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Coupe du monde 98, la France ante Charlie

Written by Laurent-David Samama | Jul 12, 2018 7:04:00 AM

12 juillet 1998, H-6 avant le coup d'envoi de la finale de la Coupe du Monde. L'attente est extraordinaire, à la fois grave et légère. Une fois n'est pas coutume, toute la nation fait corps avec son équipe de football. D'une ampleur insoupçonnée, l'événement se révèle plus rassembleur que la Libération et bientôt plus unificateur que Charlie et Johnny. Au fil des ans, il se transformera en une curieuse madeleine de Proust footballistique. Peu à peu, par le truchement de la victoire, France 98 va en effet s'imposer comme une nouvelle étape glorieuse du roman national. Le sacre des Bleus dépasse alors le cadre sportif : il se mue en promesse de bouleversement sociétal, nouvel étalon des communions patriotiques. Pour l'heure, les futurs hérauts de la nation se préparent à l'abri des regards. Les  « auxerrois » Guivarc'h, Diomède et Charbonnier tuent joyeusement le temps sous l'œil d'un Zidane déjà concentré. Ensemble, Thuram, Djorkaeff, Karembeu et Boghossian initient un mouvement dont ils méconnaissent encore l'ampleur. Enfants de l'immigration pour la plupart, leurs patronymes mythiques vont bientôt devenir parfaitement franchouillards. Les minutes filent. Un à un, nos héros en devenir quittent l'Institut National du Football (INF) de Clairefontaine et s'engouffrent dans le bus qui doit les amener vers le théâtre de leur destinée : un stade plein à craquer en périphérie de la capitale. L'extase sera collective, et la jouissance cathodique. Il est dix-huit heures. Éclairée par le halo bleuté de son écran de télé, la France se trouve comme hypnotisée. « Rencontre au sommet/TF1 retransmet/la crise sera cardiaque dans les foyers français » chantait jadis Doc Gyneco. Le rappeur de la porte de La Chapelle ne croyait pas si bien dire. Je nous revois, mes frères et moi, douchés, peignés, en pyjama, assis en tailleur au pied du lit parental. Folle effervescence ! Comme des milliers de gamins de mon âge – dont Karim Benzema, Samir Nasri et Hatem Ben Arfa, trois futurs enfants terribles du foot français, eux aussi nés en 1987 – je m'apprête à vivre une grande émotion footballistique. Un acte fondateur aussi puissant que les premières amours.

Électrique et empreint d'inquiétude, l'avant-match de ce France-Brésil a de faux airs de bataille napoléonienne. S'il est encore diffus, le sentiment qu'une partie de l'Histoire de France se joue, ce soir-là, à Saint-Denis va bientôt prendre corps. Vingt années après les faits, le mythe s'est évidemment chargé d'enjoliver le souvenir. Reste une question : de quoi 98 est-il le nom ? Loin de l'image d'Épinal et du flou artistique autour du slogan « black-blanc-beur » dont on peine à mesurer les effets, 98 matérialise certainement une formidable illusion lyrique et romantique, celle du paradis perdu du cosmopolitisme à la française… France d'en haut et France d'en bas, provinciaux contre parisiens, banlieusards versus grands-bourgeois : la victoire de la bande à Zidane raconte d'abord ce désir français de se retrouver, ensemble, hommes et femmes, noirs et blancs, juifs, arabes, asiatiques, catholiques et musulmans. À ce titre, 98 apparaît bel et bien comme une épiphanie, la prise collective d'une Bastille symbolique. Avec le temps, force est de constater combien l'effet Mondial s'est étiolé. Reste néanmoins, comme dans toutes les autres révolutions, la force évocatrice du souvenir… Et si c'était finalement cela, ce souffle et cette promesse de fraternité, qu'il fallait chérir ?

