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Archive. Daniel Pennac : « La vie n'a pas la cohérence d'une instruction judiciaire »

Written by Alexis Brocas | Apr 27, 2018 1:00:00 PM

Daniel Pennac avait délaissé depuis dix-sept ans le personnage de Malaussène, qui lui fit connaître le succès en 1985 : l'écrivain renoue aujourd'hui joyeusement avec sa série et son anti-héros.

Qu'est-ce qui vous a fait revenir à Malaussène ?

Daniel Pennac. Plusieurs raisons, plus ou moins conscientes. La première est un appétit d'écriture, comme on peut avoir des appétits de lecture. J'ai eu envie de retrouver le ton de mes Malaussène. Autre chose aussi. Un jour, dans une librairie, une vieille dame elle devait avoir dans les 90 ans s'est inquiétée des Malaussène : « On ne les reverra plus ? » Je lui ai demandé comment elle était tombée sur ces romans. « C'est ma petite fille qui me les a fait lire. » Or la petite fille 25 ans peut-être était présente. Elle achetait des Malaussène pour son petit ami. « Moi c'est ma mère qui me les a offerts ! » La mère les tenait de son copain de l'époque. Trois générations ! Transmission des bouquins par l'affect : la séduction, l'affection familiale, l'amour… Ça m'a touché. Je les ai quittées sur une vague promesse de résurrection. On leur rendrait leur Malaussène.

En somme, vous avez succombé à la pression des lecteurs. Comme Conan Doyle quand il a ressuscité Holmes ?

Si vous voulez, sauf que je n'avais pas la queue d'une idée pour la suite. C'est donc resté un vœu pieux pendant quelques années. Et puis, après Journal d'un corps, je n'avais pas faim d'écriture. Deux années ont passé où j'ai fait autre chose entre autres du théâtre. Et ça m'a repris. Mais d'une façon particulière. Une envie intense d'écriture malaussénienne. C'est une poétique singulière, les Malaussène, une rythmique, une méthaphorite (si je puis dire), une imagerie, mises au point spécialement pour Benjamin et sa tribu. Ce n'est pas le ton de mes autres livres. J'ai eu envie de retrouver ce ton-là comme on a envie d'un aliment familier. Ensuite, je me suis demandé comment avaient grandi les enfants qui sont nés dans les volumes précédents (Verdun, C'Est Un Ange, Monsieur Malaussène, Maracuja), ce qu'ils étaient devenus aujourd'hui… Et comment Benjamin lui-même avait évolué… Résultat : Le Cas Malaussène.

Vos lecteurs n'attendent pas seulement le personnage de Malaussène. Ils attendent aussi qu'il soit accusé injustement, qu'il passe par l'hôpital... Tout cela, ce sont des contraintes avec lesquelles vous jouez ?

Ce sont des contraintes un peu oulipiennes que je m'étais imposées à l'époque, oui. Des parcours obligés. Dans chacun des Malaussène, il devait, par exemple, y avoir un mort et une naissance, une engueulade entre Benjamin et Julie, une forte suspicion de culpabilité sur Benjamin, et, bien sûr, le désir d'induire le lecteur en erreur tout au long du roman. Que la fin le mette en état de sidération. 

Un autre élément propre à tous les Malaussène : la figure de conteur. J'ai l'impression que vous êtes attaché à cette vocation première de la littérature - si discutée par la contemporanéité - qui consiste à conter des histoires ?

Oh oui ! J'adore ça. Sans en faire un dogme. J'éprouve une certaine aversion pour les dogmes littéraires. Le dogme fait suffisamment de ravage dans l'espace social (les années à venir le prouveront malheureusement une fois de plus) pour qu'on privilégie l'absolue liberté dans la maison littérature. Cela dit, les résolutions esthétiques des uns et des autres m'intéressent. L'écriture « au plus près » d'Annie Ernaux, le traitement de la « sensation » chez Maylis de Kerangal, sont passionnants. Dans Le Cas Malaussène, Alceste livre à la fin du premier volume une théorie passionnante. Personnage grotesque au début, il gagne petit à petit en crédibilité. Au fil des pages, il devient un regard.

