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David Spector : « Son action fait penser à celles de Giscard et Mitterrand »

Written by David Spector | May 4, 2018 9:18:39 AM

Cette première année de mandat est-elle celle d’un président « libéral de gauche » ?

David Spector : D’un libéral, oui. De gauche, c’est difficile à dire. Historiquement, ce qu’on appelle le libéralisme de gauche correspond à un courant à la fois favorable à l’égalité et aux mécanismes de marché, en faveur du libre-échange et, en même temps, des politiques de redistribution fiscale. Sur la période récente, Barack Obama a incarné cette forme de libéralisme. Contrairement à Trump, mais aussi à Bush avant lui, il a été un fervent partisan du libre-échange – il a signé de nouveaux accords commerciaux en ce sens – et a augmenté la pression fiscale sur les hauts revenus, notamment pour financer l’Obamacare. Dans cette politique, être « de gauche » ne signifie pas tant entraver le fonctionnement des marchés que réduire les inégalités et élargir l’État providence.

En France, la situation est différente car l’État-providence préexistait à l’élection d’Emmanuel Macron. Jusqu’à présent, son action n’est d’ailleurs pas franchement marquée par un quelconque souci d’égalitarisme. Il met en œuvre de simples réformes d’adaptation libérales, comme celle en matière de droit du travail pour permettre la diminution du contrôle du juge sur les licenciements. De même que si l’on se penche sur ses premières mesures fiscales, je perçois mal sa sensibilité à l’égalité. La suppression de l’impôt sur la fortune favorise clairement les revenus les plus élevés. C’était sans doute en partie inévitable car François Hollande était allé très loin dans la taxation des revenus du capital.

Son action au niveau européen est ce qui se rapproche le plus d’un libéralisme allant vers plus de justice sociale. Ses tentatives de taxation des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et plus généralement les démarches menées avec l’Allemagne pour avancer progressivement vers une coordination européenne sur l’impôt sur les sociétés vont dans ce sens. On est ici dans une action qu’on pourrait qualifier« de gauche » parce qu’en mettant fin à la concurrence fiscale entre pays dont profitent les facteurs de production mobiles comme le capital, elle vise à corriger la concentration de l’impôt sur le travail peu qualifié, un des grands facteurs d’exacerbation des inégalités. Quoique tous ces efforts restent pour l’instant loin d’aboutir.

Cela correspond-il au diptyque « libérer-protéger » sur lequel Macron s’est fait élire ?

D. S. : Le « protéger » était déjà présent en France, notamment à travers le revenu minimum, l’assurance maladie ou encore le minimum vieillesse. Certes, on peut toujours dire que le système en place ne fonctionne pas assez bien mais je ne pense pas qu’il y eut durant la campagne présidentielle une plus forte demande sociale. Si tel avait été le cas, Benoît Hamon aurait été élu. L’idée de « protéger » chez Macron vaut surtout par comparaison avec le programme de François Fillon qui prévoyait de coupes brutales dans les dépenses sociales et les services publics. Chez Macron, cela consiste en fait à préserver ce qui existe déjà et, avec ce qu’il fait au niveau européen, à continuer de garantir le financement de l’État-providence sans que la ponction se fasse uniquement sur les catégories populaires. Dans ce libéralisme, la protection est indirecte.

Durant la présidentielle, Emmanuel Macron expliquait voir dans le modèle scandinave « une véritable source d’inspiration ». Est-ce concrètement toujours le cas ?

D. S. : En matière de marché du travail, les pays scandinaves se caractérisent par une grande facilité à licencier et une indemnisation chômage très généreuse. Si pour le moment la version macroniste respecte la première partie de cette promesse, elle avance beaucoup moins vite pour la seconde. L’approche scandinave sous-entend une fiscalité très redistributive et favorise l’accès à la formation ou à la santé pour tous les citoyens. C’est un système universaliste qui recentre l’action de l’État-providence sur les individus, qu’on soit fonctionnaire, salarié du privé ou du public, ou indépendant. Si la réforme de l’assurance chômage qui prévoit d’étendre le droit aux indemnités aux salariés démissionnaires ou qui cessent une activité indépendante va dans cette direction, l’objectif est encore loin d’être atteint. Rappelons cependant que tout n’est pas transposable mécaniquement au modèle français, dans la mesure où ce qu’on appelle « modèle scandinave » repose aussi sur un très fort degré de confiance sociale, sans doute inégalé ailleurs.

