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L'irritant mais passionnant « altruisme efficace » de Peter Singer

Written by Maxime Rovere | Sep 12, 2018 10:41:45 AM

Lorsque le MoMA eut achevé ses travaux de rénovation, Peter Singer compara les 858 millions de dollars dépensés avec ce que des associations caritatives efficaces auraient pu en faire, à savoir sauver au moins 300 000 vies. Ce genre de calcul est la marque de fabrique de ce professeur d’éthique appliquée (par ailleurs penseur pionnier de l’antispécisme et de la condition animale). L’altruisme efficace qu’il appelle de ses vœux n’est pas d’abord un mouvement de pensée, mais le fait d’une foule d’associations. Né dans le sillage des travaux du J-PAL (Poverty Action Lab) d’Abhijit Banerjee et d’Esther Duflo, qui ont importé dans leur discipline les méthodes empiriques de l’industrie pharmaceutique, l’altruisme efficace vise à transformer l’aide apportée aux défavorisés. Classer les ONG selon le rapport dépenses/effets réels afin d’encourager les responsables à la transparence et à l’efficacité (association GiveWell), déterminer les actions les plus urgentes à mener et les secteurs d’activité que les jeunes de bonne volonté doivent investir pour « rendre le monde meilleur » (association 80 000 Hours), encourager le don d’organes qui sauve des vies sans coûter au donneur : telles sont quelques-unes des tâches que des associations bien inspirées se sont données.

Dans leur sillage, Peter Singer tente de formuler la théorie de ces nouvelles manières de faire. Ses préceptes sont d’une simplicité qui fait un moment douter de leur sérieux : vivre une vie simple, se renseigner sur les associations à qui l’on donne, déterminer sa carrière en fonction d’un calcul non individuel, etc. Et pourtant, ne sommes-nous pas les premiers à ne pas suivre ces préceptes – puis à faire des donations sous le coup de l’émotion, dans une réaction elle-même dépendante des stimuli du néocapitalisme et de l’industrie du spectacle ? On pourrait donc définir l’altruisme efficace comme un effort pour réorienter nos pratiques de solidarité, encore trop associées au domaine affectif, afin de les reformuler dans des termes répondant aux mêmes critères de rationalité que le capitalisme lui-même.

Dans ces conditions, peu importe que Peter Singer ne dépasse jamais les bornes d’un rude bon sens qui ne peut revendiquer ni profondeur métaphysique ni subtilité sociologique. Peu importe que sa discipline étudie des prétendus « problèmes éthiques » totalement abstraits en supposant toujours une délibération individuelle, purement rationnelle, etc. Peu importe enfin son ton prophétique et l’irritant biais historique par lequel il place ses propres travaux à l’origine de tout ce qui s’est fait de bon ces vingt dernières années. Peu importe, en somme, qu’on ne puisse lire Singer qu’en se bouchant le nez. Car, une fois n’est pas coutume, l’intérêt de ce mouvement est exclusivement pratique. Il prône des choix de vie quotidienne qui semblent radicaux, mais dont les chiffres montrent qu’ils ne le sont pas ; des choix de carrière contre-intuitifs, mais qui dépassent le projet moral individuel. Il donne enfin à percevoir une mutation sociétale passionnante – et réjouissante. Après la charité chrétienne et la philanthropie bourgeoise, une partie du monde est en train d’inventer une nouvelle façon d’opérer, à l’intérieur du capitalisme, la correction des déséquilibres qu’il engendre. « Modifier la culture du don dans les pays riches » : voilà l’enjeu. Insuffisant ? Peut-être. Mais, pour venir au secours des plus démunis, les émotions et les concepts n’aident pas toujours. Les bons comptes, si.

 

L’Altruisme efficace, Peter Singer, traduit de l’anglais (Australie) par Laurent Bury, éd. Les Arènes, 272 p., 19,90 €.

 

 

 

À lire aussi :

Théorie du tube de dentifrice, Peter Singer, traduit de l’anglais (Australie) par Anatole Pons, éd. Goutte d’or, 350 p., 18 €.

Le philosophe y retrace et commente la vie et les méthodes de l’activiste Henry Spira, défenseur de la cause animale, qui parvint à faire reculer de grandes firmes telles que McDonald’s ou L’Oréal.

 

Photo : Peter Singer © Alletta Vaandering/Ed. Les Arènes