilée selon laquelle les mouvements féministes, gays, antiracistes et de défense des minorités religieuses sont majoritaires et surtout dominants idéologiquement. Cela permet de mimer la figure du « seul contre tous », celle de l’intellectuel contre les puissances, qui ne seraient plus l’Église catholique et la monarchie absolue mais « Act Up » [1] par exemple. C’est la raison pour laquelle tous ces gens se qualifient eux-mêmes d’impertinents, d’incorrects, de nouveaux rebelles. Mais leur mode de pensée est fondamentalement idéologique et inconsistant. Personne ne considère sérieusement, ni même ces gens-là, que la liberté d’expression doit être absolue. Mais à part déplorer une espèce d’état de fait, ils ne nous amènent pas à nous interroger sérieusement sur les mécanismes qui permettent de dire « je suis pour la liberté d’expression ». À quelles conditions, dans quelles mesures ?

La liberté d’expression a un aspect transgressif, mais vous considérez qu’il est possible d’en établir des limites claires et cohérentes…

D. R. : À la suite d’autres auteurs, j’ai essayé de faire une synthèse des débats actuels et de proposer des principes pour y voir un peu plus clair. Ma proposition consiste à dire que – cela va vous paraître banal parce que les juges fonctionnent déjà comme ça, mais j’essaie de le systématiser – face à un discours, plusieurs questions se posent.

D’abord la question du contenu. Une des différences essentielles pour séparer l’acceptable de l’inacceptable est de distinguer les « appartenances » et les « préférences ». Il est légitime de pouvoir critiquer des préférences, mais il est illégitime de s’attaquer aux personnes en fonction de leur appartenance car elles ne sont pas révisables. On ne peut pas réviser son appartenance à une « race » ou son orientation sexuelle, en revanche, on peut réviser ses convictions religieuses ou politiques, ses goûts, même si c’est difficile. Évidemment, j’ai bien conscience que, dans certains cas, cette distinction est contestable, mais cela reste une question majeure.

Ensuite, il faut évaluer le contexte. Quel est le statut de la personne ou du groupe visé par le discours. Est-ce qu’ils sont pour des raisons historiques, sociologiques, économiques, des groupes particulièrement vulnérables, déjà marginalisés ? Par exemple, il a plusieurs types de stéréotypes. La Cage aux folles ou Intouchables sont des œuvres avec des stéréotypes paternalistes et complémentaristes. Mais ils sont différents des stéréotypes qui consistent à désigner une certaine partie de la population comme un ennemi, en la rendant responsable des malheurs de la communauté. Je considère que c'est ce genre de stéréotypes qui rendent une œuvre dangereuse dans certains contextes.

Le contexte devient aggravant quand les personnes sont déjà dans une situation vulnérable ?

D. R. : Complètement. La situation devient dangereuse pour le groupe s’il est déjà dans une situation vulnérable pour les raisons que l’on a évoquées. D’autant plus si les personnes qui les ciblent appartiennent eux-mêmes à un groupe dominant. La situation la plus dangereuse du point de vue de la liberté d’expression est évidemment celle où l’État lui-même cautionne ou même produit un discours qui va à l’encontre de groupes déjà vulnérables. Là où il faut être le plus sensible aux excès de parole, c’est évidemment face à ceux énoncés par l’Institution elle-même.

La relation de communication – qui parle, de qui, et devant quel auditoire – est donc cruciale ?

D. R. : La situation de communication, dans notre réflexion, se représente à deux ou à trois. D’abord à deux : imaginons que j’insulte quelqu’un. Cette personne peut me demander d’en répondre, devant un juge par exemple, c'est assez simple. Ce qui est intéressant, c’est la relation de communication à trois : je m’adresse à un auditoire pour lui parler d’autres personnes. À mon avis, les questions les plus controversées portent sur cette relation, sur ce que veut dire « inciter quelqu’un à faire quelque chose ».

Quand on examine la situation de communication, il faut examiner les propriétés sociologiques et psychologiques des trois entités. D’abord celui qui parle : quelle est son autorité, en a-t-il ? Certains types d’autorité confèrent aux paroles une légitimité : l’autorité politique évidemment mais aussi l’autorité scientifique. Ensuite, le message est-il communiqué à une audience captive, conquise ? Enfin, qui sont les personnes ciblées ? Sont-ils des gens qui, de manière générale, sur le plan sociologique, économique, politique et culturel font déjà l’objet de violences ou de discriminations ? Il va de soi que ce n’est pas la même chose si je tiens des propos homophobes dans le métro, devant des voyageurs indifférents, ou si j’organise un meeting afin de tenir ces propos devant un public adhérant, à proximité d’une Marche des fiertés, afin de susciter de la violence.