Le « printemps français »

12 juillet 1998, donc. En quittant Clairefontaine pour le Stade de France, les Bleus laissent derrière eux leur résidence des jours de matchs. Un lieu loin d'être anecdotique. Plus qu'un centre d'entraînement classique, un château qui s'est transformé en siège du pouvoir à mesure de l'accomplissement de l'épopée France 98. Et puisqu'en football comme en politique les images sont motrices, Clairefontaine a certainement joué son rôle dans l'écriture de la légende, constituant rien de moins que l’équivalent footballistique du Palais de l'Élysée. Une institution, un symbole. Y loger revient à être dépositaire d'une histoire, à l'instar de ces ministères où les photos des glorieux anciens tapissent les murs. Entre rupture et continuité, une curieuse bataille se joue alors entre générations. Pour les novices, quelle nouvelle image imposer, dès lors, face aux héros du siècle dernier ? Sans surprise, la comparaison s'avère souvent rude. Un accoutrement jugé trop peu convenable, une crête en guise de coupe de cheveux, une cravate portée de travers… Il suffit parfois d'un rien, d'un geste, pour que l'opinion s'acharne et délégitime les nouveaux locataires.

O tempora, o mores… Clairefontaine fut donc, le temps d'un été, un haut-lieu politique. Délimité par des grilles et construit sur les ruines du château de Montjoye, l'endroit suffit à tenir le quidam en respect. Pourtant, en ce 12 juillet 1998, comme dans les révolutions menées au son du clairon, le peuple s'en emparera. Les images d'archives ne sauraient mentir : des centaines de supporters se massent alors devant les grilles de l'INF. Maillots sur le dos, joues peinturlurées aux couleurs du drapeau, le peuple de France trépigne, applaudit et chante, dans une autocélébration gaie et patriote semblable à celle des sans-culottes. Une liesse aux airs de déjà-vu historique… À bien des égards, 98 marque un tournant. Pour ne citer que l'histoire récente, si Mai 68 s'incarna en un mémorable « printemps français », nourrissant l'espoir d'un souffle d'ouverture et de progrès, 98 constitua, lui, un « été français ». Autrement dit un rare moment de fraternité populaire et de communion nationale permis par un sport longtemps tenu pour vulgaire par l'élite. Soudain, la France se rêvait forte de sa diversité, puissante de ses couleurs. En trois mots : « Black-Blanc-Beur » ! Cette fois donc, plutôt que des bancs de la fac de Nanterre, la révolution vint d'abord de Saint-Denis…

La France ante-Charlie

H-3. Dans les épopées mythiques, les héros sont toujours représentés chevauchant des montures immaculées. Hasard ou coïncidence, en 1998, l'équipe de France se déplace à bord d'un car blanc. S'il a fier allure, ainsi escorté par des escadrons de motards de la gendarmerie, il peine pourtant à se frayer un chemin parmi la foule. La faute à l'euphorie de milliers de français qui, sur le bord de la route, saluent le passage de leurs idoles à crampons. Un véritable plébiscite ! Partout sur le parcours, les drapeaux bleu-blanc-rouge sont de sortie. Dans la France ante-Charlie, qui n'a pas encore vécu le séisme d'un Front National au second tour d'une élection présidentielle, ni la tentative de réhabilitation par la gauche ségoléniste de l'étendard tricolore, on redécouvre combien ce dernier, d'ordinaire si connoté, peut être léger…  Le jour J, à la télé, des badauds témoignent : « Le drapeau, on ne le sort pas souvent ! On le réserve pour les belles occasions…» Autre symbole : le cortège des Bleus remonte vers la Seine-Saint-Denis en empruntant un parcours à haute teneur politique. Rambouillet (ancienne résidence royale et présidentielle), Versailles (jadis centre du monde), et… les Ulis. Une ville de banlieue comme des centaines autour de Paris. Des tours, des barres, beaucoup de béton. C'est dans cet environnement grisâtre et périphérique où furent massés des milliers de travailleurs issus de l'immigration puis leurs familles qu'est né un jeune attaquant promis à un avenir radieux : Thierry Henry… Après un passage éclair à Turin, il deviendra un dieu vivant à Londres où les supporters d'Arsenal iront jusqu'à lui édifier une statue pour saluer l'ensemble de son œuvre. Prophète hors de ses frontières, Henry sera, quasiment une décennie plus tard, conspué, insulté, suite à une faute de main certes immorale, mais commise au nom de la raison d'État…