Bon nombre d'auteurs authentiques de « vérités vraies » ont d'ailleurs des positions aussi dictatoriales qu'Alceste.

Ce qui en fait des personnages romanesques. Dès que vous vous imaginez être le garant d'une authenticité, vous êtes tributaire de votre propre dogme. Vous faites de vous un type d'écrivain, autrement dit un personnage littéraire. Ces personnages m'ont toujours amusé. C'était un des thèmes de La Petite Marchande de prose. J'y avais créé le personnage de JLB, auteur de best-sellers économiques, chantre du réalisme libéral. Dans Le Cas Malaussène, je mets en scène un certain Alceste, auteur de « vérité vraie ». La Reine Zabo, patronne des éditions du Talion, constate qu'après 1989 (dans la décennie qui suit la chute du mur) les ventes de ses collections d'essais s'effondrent. L'analyse des sociétés ne fait plus recette. Elle est remplacée par la quête de la « vérité vraie », avec l'auteur comme sujet central du monde qu'il se propose de décrire. La Reine Zabo a donc racheté tous les auteurs de vérité vraie qu'elle appelle ses « vévés » dans ses notes de service. Économiquement, ça lui rapporte, mais il y a de la casse. Procès, vengeances, tentatives de meurtre, etc. Le boulot de Malaussène consiste à protéger ces vévés contre les retombées souvent brutales de leurs révélations.

Les Malaussène ne sont pas une série politique ; pourtant, vous y donnez votre sentiment sur certains sujets contemporains. L'économie du foot, à travers un personnage d'agent-maquignon, les parachutes dorés des patrons licencieurs, à travers le personnage de Lapietà, l'engagement humanitaire perçu par les élèves de grandes écoles comme un moyen d'améliorer leur CV...

Mais c'est vrai ! Le passage obligé dans l'ONG rédemptrice pour les étudiants anglo-saxons, c'est parfaitement vrai. Quant au reste, il nous est servi tous les matins par toutes les revues de presse. J'ai beaucoup aimé écrire les monologues où Lapietà justifie les bienfaits de la financiarisation. C'est le genre de grand patron qui mange à tous les râteliers rentables et fait dans la séduction virile : Ayez confiance mes enfants, avec moi vous boufferez le monde en devenant quelqu'un. C'est un archétype, qui pourtant n'en est pas un. Le gars qui ne paraît pas vrai et qu'on retrouve du jour au lendemain président des États-Unis d'Amérique. Notre époque sait pondre ce genre de type vivant en diable.

C'est pour cela que vous l'avez doté d'une certaine fantaisie, qui le pousse à aller chercher les 22 millions de son parachute doré habillé en pêcheur ?

Oui. L'art rupin de la provoc. (Sur ce terrain-là aussi nous avons été servis !) Sa femme n'a pas l'air mal non plus. Enfin, on va voir. À vrai dire, je n'en sais pas beaucoup plus que vous sur la suite. Je l'écris en tâtonnant.

Pendant qu'en effet Lapietà maquille son épouse en Claudia Cardinale, la juge Talvern fait l'inverse : elle se maquille pour s'enlaidir. Ces figures d'opposition, vous les construisez consciemment ?

Bien sûr. C'est une des contraintes dont je vous parlais précédemment. L'opposition entre Verdun et la juge d'instruction qu'elle est devenue, entre le vieux divisionnaire Coudrier et son gendre Legendre, entre Alceste et Benjamin, entre l'image que Benjamin se fait de la nouvelle génération Malaussène et ce que ces jeunes gens sont en réalité, ces jeux d'opposition sont les flonflons de l'orchestre si je puis dire. Ça court tout au long des Malaussène. Tout comme le thème sur lequel Coudrier travaille pendant sa retraite. Il écrit un livre sur le besoin de cohérence comme cause principale des erreurs judiciaires, en prenant le cas de Malaussène comme exemple : le coupable idéal aux yeux de tous les enquêteurs, et pourtant l'innocence même. La vie n'a pas la cohérence d'une instruction judiciaire.

