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Sur internet, de quoi la méchanceté est-elle le nom ?

Written by François Jost | Apr 3, 2018 9:49:02 AM

La méchanceté n’a pas attendu l’ère numérique pour s’exprimer, mais il ne fait aucun doute qu’elle y a trouvé un terrain fertile pour s’épanouir. Quiconque fréquente un peu les forums sur Internet, les sites de partage de vidéos ou les réseaux sociaux est quotidiennement exposé à la malveillance, la cruauté ou la haine.

 

Violences proportionnelles au statut

Chacun peut-il subir ces différentes formes de la méchanceté ? Sans doute pas. Ou, du moins, pas avec la même violence. Les attaques sont proportionnelles au statut de celui qui est pris pour cible, comme on le constate en analysant la façon dont sont traités les « experts ».

Pendant des décennies l’expert médiatique ou, comme le nommait Guy Debord « l’expert médiatique-étatique » était conçu comme une parole au service de la « domination spectaculaire », quand bien même il intervenait en dehors de son champ de compétences.

Ce n’est pas un hasard, si, avec l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981, un vent de liberté soufflant sur la télévision a amené un programme comme Droit de réponse, dans lequel, justement, la délivrance d’une parole dogmatique, tombant de haut, sans contestation, n’était plus de mise. Mais cette période a très rapidement pris fin (avec la privatisation de TF1) et le fossé qui séparait ceux qui étaient autorisés à parler du monde, de la société, de la vie quotidienne et ceux qui restaient sans voix n’a cessé de se creuser, éloignant toujours plus les citoyens des politiques ou des intellectuels.

Les intellectuels, coupables de tout

On comprend dans ces conditions que l’avènement du web 2.0 ait pu apparaître comme une démocratisation. Enfin, il devenait possible non seulement de critiquer ou de juger des propos publics tenus par des personnalités, mais d’y répliquer. Dans cette hâte à donner la parole à ceux qui en avait été publiquement privés, certains sites ont accentué le fossé qu’ils croyaient combler. À titre d’exemple, j’ai étudié le site Le Plus de L’Obs, sur lequel, pendant près de cinq ans, j’ai publié un article par semaine. Celui-ci affichait deux sortes de participants : d’un côté, les « experts », caractérisés par un nom et une profession ; de l’autre, des lecteurs invités à soumettre des textes, qui, la plupart du temps faisaient le choix d’un pseudonyme et celui d’un profil définissant plutôt un état d’esprit qu’une activité sociale.

Ce qui frappe d’abord, c’est que les professions considérées comme légitimes – médecin, avocat – ne sont guère la cible d’attaques. Ces dernières sont réservées en priorité à ceux dont l’activité n’apparaît pas comme légitime ou, même, pas comme une profession. C’est le cas de ceux qui sont présentés comme « philosophe », « analyste des médias », « sémiologue » ou « chroniqueuse rhétorique ». Plutôt que de s’en prendre à ce qu’ils disent, les internautes remettent en cause leur statut.

On se moque du philosophe qui évoque la théorie du désir mimétique de René Girard pour expliquer comment choisir ses cadeaux de Noël ; on dénie qu’analyser le discours soit une profession (« chroniqueuse réthorique (sic). Si ça c’est pas un emploi fictif… ») ; on ridiculise l’analyste des médias qui prend pour objet un documentaire sur Jean-Marie Le Pen. Et finalement on rend responsables les intellectuels du mauvais état du pays : « Ce sont ces idéologues de cette trempe qui détruisent le pays depuis des décennies », écrit un internaute pour commenter l’article d’un politologue notoire. Cette condamnation n’est pas sans évoquer cette remarque de Michel Foucault en 1980 : « Ce n’est pas difficile, l’intellectuel c’est celui qui est coupable. Coupable d’un peu tout : de parler, de se taire, de ne rien faire, de se mêler de tout... Bref, l’intellectuel, c’est la matière première à verdict, à sentence, à condamnation, à exclusion… »

Nouvelle forme de revanche sociale

Beaucoup se sont réjouis – à juste titre – de la possibilité offerte à chacun par le web 2.0 de dialoguer avec tout le monde, quel que soit son statut social. Néanmoins, quand on analyse de près les réactions et les commentaires provoqués par mes articles, on constate que certains forums reconduisent encore plus violemment cette opposition entre ceux qui ont un statut d’expert et ceux qui sont cantonnés dans leur rôle de commentateur.

La haine, écrit Jean-Luc Nancy, s’identifie à une vengeance par anticipation, qui « se venge non d’un acte mais de l’existence de l’autre », comme si celle-ci était une « atteinte à la mienne ». Même si la méchanceté des commentaires ne mérite pas toujours, mais souvent, d’être qualifiée de « haineuse », leur fonctionnement est bien celui décrit par le philosophe. L’attaque ad statutum vise, dans les cas les plus extrêmes à faire perdre à l’autre son identité sociale, comme on la vu dans l’affaire de cette jeune femme qui, après une blague de très mauvais goût, a perdu son travail le temps d’un voyage en avion, pendant lequel s’est déclenché un lynchage en ligne.

Bien souvent, les tweets visent à déboulonner le statut de l’autre avec la même violence que celle qui s’exerce dans la société, Cette nouvelle forme de revanche sociale rejoint le populisme protestataire qui a envahi nombre de discours politiques et qui trouve dans l’opposition entre les « élites » et les citoyens une nouvelle configuration de la lutte de classes.

 

Photo : © TEK IMAGE/SCIENCE PHOTO LIBRARY