De quoi Mbappé est-il le nom ?

De quoi Mbappé est-il le nom ?

Pour le professeur de philosophie Saïd Benmouffok, l'attaquant français de 19 ans incarne l'abolissement momentané des frontières invisibles de la société française.

L’équipe de France est championne du monde. Soit. Faut-il en attendre autre chose qu’un moment d’exaltation collective ? Les esprits chagrins rappelleront l’illusion de 98, qui fut d’espérer la résolution des problèmes français par la magie de la victoire sportive. Nous en sommes revenus.

Un nouveau récit collectif

Et pourtant, l’exploit de 2018 possède une saveur incontestable. Une joie profonde, sincère, irrépressible, a emporté un pays plein de doutes sur lui-même. Ce n’est que du sport, et c’est bien plus que cela. Face aux discours inquiets, déclinistes, identitaires, les Bleus ont su offrir un nouveau récit collectif aux Français.

Kylian Mbappé en a parfaitement résumé l’enjeu : « Je veux incarner la France », disait-il dans une interview au Monde. Par la force de l’imaginaire, le pays tout entier s’est identifié à ses hérauts le temps d’une compétition. Dans ce moment exceptionnel, le président de la République lui-même est ramené au rang de supporter, car le corps des joueurs est alors le corps symbolique de la Nation. « On a gagné ! » dit-on, car c’est toute la France qui est championne. Il n’y a rien de rationnel ici, mais rien que de l’humain. 

Pendant quelques semaines, des jeunes de quartier, des enfants d’immigrés ont donc incarné la France, et la France s’est reconnue en eux. Réduire Kylian Mbappé, ou n’importe quel autre joueur, à son identité particulière serait stupide. Mais vouloir abolir cette identité le serait tout autant. L’universel ne supprime pas le particulier, il le sublime, c’est-à-dire qu’il lui donne une signification plus haute que lui-même. A travers la victoire de ces joueurs, ce sont les banlieues françaises d’ordinaire reléguées qui rencontrent enfin l’estime attendue de leur valeur.

« Liberté, Égalité, Mbappé »

Ces jeunes se reconnaissent dans la France, parce que la France se reconnaît en Mbappé. S’ils chantent aujourd’hui la Marseillaise, s’ils arborent le drapeau tricolore, c’est qu’ils peuvent dire fièrement : « Voici notre contribution au succès de la France ». Et au moment de la victoire, ce « nous » d’ordinaire si fermé, réduit parfois aux frontières du quartier ou de la communauté, s’étend joyeusement jusqu’aux confins du pays. La devise républicaine est ainsi actualisée : « Liberté, Egalité, Mbappé ».

Vingt ans ont passé depuis 98, et nous savons qu’au mieux, les frontières invisibles de la société française seront momentanément abolies. Le réel reprendra vite ses droits, et comme disait Lacan : « le réel, c’est quand on se cogne ».

Mais cet heureux épisode de notre histoire nationale laissera son lot de souvenirs. Des millions de gens se mêlant en une foule ivre de joie. Une union bien réelle, nécessairement éphémère. Durant quelques heures, une parenthèse enchantée nous a montré un autre possible. On retiendra que la France eut plus que jamais l’impression d’être elle-même. C’est assez fort pour ne pas espérer davantage.

 

Photo : Kylian Mbappé © Mehdi Taamallah / NurPhoto / via AFP