« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi »

« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi »

Maria Nowak revient grâce à ce slogan sur un projet symbole d'une économie et d'une finance nouvelles : l'introduction du micro-crédit en France, permise grâce aux initiatives d'une association qui, pas à pas, a entraîné les changements législatifs nécessaires pour permettre la création d'entreprise à ceux qui n'avaient pas d'emploi.


Transcription :

Avec ce slogan, que je trouve très beau, je voudrais vous raconter comment une action citoyenne a pu transformer le micro-crédit en France, d’utopie en réalité.

Les débuts ont été difficiles. L’idée du micro-crédit est d’une grande évidence, mais sans doute parce qu’elle est évidente, on ne la prenait pas en considération. On regardait le problème à l’envers : au lieu de se poser la question, « Comment faire pour mettre le crédit au service de tous ? », on bâtissait un raisonnement partant, non pas des besoins, mais des contraintes imaginaires des banques. Si les banques ne prêtent qu’aux riches, pensait-on, elles doivent avoir une bonne raison de le faire. Les pauvres n’ont pas la capacité de créer une entreprise, ni d’emprunter, ni de rembourser un prêt.

Il est certes plus facile de ne pas traiter un problème que de le résoudre. Donc, l’ANPE ne prenait pas en compte les chômeurs créateurs d’entreprise; seuls les chômeurs chercheurs d’emplois salariés étaient reçus. Après avoir barré la route aux pauvres désireux de créer leur propre emploi,  en les excluant de leur clientèle, la banque, l’ANPE et les services sociaux considéraient qu’ils n’avaient pas à s’occuper de leur emploi, car ces gens-là, déjà exclus bénéficiaient de l’assistance de l’Etat providence.  C’était le choc de deux utopies : celle de l’Association pour le Droit à l’Initiative Économique (Adie) et des créateurs d’entreprises qu’elle finance, face à celle des structures en place, services sociaux, services de l’ANPE, administrations, qui avaient bâti un mur de contraintes, et affirmé que les « sans travail », « sans éducation », « sans capital », étaient incapables de le surmonter. Dans cette situation, la seule solution était d’expérimenter ce qui a priori était considéré comme impossible, en faisant confiance à la créativité de chacun, et en levant les obstacles qui l’empêchaient de réaliser son projet. Ces obstacles étaient fondamentalement l’accès au capital, ainsi qu’un environnement institutionnel et législatif, plus favorable au travail indépendant. Quand je dis favorable, c’est simplement parce qu’il y a encore 30 ans, les lois étaient faites pour les grandes entreprises, pour le travail salarié, et certainement pas pour le travail indépendant.

Le problème pour l’Adie, association créée par  trois bénévoles, sans capital, était de surmonter les obstacles pour tester la faisabilité du micro-crédit aux pauvres dans un pays développé. On n’avait pas d’argent, or d’après la loi, les associations ne pouvaient prêter qu’à leurs membres en utilisant leurs fonds propres. Il fallait donc d’abord contourner la contrainte du crédit en proposant aux banques de prêter en notre nom pour financer des projets que nous avions étudiés, et que nous nous engagions à accompagner. La première banque qui s’est engagée dans ce partenariat était le Crédit Mutuel, à qui le microcrédit  rappelait ses origines. Elle accepta de tester le système, en le simplifiant au maximum. D’autres banques s’engagèrent, mais c’était compliqué pour tout le monde, et finalement, les banques nous ont aidé à obtenir l’accord du Trésor pour soumettre au Parlement un amendement à la loi bancaire facilitant la distribution du microcrédit.

Ce fut ainsi un premier pas dans la modification des lois de la République. Les associations agréées par le Ministère des Finances furent autorisées à emprunter auprès des banques pour prêter aux personnes qui n’avaient pas accès au crédit bancaire. À partir de 2002, ayant démontré que ses clients réussissaient tout comme les autres et remboursaient les prêts qui leur étaient accordés, l’Adie emprunta directement auprès des banques qui acceptèrent de prendre en charge une partie du risque, l’Etat et l’association prenant le reste.

Le second pas en matière de changement du cadre légal fut fait en 2006, à l’occasion du plan de cohésion sociale de Jean-Louis Borloo. Nous arrivâmes à faire passer un court amendement reconnaissant que la création d’entreprise est une voie d’insertion comme une autre. Cela n’a l’air de rien, mais cet amendement a permis à l’ANPE de monter un parcours de chômeurs créateurs d’entreprise et de collaborer avec l’Adie et avec d’autres réseaux d’appui aux entreprises, ignorés auparavant.

