Le contrôle des chômeurs repose sur des préjugés du XIXe siècle

Le contrôle des chômeurs repose sur des préjugés du XIXe siècle

Journée sous tension. Lundi 19 mars, patronat et syndicats se retrouvent au ministère du Travail pour discuter, entre autres, du contrôle des chômeurs. Une solution déjà annoncée par Emmanuel Macron, dont la pertinence est pourtant à discuter.
Par le sociologue Marc Loriol.

40 millions d’euros par an. C’est l’estimation du coût des fraudes à Pôle emploi, quand celui de la fraude fiscale représente dans le même temps entre 20 et 80 milliards (selon les estimations). Ce n’est donc pas par pure rationalité économique que l’accent est mis sur le contrôle des chômeurs plutôt que sur d’autres types de fraudes. Avec comme argument « infaillible » que les pays scandinaves ont depuis longtemps mis en place une obligation pour les chômeurs d’accepter les emplois proposés. Pourtant, cette comparaison est peu convaincante. D’une part, le chômage y est beaucoup plus faible et les moyens des services d’accompagnement et de formation pour l’emploi sont plus importants. D’autre part, ces sociétés sont moins inégalitaires ; le mépris ou le soupçon envers les pauvres est moins ancré dans leur histoire et les mentalités. En France, les services de Pôle emploi peinent déjà à assurer un suivi pour chacun, les formations proposées sont de qualité très inégale et c’est souvent l’offre disponible plutôt que les besoins réels des usagers qui détermine les stages suivis.

Un risque social (et non un choix individuel)

C’est donc moins la sollicitude envers les chômeurs que la méfiance à leur égard qui motive cette réforme. Notre président n’a-t-il pas reproché aux travailleurs en lutte de GM&S de « foutre le bordel » au lieu de changer de département pour trouver un emploi ? N’a-t-il pas qualifié les opposants à la loi travail de « fainéants » ? À noter que l’usage du mot « fainéant »  a augmenté fortement entre 1809 et 1837, avant de redescendre doucement jusqu’aux années 1970, puis de remonter légèrement avec la crise [1]. Une référence au XIXe siècle qui n’est donc pas anodine. C’est de cette période que date la méfiance à l’égard des pauvres.

De la Révolution française découle un double principe contradictoire : celui du caractère sacré de la vie humaine — d’où un devoir d’assistance pour ceux qui ne peuvent travailler du fait de leur âge ou d’une invalidité —, et celui de la responsabilité individuelle qui fait de chacun l’artisan de son bonheur ou de son malheur. L’idée de chômage comme absence d’emploi n’existe pas encore. Si les révolutionnaires de 1789 avaient posé une distinction entre bons et mauvais pauvres, rendant ces derniers responsables de leur état, ceux de 1848 ont imaginé, avec les ateliers nationaux une autre solution : offrir des emplois d’utilité publique dans les grandes villes. Un projet vite abandonné. Il faut attendre la fin du XIXe, avec les progrès des techniques assurantielles, le développement des grandes entreprises et de la comptabilité nationale, pour que s’impose l’idée de chômage involontaire. Quand une grande entreprise ferme, difficile de nier que le chômage en résultant est involontaire. D’ailleurs, au début, seuls les anciens salariés des grandes entreprises étaient comptabilisés comme chômeurs. « L’invention du chômage », c’est-à-dire sa reconnaissance comme un risque social (et non un choix individuel) s’est faite progressivement entre la fin du XIXe siècle et les années 1950. Aujourd’hui, dans le discours d’Emmanuel Macron et certains ministres ou députés LREM, il semble y avoir un retour de la méfiance envers les pauvres qu’il faudrait pénaliser pour éviter les « abus ».

Une méfiance non justifiée

Fin 2016, les contrôleurs de Pôle emploi ont épluché 270 000 dossiers. 86 % des personnes contrôlées remplissaient bien leurs obligations de recherche active d'emploi, de formation. Les 14 % restants pouvaient recouvrir des situations très hétérogènes. Certaines sont découragées par des échecs répétés ou des démarches qu’elles ne comprennent pas ou jugent inutiles. D’autres peuvent refuser des offres pour des raisons rationnelles comme ne pas bloquer ses chances d’obtenir un emploi plus stable ou plus en accord avec leurs compétences. Parfois, les coûts économiques et sociaux d’une mobilité géographique et professionnelle ne sont pas compensés par les avantages en cas d’emploi précaire et mal rémunéré. Parmi ces chômeurs « rationnels », évoquons les cadres qui ont réalisé une belle carrière, avec un bon salaire, mais qui ont perdu leur emploi car « trop coûteux » ou en désaccord avec des politiques de restructuration visant la rentabilité à court terme. En raison de leur âge, il leur est difficile de retrouver un emploi au même niveau de salaire et de responsabilité. Il n’est pas certain que ce soient à ces chômeurs que les élus LREM (qui en sont proches socialement) pensent. Reste une minorité de chômeurs qui peuvent considérer que, compte tenu de leur faible niveau de qualification et des salaires faibles des emplois proposés, pénibles et peu épanouissants, les périodes de chômages sont un moyen de souffler ou de développer des projets personnels plus intéressants. Par rapport à ceux qui acceptent ces emplois, leur position peut être jugée moralement comme répréhensible. Mais ils sont peu nombreux, se contentent d’un niveau de vie modeste et parviendront parfois, grâce à leur projet personnel, à réaliser une reconversion vers une activité plus valorisante qui les éloignera du chômage. Les personnes voulant rester au chômage pour garder un filet minimum de protection sociale tandis qu’elles exercent une activité au noir, voire illégale, sont très peu nombreuses. Pourtant, c’est ce cas peu représentatif qui est généralement brandi pour justifier des mesures contre les chômeurs.

Une posture politiquement facile

Le sociologue Norbert Elias a caractérisé le racisme par le fait d’assimiler ceux de son propre groupe aux meilleurs de leur catégorie et les autres aux pires. Le racisme de classe n’échappe pas à cette logique. Alors que « ceux qui réussissent » (selon les termes de Macron) sont plutôt vus comme des entrepreneurs innovants qui ouvrent des marchés et créent des emplois (et non comme des héritiers adeptes de l’optimisation fiscale), le soupçon est jeté sur les chômeurs en les assimilant aux quelques fraudeurs évoqués ci-dessus.

Une telle posture reflète sans doute les préjugés liés à l’origine sociale de Macron et des politiciens d’En Marche. Elle permet de déculpabiliser face à la forte remontée des inégalités. Elle est aussi politiquement facile. Car nous sommes paradoxalement plus choqués par le détournement de quelques centaines d’euros par notre voisin (ou des personnes qui nous ressemblent), que par celui de millions d’euros par des personnes très éloignées de notre univers quotidien. Facile également car elle fait passer le chômage pour une question de responsabilité individuelle et non de création d’emplois. Facile enfin car elle possède un avantage pour le gouvernement : décourager plus de personnes à effectuer les démarches pour être indemnisées, radier davantage de demandeurs d’emplois et pousser les autres à accepter des emplois précaires ou mal payés. À chaque nouvelle sanction envisagée, la stigmatisation des chômeurs culpabilise plus encore les demandeurs d’emplois.

[1] Google Ngram Viewer

 

Marc Loriol est sociologue et chercheur au CNRS (Idhes Paris-1), spécialiste du stress au travail et des risques psychosociaux.

 

Photo : © PHILIPPE HUGUEN/AFP

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