Tout cela est contestable, mais quand on examine la liberté d’expression, on ne peut pas s’en tenir au seul contenu et aux propriétés formelles des énoncés. Quand vous évaluez la portée des propos, vous êtes obligés de faire une analyse politique et sociologique de ses effets. Bien que ceux-ci soient évidemment sujets à débats.

Que reprochez-vous au débat actuel sur la liberté d’expression ?

D. R. : Ce débat est souvent présenté comme un débat d’opinions. J’essaie de proposer au public des rappels historiques, théoriques, philosophiques, pour sortir de ce régime. Dès que l’on parle de liberté d’expression, en général, on est immédiatement sommé de se positionner par rapport aux éditorialistes et aux penseurs à la mode qui s’expriment à ce sujet et dissertent sur le « politiquement correct ». Or, je suis un chercheur, je ne fais pas le même métier qu’eux. Ils n’ont pas vraiment travaillé sur la question mais ont complètement pollué le débat.

L’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre est qu’il me semble qu’aujourd’hui la question de la liberté d’expression a été abandonnée à la droite. Elle est passée d’un opérateur critique à une conception que je décrirais comme autoritaire et conservatrice. Outre la théorie, j’ai voulu montrer qu’on pouvait parfaitement défendre la liberté d’expression sans tomber dans ce travers. Dans ce livre, il y a un geste théorique, qui consiste à proposer des critères de distinction que j’ai essayé d’argumenter le plus possible, et un geste politique, qui dit que la liberté d’expression ne se résume pas à un pathos anti-minoritaire, à un marronnier journalistique, à une épreuve de bizutage que devraient subir les minorités pour montrer qu’elles font partie du groupe dominant. J’essaie de contribuer à faire sortir la liberté d’expression de son usage et de son interprétation conservatrice, et de le faire le plus rigoureusement possible.

Vous concluez en désignant la liberté d’expression, non pas comme un droit ou encore une valeur, mais comme une discipline. Qu’entendez-vous par là ?

D. R. : Le fait que la liberté d’expression existe suppose une société dans laquelle les gens ont une sorte de « capacité d’encaisser », c’est un présupposé anthropologique. Elle suppose un type de subjectivité partagée qui, selon moi, consiste à opérer une coupure chez l’individu entre sa propre personne, ses capacités de jugement et ses préférences. Toute personne doit être capable d’avoir une distance par rapport à ses préférences, à ses jugements, à ses goûts, et donc d’accepter la critique. C’est à cette condition que la liberté d’expression est possible. D’une certaine manière, c’est une discipline.

Or il m’a semblé que dans les débats récents sur la liberté d’expression, cet effort, cette discipline, fonctionne de manière asymétrique. On demande toujours aux mêmes personnes d’être disciplinées : apprenez à encaissez, montrez que vous avez de l’humour. Ceux qui le demandent ont-ils eux-mêmes cette discipline ? Sont-ils eux-mêmes capables d’accepter la critique sans se mettre à crier à la censure ? Cette discipline n’a de signification que si elle est symétrique. On attend de certaines personnes une capacité à avoir une distance par rapport à eux-mêmes, mais je ne repère pas la même chose dans les défenseurs actuels de la liberté d’expression.

La liberté d’expression a besoin de cette culture de distance par rapport à soi et par rapport à ses propres convictions. Si cette discipline n’existe pas, alors la liberté d’expression est inenvisageable et la violence prend le pas immédiatement. L’expression, l’échange verbal comme substitut à l’échange de coups, ne peut plus fonctionner et on retourne presque immanquablement dans la violence.

 

[1] Act Up est un mouvement de lutte contre le sida, porté par la communauté homosexuelle.

 

À lire : La bave du crapaud. Petit traité de liberté d'expression, Denis Ramond, éd. de l'Observatoire (collection « La relève »), 204 p., 

Denis Ramond est docteur en science politique et enseignant à l'université d'Angers. Ses travaux portent sur la liberté d’expression et la tolérance dans l’histoire des idées.

     

    Propos recueillis par Sandrine Samii.

    Photo : Denis Ramond © Hannah Assouline / Editions de l’Observatoire.