Cette idée de la cohérence comme source d'erreur ne va-t-elle pas à l'encontre des principes du polar apparus avec sa naissance ? Dupin, l'enquêteur des trois nouvelles à énigme de Poe, est un logicien...

On peut y ajouter Holmes et le Poirot d'Agatha Christie. C'était amusant, cette littérature où les déductions tenaient lieu de péripéties. Le roman policier de l'époque ne s'embarrassait guère de sociologie. En réalité, la question de la cohérence se pose dès l'origine du récit. Chez Sophocle, elle est entre les mains de l'oracle, grand pourvoyeur de hasards signifiants. En réalité, pour juger de la cohérence, il faut attendre le terme de toute chose. C'est ce que dit chez moi le capitaine Titus à son ami, le divisionnaire Silistri : « La cohérence, Joseph, c'est quand tout est fini. » Quand on demandait à Céline pourquoi il écrivait, il répondait : « Mais pour le terme ! » Ça pouvait aussi bien désigner le mot exact, le loyer à payer, que la fin de toute chose. Débrouillez-vous avec ça. Et Raymond Chandler était incapable de résumer ses romans du point de vue de la cohérence.

Les Malaussène jettent un regard sur la société qui porte clairement à gauche. Pour autant, vous ne semblez pas rêver d'un grand soir. Dans Au bonheur des ogres, vous écriviez : « Ne jamais investir dans la promesse du plaisir. Tout de suite ou pas du tout. Demandez donc à ceux d'en face qui marnent pour l'avènement de l'avenir radieux. »

On y a songé, à l'avenir radieux, en tant que réalisation d'un système de valeurs. Ces valeurs ayant été confisquées par des appétits de pouvoir et des appareils d'État passablement gangrenés, ça a foiré. Un désastre. D'autant plus absolu qu'on y avait sincèrement cru. C'est ce que décrit La Fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch, tous ces gens dont l'univers s'est effondré du jour au lendemain. Qui se sont trouvés face à des valeurs radicalement contraires à celles dans lesquelles ils avaient grandi : Réveillez-vous les gars, l'avenir appartient à celui qui se fait du fric, point barre. Nous nous croyons, chez nous, à l'abri de ce genre de séisme. Pourtant, l'élection de Trump à la présidence des États-Unis est la conséquence immédiate de la disparition d'une grande partie de la classe moyenne américaine. Trump, c'est la réaction violente de gens dont l'univers a changé du jour au lendemain. Les mêmes changements bouleversent d'ailleurs votre profession : la plupart de mes amis qui étaient journalistes ou maquettistes dans les années 1985-1990 sont aujourd'hui au chômage. Des gens dont les emplois semblaient assurés par la forme même de la société ! Et ça vaut pour un grand nombre de métiers. Que devient l'identité quand votre métier disparaît ? C'est une question de gauche, ça ?

Un homme de droite vous dirait que ces gens n'ont qu'à se réinventer, faire preuve d'initiative...

Je le renverrais à la lecture de Montesquieu. « Les Troglodytes », par exemple. Je lui dirais : Si tu ne lis pas ça, si tu ne penses plus le bien-être de ton voisin comme garant du tien, tu crèveras d'un cancer du rectum dans un hôpital tellement déshumanisé qu'il n'y aura plus d'infirmière pour te torcher.

Parlons de votre humour, présent partout dans les Malaussène - dans les images, dans le rythme, dans les situations, dans leur répétition. Pour autant, les Malaussène ne sont pas de purs romans comiques : l'humour n'y est pas une fin en soi et ne fait pas obstacle à la narration. Vous y veillez ?

C'est ma règle. Il ne faut pas que l'humour (ou le merveilleux) l'emporte sur la narration (sur la péripétie). Il faut que la proportion de réalité froide et plausible soit suffisante pour que le lecteur se sente entraîné dans sa lecture par un désir enfantin de résolution.

