David Samuels : « L’Amérique continue de produire des générations de rêveurs »

David Samuels : « L’Amérique continue de produire des générations de rêveurs »

« Seul l'amour peut te briser le cœur » de David Samuels est un recueil de « reportages littéraires » couvrant la fin des années 1990 jusqu'à l’élection de Trump. Dans cet entretien, son auteur insiste sur l'importance de la « narrative non-fiction » dans la littérature américaine.

David Samuels excelle dans l’observation minutieuse des marginaux comme des vieilles légendes du rock, des présidents, des rêveurs, des hommes aux jeux de paris ou au labeur. Il scrute cette ligne fuyante entre la promesse américaine de réinvention permanente et l’imposture. Le « reportage littéraire » est son terrain de prédilection. À 51 ans, il a écrit pour les grands magazines américains Harper’s Magazine, The New Yorker, The Atlantic, n+1,… Son premier livre, Mentir à perdre haleine (Éditions du Sous-sol, 2015) s’intéressait au caméléon James Hogue, arnaqueur et coureur de fonds. La couverture de Seul l’amour peut te briser le cœur rend hommage au White Album de Joan Didion (1979). Le livre rassemble ses articles sur les essais nucléaires dans le Nevada, les courses de lévriers, Obama, une famille de dynamiteurs, le producteur de rap Prince Paul, un Français roi des paparazzis ou la propagande du Pentagone sous Donald Rumsfeld. Il est aujourd’hui éditeur littéraire du magazine consacré à la culture et l'actualité juive Tablet.

Les magazines ont permis l’émergence de la « narrative non-fiction ». Ce genre littéraire a-t-il un avenir ?

David Samuels : Oui, c’est pour ça que je suis devenu optimiste. C’est le genre américain, celui que nous avons inventé. C’est l’origine de la littérature américaine. Tous les grands auteurs américains ont commencé par ce type de journalisme, que ce soit Herman Melville, Walt Whitman ou Ernest Hemingway. Depuis les débuts, ce genre répond à un ensemble de questions très américaines : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que se passe-t-il en Californie ? Qu’est-ce que les gens y font ? Un reporter parcourt le monde et décrit ce qu’il voit. Et ce qu’il voit reflète l’identité de l’auteur et qui nous sommes en tant que lecteurs. Aussi longtemps qu’il y aura des Américains qui chercheront ces réponses qu’ils ne trouvent pas dans la presse, cette écriture restera importante. Ce genre a pris la forme de nouvelles, de romans, de poèmes épiques, d’articles de magazines. Les grandes séries télévisées comme The Wire (Sur écoute) et Les Sopranos sont apparues alors que les magazines s’effondraient. Les séries sont devenues dominantes, beaucoup de leurs créateurs viennent de là, c’est une une manière de continuer un reportage autrement. J’écris aussi une série télévisée sur deux frères, l’un reporter, l’autre missionnaire. Cette série parlera de la crise politique et de cette nouvelle écologie de l’information. Dans les dix prochaines années, nous allons assister à une vague de livres américains qui seront appelés « narrative non-fiction » ou « fiction » ou une autre appellation pour caractériser le nouveau système culturel. À l’avenir, certaines personnes ne considèreront peut-être pas l’Amérique comme exceptionnelle ou fondamentalement différente dans son ADN d’autres nations. Ça sera une perte immense au niveau culturel. J’aime le produit de la sensibilité américaine, la littérature, le jazz, le rock’n roll. Mais je ne pense pas que ce changement arrivera de sitôt.

La traduction française de Seul l’amour peut te briser le cœur arrive dix ans après la sortie de votre livre en anglais. La table des matières n’est pas identique entre les deux versions. Comment avez-vous sélectionné vos articles ?

D. S. : Cette forme de littérature a attiré l’attention de quelques lecteurs français ces dernières années. Mon travail ou celui de William Finnegan sont traduits aujourd’hui parce qu’ils posent une série de questions qui intéressent, fascinent et dérangent aussi les Français. « Être français », qu’est-ce que ça veut dire ? Pendant longtemps, cette question était réglée. Au moment du procès Dreyfus, c’était simple, il y avait deux camps qui s’opposaient. C’est maintenant plus mouvant avec l’Union européenne : au sujet de l’immigration par exemple, certaines personnes veulent dépasser les vieilles réponses. Ces questions sont passionnantes parce qu’il n’y a pas de réponses prédéterminées, on doit aller les chercher soi-même.

J’ai composé ce livre comme Neil Young a fait son double album Decade (1977). Il a pris ses meilleures compositions et les a arrangées. Le titre de mon livre est une reprise d’une de ses chansons. Je n’ai pas forcément suivi l’ordre chronologique, je voulais que mes articles racontent une trajectoire émotionnelle. Je considère mes reportages comme des chansons, écrits de la même façon que les artistes compositeurs. Chacun a une structure interne, un sentiment associé. Je les ai écrits comme faisant partie d’une collection, même si ce double album pouvait ne jamais voir le jour. Je veux écrire un article intéressant pour que les lecteurs puissent le lire dans des centaines d’années et y trouver quelque chose d’unique sur notre temps. On veut savoir ce que ça faisait de se tenir à côté de Neil Young ou à la Maison-Blanche, ce qu’on ressentait à ce moment-là. J’ai d’abord été formé comme historien. C’est naturel pour moi de travailler dans les archives. En lisant des documents vieux de 200 ans, vous savez si ce récit est honnête, si le narrateur essaie au moins de dire la vérité. Quand j’écris, je suis avec moi-même et avec ce lecteur dans 200 ans. Je veux lui donner la meilleure information, le récit le plus précis. Il se rendra vite compte de mes limites.

On peut lire vos articles comme une chronique de mondes finissants. Comme Hunter S. Thompson, cherchez-vous qui a tué le rêve américain ?

D. S. : Oui, j’ai grandi en lisant Thompson, Joan Didion, Joseph Mitchell, Tom Wolfe. Ils sont en partie dans mon travail. Ils ont tous compris la même chose. Que se passe-t-il quand vous faites la promesse et donnez la possibilité à des gens ordinaires de réaliser un grand rêve au cours de leur vie ? Les êtres humains sont des créatures individuelles, petites et fragiles. Que faire d’une société qui commence par promettre le bonheur ? Les gens font des choses incroyables, ils peignent leurs voitures de couleurs folles, inventent le rock, gagnent deux milliards de dollars. Ils sont des dizaines de milliers comme ça. Ils se perdent aussi, se saoulent jusqu’à la mort, se détruisent et détruisent leurs familles, la nature et des pays entiers. C’est l’expérience sociale en cours la plus fascinante. L’Amérique continue de produire des générations de rêveurs. De nouvelles formes merveilleuses de pensée et de créations artistiques, mais aussi des monstres et des déchirements intérieurs. C’est une machine à désirs. Tout écrivain américain voudrait écrire sur ça. Je suis attiré par les mondes marginaux parce que c’est la fin de la route, le dernier arrêt. J’écris aussi sur les stars du rock, les catcheurs et ceux qui sont au pouvoir. Ils font tous partie du même cycle. J’attends de voir un jour Barack Obama assister à une course de chiens en Floride.

 

À lire : Seul l’amour peut te briser le cœur, David Samuels, éditions du sous-sol, 558 p., 24.50 €

 

Propos recueillis par Vincent Dozol, journaliste et rédacteur-en-chef de Bully Pulpit.

Photo : David Samuels © Witi De TERA/Opale/Éd. du Sous-sol