Le troisième, enfin, fut le régime de l’auto-entrepreneur, que nous avons pu obtenir de Madame Lagarde, Ministre de l’économie et des finances en 2009, en lui expliquant là aussi, ce qui nous paraissait une évidence, que les gens pauvres ne pouvaient pas payer les cotisations sociales avant d’avoir gagné le premier sou. Avant, la règle était  : vous commencez par payer les cotisations sociales, et ensuite seulement, vous gagniez l’argent pour pouvoir le faire. Ce simple retour à l’évidence permit à un million de personnes d’enregistrer leur entreprise sur la base du nouveau régime. Aujourd’hui, la création d’entreprise en France est devenue une des plus importantes d’Europe, et le régime de l’auto-entrepreneur, qui est maintenant  intégré à celui du micro-entrepreneur, couvre une part importante des entreprises créées. Ce qui est nouveau aussi, c’est que 40% des créateurs d’entreprise viennent du chômage. Il y a trente ans, ce n’était pas envisageable Quelqu’un, qui avait été laissé par l’économie de marché au bord de la route, était considéré comme incapable de devenir entrepreneur. Il pouvait trouver un emploi salarié ou il relevait des services sociaux, un point, c’est tout.

Ces trois changements législatifs ont marqué le tournant de l’ancienne vers la nouvelle économie. Par nouvelle économie, j’entends celle qui se caractérise par la mondialisation, la désindustrialisation, la montée des services, la numérisation, l’intérêt des jeunes qui voient que leurs parents ne passent plus leur vie professionnelle dans le même établissement.  Ils créent leur entreprise, et leurs enfants décident de créer la leur. Il est vrai que le travail indépendant n’offre pas la même sécurité que le travail salarié le faisait jadis. Mais cette sécurité est de plus en plus illusoire, alors que le travail indépendant apporte des compensations et des avantages intéressants. Il  fait appel à la créativité et à l’esprit d’entreprise plutôt qu’à la discipline imposée par le chef. Dans beaucoup de cas, il est plus facile de s’insérer par la création d’entreprise que par le travail salarié, quel que soit le niveau de formation. Nous avons parmi nos clients 25% de personnes qui savent à peine lire et écrire, et qui deviennent entrepreneurs. Ils ne créent pas le même type d’entreprise, mais ils se débrouillent aussi bien que les autres. On se rend compte aussi que les besoins de financement sont d’un montant relativement limité, dans le secteur des services. Or aujourd’hui, si vous regardez les statistiques, vous voyez  l’emploi dans l’industrie qui  baisse depuis 30 ans, et l’emploi dans les services qui monte de façon symétrique. C’est ainsi que l’Adie a pu se développer, alors qu’on lui prédisait une mort certaine. Elle a couvert progressivement le territoire national, y compris l’Outre-mer. Elle a financé et accompagné plus de 200 000 prêts. Elle compte aujourd’hui 500 salariés, 1300 bénévoles. Elle a fait évoluer  l’opinion publique en ce qui concerne  la capacité des chômeurs et des pauvres à créer leur propre emploi, pour autant qu’on leur en donne les moyens en termes de capital ou de crédit, et en termes d’environnement légal et institutionnel.  Elle finance et accompagne la création de 225 emplois nouveaux chaque semaine. La pérennité des entreprises créées est du même ordre que celle des entreprises en général (74% au bout de 2 ans), et le taux d’inclusion est de 86%.

« Cours camarade, le Vieux Monde est derrière toi ». Dans le nouveau monde de la micro-finance, nous ne sommes pas condamnés à ne prêter qu’aux riches, ni à nous incliner devant une spéculation hasardeuse, ni à admirer le shadow banking. La finance vertueuse existe, elle est au service de l’homme, elle ne permet pas forcément de devenir riche, mais elle permet à chacun d’avoir un projet à sa mesure et de le réaliser. Avec le secteur industriel qui décroît  pendant que celui des services se développe,  les unités de production deviennent plus petites, l’économie se numérise.  Le micro-crédit, qui était juste bon pour les pauvres des pays en voie de développement, pourrait bien devenir l’instrument financier de la nouvelle économie.


Maria Nowak est une économiste, spécialiste du microcrédit, présidente-fondatrice de l'« Association pour le droit à l'initiative économique » (Adie).

 

Photo : Maria Nowak © Cedric Cannezza
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