Ce qui oblige parfois à de sacrées acrobaties...

Oui. Ce qui m'amuse dans Le Cas Malaussène, c'est que Benjamin est le narrateur principal d'une histoire dont il ne sait rien ou presque. Or le lecteur, lui, sait tout ce qui se passe. Benjamin lui fournit des indications terrifiantes sur ce qui le menace, lui, narrateur, et le lecteur ne peut pas l'aider… Ah ! a h ! J'adore ça.

Une particularité de votre humour : moquer les discours pompeux, définitifs. Ainsi votre policier Legendre : « L'ambition est le talon d'Achille de la compétence. » Vous qui aimez les moralistes, ça vous amuse d'écrire des aphorismes dévoyés ?

Mais c'est qu'ils parlent comme ça, ces gens de pouvoir et de séduction ! Leur façon de croire qu'ils émettent une pensée alors qu'ils ne produisent que de la forme ne me console pas de leur présence, mais me distrait. En effet, j'aime les moralistes. La Rochefoucauld : « On a toujours assez de courage pour supporter les maux d'autrui. » J'avais un ami moraliste, Christian Mounier, qui travaillait à la « Série noire ». Il parlait par aphorismes, par nonsense et par à-peu-près : « On ne devrait pas vivre tous les jours. » Ou : « Si les enfants naissaient adultes il y en aurait sans doute un peu moins. » Ça m'enchantait. Il produisait des nonsense lourds de vérités, des à-peu-près éclairants : « Faites vos yeux rien ne voit plus. » Vous en trouvez un en exergue au Cas Malaussène : « J'écris comme on se noie, c'est-à dire très rarement. » C'est ce qu'il m'avait répondu quand je m'étais étonné qu'il ne note pas ses aphorismes. La veille de sa mort, à un membre de sa famille qui disait ne pas le trouver « gentil », il répondit en souriant : « Attends un peu, demain matin, je serai gentil, gentil, gentil. » Le lendemain matin il était mort. J'ai adoré cet homme.

En fait, vous êtes devenu écrivain en vous ouvrant aux études - je pense à ce professeur qui a commandé au cancre que vous étiez un roman bien orthographié, comme vous le racontez dans Chagrin d'école.

Métamorphose du menteur en romancier. Ce prof me voyait mentir quand je ne rendais pas mes devoirs. Au lieu de faire semblant de me croire, il s'est dit que j'avais de l'imagination et m'a commandé un roman. Ce faisant il m'a sauvé de moi-même ! Très important, la gestion du mensonge en matière de pédagogie. Si vous faites semblant de croire le menteur, vous le poussez à mentir, vous l'aggravez. Si vous le condamnez à tous les enfers, vous grippez la machine, et plus rien n'est possible. Mais si vous réfléchissez à la fonction du mensonge chez tel élève dans telle situation, vous avez des chances de trouver la solution.

Dans La Petite Marchande de prose, vous écriviez : « Pitié pour les écrivains… ne leur tendez pas un miroir… ne les changez pas en image… ne leur donnez pas de nom… ça les rend fous… » Vous êtes devenu un nom, une image, cent journaux vous ont tendu leur miroir. Comment avez-vous fait pour ne pas devenir fou ?

Il s'agit de ne pas se prendre pour sa propre statue. Sur ce terrain, l'anonymat d'Elena Ferrante est une bonne solution. Et littéraire, qui plus est. Elle est d'autant plus présente dans ses livres qu'elle est absente des médias. Dans mon cas, je ne suis pas si demandé que ça, vous savez, et je me propose assez peu. La vérité vraie (pour le coup), c'est que nous ne sommes que notre écriture. Une fois le livre publié, l'auteur c'est ce qui reste. Est-ce bien sérieux, mon cher Alexis, d'interviewer des restes ?

 

Propos recueillis par Alexis Brocas dans le mensuel n°575 du Magazine Littéraire, publié en janvier 2017.

Photo : © TIZIANA FABI/AFP