En cette douce soirée d'été 1998, c'est toute la nation française qui se réveille d'un long sommeil. Allègre, elle tire un trait sur Séville 82, psychodrame du foot français. Vengé Battiston ! Vengée la bande à Platini, Giresse, Tigana et Rocheteau, cette génération de petits Bleus frêles mais si doués, méthodiquement écrasés par la puissance de feu allemande. Grâce à 98, la France cesse soudain d'être une nation de « losers » magnifiques. Elle gagne enfin, et pour longtemps, tient le choc face aux grosses cylindrées, impose un défi physique constant. Quant à Aimé Jacquet, le sélectionneur national toujours soucieux de « muscler son jeu », il deviendra sans le savoir l'alter ego de Clausewitz : dans une curieuse utopie, le football est devenu la continuation de la guerre par d'autres moyens. Hors-jeu politiciens et militaires ! Et si les batailles internationales se menaient désormais sur le gazon ? Dans cette illusoire chimère géopolitique, les frappes en pleine lucarne remplacent les boulets de canon. Notre ligne Maginot ? Barthez, Desailly, Blanc ! Notre force de dissuasion nucléaire ? Lama, Lizarazu, Lebœuf ! Des murailles réputées infranchissables…

L'ENA, Saint-Cyr et l'AS Cannes

Coup d'envoi. Tels les télévangélistes d'une grand-messe laïco-sportive, Thierry Roland et Jean-Michel Larqué prennent l'antenne. Trop conscients de l'importance du moment, ces vieux routards du journalisme sportif ratent le début de leur direct. Ils bafouillent, sont trop diserts sur des détails futiles, rabâchent la nationalité du quatrième arbitre, un saoudien que les annales du ballon rond ne retiendront pas. L'émotion les submerge. Toute leur vie, ces amoureux de football ont vu d'autres pays que le leur célébrer des victoires éclatantes aux quatre coins du globe. Et soudain, à Paris, leur équipe nationale joue une finale de Coupe du Monde face au plus grand des adversaires, le Brésil… La quête quasi arthurienne des supporters français touche enfin au but. Une soirée, un match, suffiront à tout changer. Deux buts de Zidane et un troisième de Petit. La France est championne du monde ! Thierry Roland peut enfin « mourir tranquille ».

H+1. À minuit passé, Zidane s'extirpe soudain de sa basse extraction sportive pour s'élever au rang de personnage politique. La France se découvre alors un homme providentiel issu non plus de l'ENA ou de Saint-Cyr mais… du centre de formation de l'AS Cannes. Au panthéon du ballon rond, « Zizou » voisine désormais avec Pelé, déclaré en son temps « trésor national » par le Brésil ; Cruyff, le hollandais volant icône des seventies, et Maradona, l'argentin voyou auteur de « la main de Dieu ». À peine le triomphe de 98 scellé que le peuple descend dans la rue crier « Zidane Président ». Un slogan si puissant qu'il sera affiché jusque sur le fronton de l'Arc de Triomphe ! Vingt ans plus tard, la scène semble irréelle. Mais pour l'heure, le peuple exulte. À cette joie communicative succédera bientôt ce que les médias appelleront la « vague d'antisémitisme » des années 2000… à moins que les prémisses de cette dernière n'aient été étouffés par le vacarme de la célébration. Crise des banlieues et montée de l'islamisme faisant, on se demande rétrospectivement avec inquiétude si la France des frères Kouachi ne se serait pas substituée à celle de Zidane ? Question ouverte qui n'appelle aucune réponse définitive. Ici se jouent les désirs et surtout le désenchantement de citoyens continuellement repoussés aux marges de la République. Certains, minoritaires mais déterminés, ont déjà basculé. Les sauvageons d'hier seraient devenus l'anti-France d'aujourd'hui et les prisons françaises des fabriques à djihadistes…