Le modèle scandinave s’appuie également sur un fort dialogue social. Avec Macron, il est inexistant.

D. S. : Raison de plus pour dire que cela n’a aucun sens de prétendre d’adapter le modèle scandinave à la France. Par ailleurs, certaines mesures en cours de discussion au parlement se situent dans la droite lignée de politiques corporatistes qui n’ont rien de nouveau. C’est le cas du projet de loi sur la grande distribution, dont l’objectif proclamé est de favoriser une augmentation des prix en faveur des agriculteurs. Une politique dont la France s’est faite la spécialiste depuis les lois Galland et Raffarin en 1996 et qui s’est révélée être inefficace puisqu’elles ont augmenté les prix payés par les consommateurs, mais plus au profit des distributeurs que des petits producteurs – ce qui a d’ailleurs conduit à leur abrogation progressive une dizaine d’années plus tard. Espérons que le gouvernement actuel, que l’on dit plus ouvert à l’expertise, ne reproduira pas les erreurs du passé. 

Peut-on alors parler d’un libéralisme étatique pour qualifier l'action d'Emmanuel Macron ?

D. S. : D’une certaine manière, son action fait penser à celles de Giscard d’Estaing et Mitterrand. L’un et l’autre ont sorti l’économie de sa gestion administrative, libéralisé les marchés et participé à l’intégration européenne tout en développant un État-providence fort - citons le minimum vieillesse pour Giscard, le RMI pour Mitterrand. La différence avec Macron est que son libéralisme est plus assumé. Et si on ne perçoit pas une sensibilité égalitaire particulière chez ce nouveau président, il est cependant contraint de tenir compte de l’attachement des Français à leur modèle social.

Ce libéralisme a-t-il une généalogie intellectuelle ?

D. S. : L’économiste anglais John Stuart Mill ou l’Américain Henry George ont été des figures de cette tradition libérale, qui ont eu une influence considérable dans le monde anglophone, mais assez limitée en France. Pour eux, le développement de la concurrence (notamment avec le libre-échange) et des politiques fiscales relativement égalitaires devaient aller de pair. Cette conception de l’économie continue d’inspirer l’action des Démocrates aux États-Unis et celle des travaillistes en Grande-Bretagne (sauf peut-être dans la version Corbyn) mais historiquement, elle est assez peu représentée en France.

La nouveauté de Macron tient à ce qu’il appartient à une génération plus ouverte sur le monde que celle de ses aînés, pour laquelle certaines perceptions typiquement françaises ne vont plus de soi. Le cas actuel de la réforme de la SNCF illustre cette évolution. C’est la queue de comète d’une longue série de débats sur la libéralisation d’anciens monopoles nationaux, comme les télécommunications, l’énergie ou les transports. Dans tous ces domaines, on a connu une sorte de schizophrénie qui consistait à appliquer des directives européennes que les gouvernements français, de droite comme de gauche, avaient eux-mêmes votées (puisqu’elles étaient décidées à l’unanimité lors des conseils européens) avant de les présenter comme des contraintes imposées par « Bruxelles ». Cette manière de faire de l’Europe le bouc émissaire des politiques libérales menées a beaucoup contribué à l’hostilité à l’Europe. En assumant un discours libéral modéré au niveau européen, Macron devrait pouvoir enrayer cette hostilité montante envers l’Europe, mais aussi se rapprocher des chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates allemands, ce qui permettra d’agir plus efficacement sur plusieurs sujets importants : établir un front unique face à Trump sur le commerce international, face à la Chine sur des enjeux comme la propriété intellectuelle, et sur les sujets fiscaux précédemment évoqués.

Propos recueillis par Simon Blin

 

A lire : 

  • La Gauche, la Droite et le marchéDavid Spector, Odile Jacob, mars 2017, 296 pages.

 

 

 

 

 

 

 Photo © CHRISTIAN HARTMANN/AFP