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De foot et de Shakespeare

Written by Alain Rey | Jun 14, 2018 10:30:40 AM

Quand un mot, sans changer aucunement de sens, acquiert de par les circonstances un statut nouveau, d'étranges phénomènes se produisent. Ainsi, le terme courant mais assez didactique de révolution, très employé au XVIIIe siècle, se colore brusquement et devient formidable en juillet 1789 ; il connaîtra d'autres sursauts. Sur un terrain moins historique, le mot football, et son acolyte le foot, reçoit pendant cinq semaines, dans une France tétanisée par son importance, un statut nouveau.

Efficace, le Britannique, capable comme tout homo ludens de jouer à la balle, trouva bon de distinguer les diverses espèces de sphères, billes, boules, balles et ballons, à propulser à la main, à la raquette, à coup de pieds. Pour ce dernier cas, les Anglais composèrent au XVe siècle un mot nouveau, football. Il était fait du terme germanique foot, rejeton de la même racine indo-européenne qui avait donné le latin pes, pedis, et de ball, autre mot paneuropéen. Les francophones auraient pu parler de pédiballe, de ballon-patte, de sphéripode, que sais-je ? Répugnant à la néologie, ils dirent sagement balle au pied et simplement la balle, ou par influence italienne pallone, le ballon.

Dans la grande vague anglomane du XIXe qui apporta ce desport, ce divertissement devenu sport outre-Manche, le football, rapidement abrégé en foot, fut donc naturalisé français.

En 1998, la Coupe du Monde se disputant en France, le mot football nous exalte ou nous irrite, et toujours nous obsède. Du coup, le foot donne lieu à des à-peu-près douteux. Footez-nous la paix ! lit-on ici ; fou de foot, dans l'autre camp. L'équivoque sur foot et foutre n'est certes pas nouvelle. Dans Henri V, de Shakespeare acte III, 3, la princesse française Catherine, fille de Charles VI, apprend l'anglais avec sa dame d'honneur, Alice, et le grand William lui prête, « en français dans le texte », ces paroles savoureuses :

Catherine - Comment appelez-vous le pied et la robe ?

Alice - De foot [the foot], madame, et de coon [the gown].

Catherine - De foot et de coon ! Ô Seigneur Dieu ! Ce sont mots de son mauvais, corruptibles, gros et impudiques, et non pour les dames d'honneur d'user ; je ne voudrais prononcer ces mots devant les seigneurs de France pour tout le monde. Il faut de foot et de coon néanmoins.

Aujourd'hui, et même pour ceux qui trouvent que les anglicismes sont « mots de son mauvais » en français, il faut du foot, néanmoins, et même pour certains amateurs de littérature qui se footent éperdument de ce foot, malgré Montherlant et Jean Prévost. Et qui osera nier que le foot ne soit le pied ?

 

Photo : Des supporters australiens devant le Kremlin à Moscou © FEDERICO GAMBARINI/dpa/AFP