Chirac et l'« effet Mondial »

13 juillet 1998. J+1. Football et politique s'entremêlent désormais avec assiduité. De quoi engendrer de curieuses scènes. Zizou est devenu un héros national sous l'œil circonspect du président Chirac. Intérieurement, ce dernier s'agace : cet enfant des quartiers nord de Marseille lui vole la vedette. Mais extérieurement, il jubile : ce type va lui permettre de remonter en flèche dans les sondages ! Étonnant retournement de situation. Avant le coup d'envoi, le locataire de l'Élysée tout sourire, écharpe de l'équipe de France sur les épaules, criait de façon aléatoire les noms des titulaires du soir. Comique à souhait, la séquence, aujourd'hui culte, approche le million de vues sur YouTube et suffit à elle seule à résumer des décennies d'incompréhension, voire de mépris, de la classe politique envers le monde du football…

Il n'aura donc fallu qu'un soir de triomphe pour tout changer. Dès le lendemain, la presse se fait ainsi l'écho d'un « effet Mondial » profitant au couple exécutif. Un an seulement après la dissolution de l’Assemblée nationale, la popularité de Jacques Chirac est en hausse de sept points à 67 %, par rapport au mois de juin, et dépasse, pour la première fois depuis le début de la cohabitation, celle de Lionel Jospin, en hausse de deux points à 65 %. Des chiffres qui font pâlir d'envie les politiciens d'aujourd'hui…

14 juillet 1998. J+2. D'un château l'autre… Dans le journal Libération, la journaliste Vanessa Schneider narre la traditionnelle garden-party organisée à l'occasion de la fête nationale, dans les jardins de l'Élysée : « Dès 11h45, plusieurs milliers de personnes déferlent. Appareils photo jetables en main et un seul but en tête : tâter du joueur. (…) Ils devront attendre. Jacques Chirac n'a pas vraiment envie de se faire voler la vedette tout de suite. La consigne est donnée : les champions du monde ne feront leur apparition qu'après l'allocution télévisée du chef de l'État. » Menacé par ses héros plébiscités, le pouvoir cherche à garder la main. Il utilisera dorénavant ses 23 gladiateurs victorieux comme il le veut, quand il le veut. Malgré tout, une inversion de l'échelle des valeurs se produit ce jour-là. Tandis que « des joueuses de l'équipe féminine de foot de Basse-Normandie se font photographier devant une réplique de la coupe et une maquette du Stade de France, les ministres Claude Bartolone, Martine Aubry et Bernard Kouchner se promènent. Dans l'indifférence générale… ».

Pour la première fois en France, deux planètes qui ne se croisent d'ordinaire jamais se mettent à se côtoyer plus que de raison. Pour faire fonctionner tant bien que mal ce mariage célébré à la va-vite, on utilise les compétences d'une icône, Michel Platini, capable de faire le go-between entre vieux mâles blancs et jeunes athlètes « issus de la diversité ». À l'aise dans son rôle de passeur, Platini deviendra bientôt un hyper influent : après une carrière bien remplie sur les terrains, l'UEFA et la FIFA lui tendront les bras. À la fois réformateur inspiré et héritier d'un système corrompu jusqu'à la moelle, il finira par s'y brûler les ailes. Mais pour l'heure, personne ne voit la chute venir. Chacun tente de récupérer l'inspirante victoire à son compte, pour sa propre survie et celle de sa famille politique. Cosmopolite et triomphante, la France de Zidane revêt alors le visage séduisant de la modernité. Et si ce rêve d'une nation métissée, fière de son histoire et sûre de son avenir, n'était finalement qu'un songe, celui d'une nuit d'été ?

 

Photo : La président de la République Jacques Chirac est accueilli par le sélectionneur national Aimé Jacquet, à l'issue de l'entraînement des Francais, le 03 juin à Clairefontaine. © AFP PHOTO / GABRIEL BOUYS