« La considération est le désir de transmettre un monde habitable »

« La considération est le désir de transmettre un monde habitable »

Pour sauver l'humanité de sa défaite écologique, les individus doivent consentir à restreindre leurs modes de consommation, estime la philosophe qui élabore une nouvelle éthique. Plus qu'un objectif politique, c’est une question de choix quotidiens et d’engagement collectif.

« C’est dans la conscience individuelle que la société joue son destin ». Ainsi débute et se résume tout à la fois le dernier essai de Corine Pelluchon, Éthique de la considération (Seuil), ouvrage complexe dans lequel la militante de la cause animale veut faire de sa nouvelle éthique le moteur de la promotion d'un monde écologiquement soutenable. Autrement dit, pour préserver la planète, l'homme doit s'identifier au vivant qui l'entoure. Le considérer, d'une autre manière que par l'économisme notamment. Ce qui suppose un cheminement autant spirituel que politique, exigeant mais nécessaire.

 

Vous soulevez en introduction de votre ouvrage la difficulté sur laquelle bute notre contrat social : les individus n'agissent pas naturellement en pensant au bien commun, cédant souvent à leurs intérêts privés. Ainsi, nous savons que nos modes de consommation ont un coût sur le plan environnemental, et pourtant, nous ne réduisons pas notre empreinte écologique et créons des dommages aux autres vivants. L’éthique de la considération que vous proposez est-elle une tentative de réponse à ce problème ?

Cette difficulté est, en effet, au cœur d’une organisation politique reposant sur le consentement des individus, et non sur la coercition. Rousseau écrit dans le Livre II du Contrat social : « il faudrait que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils ne peuvent être que par elles ». Autrement dit, une fois qu’on a indiqué les principes fondamentaux sur lesquels se fonde la justice et les finalités de l’État, la question est de savoir ce qui peut donner aux individus le sens de l’obligation afin qu’ils intègrent dans leur bien propre l’intérêt général, que je définis en l’élargissant aux intérêts des générations futures et des animaux et à la nature. Comment faire pour que les personnes aient du plaisir à modifier leurs styles de vie et qu’elles deviennent sobres, au sens où la sobriété implique que le fait de réduire sa consommation s’accompagne d’un sentiment d’épanouissement et d’accomplissement de soi ? De même, il importe de réfléchir aux dispositions morales et aux vertus civiques qui soutiennent l’exercice effectif de la démocratie. Enfin, pour que la prise en compte des intérêts des animaux devienne un devoir de l’État se reflétant dans ses politiques publiques, il faut que les êtres humains se sentent concernés par leur sort. Il ne suffit pas de déclarer que l’amélioration de la condition animale est un objectif politique. C’est une question de choix quotidiens et d’engagement collectif.

Comment passer de la théorie à la pratique ?

Ce passage des normes et des principes aux actes suppose que l’éthique ne se réduise pas à des injonctions morales ou à des règlementations économiques ou juridiques. Il faut se tourner vers les agents moraux en réfléchissant à ce qui les pousse à agir, à leurs motivations concrètes qui désignent un ensemble de représentations et d’affects conditionnant leurs manières d’être. Cette éthique doit être pensée comme une transformation de soi, ce qui suppose à la fois un mouvement d’auto-subjectivation, permettant à chacun d’identifier les biens qui structurent sa vie, et un processus d’individuation, passant par l’élargissement de ses intérêts au fait de se sentir appartenir à une communauté plus large que sa famille ou sa nation.

En quoi cette approche renouvelle-t-elle l’éthique des vertus ?

La spécificité de l’éthique des vertus que j’élabore est d’abord liée au réchauffement climatique, à la question animale et aux transformations de la démocratie, tandis que les Anciens, Platon et Aristote notamment, bornent l’éthique à nos rapports aux autres humains. De plus, je réfute leur essentialisme, qui s’appuie sur une vision figée et finalisée de la nature humaine. Je remplace cet essentialisme par une réflexion, d’inspiration phénoménologique, sur la condition humaine. Dans cette interrogation, le corps joue une place centrale, ainsi que la prise en compte du caractère relationnel du sujet et de sa vulnérabilité, qui n’est toutefois pas confondue avec la fragilité ni avec la faiblesse. En me référant au philosophe écologiste Arne Næss, j'essaye de montrer comment on peut interpréter ce mouvement d’élargissement du moi et comprendre le sens d’une philosophie qui relie une sagesse de l’habitation de la Terre et des aspirations n’ayant rien à voir avec ceux de l’homo œconomicus.

Que veut dire la considération ?

La considération est l’attitude globale sur lesquelles se fondent les vertus. Pour Bernard de Clairvaux, seul le rapport à Dieu ou l’expérience que je fais de la transcendance me permet d’avoir le sens des limites et de garder la mesure en toute circonstance, dans ma vie personnelle ou publique. La considération est un mouvement de bas en haut, une transascendance, qui éclaire mon rapport au monde et fonde la capacité d’un être à gouverner les autres. Dans l’Éthique de la considération, l’expérience que je fais du monde commun, qui m’accueille à ma naissance et survivra à ma mort individuelle, est bien l’expérience de quelque chose qui me dépasse. Toutefois, elle ne me donne pas accès à l’au-delà. Il ne s’agit pas d’un mouvement ascendant, mais de l’approfondissement de la connaissance de soi comme d’un être charnel. La transdescendance est ce mouvement qui passe par le corps et les sensations, y compris dans ce qui, en elles, échappe au logos, et me fait prendre conscience de mon appartenance au monde commun. Bien plus, cette conscience devient un savoir vécu, car je ressens le lien profond m’unissant aux autres vivants, humains et non humains. La considération est le désir de transmettre un monde habitable et de promouvoir une société plus juste envers tous les vivants. Ainsi, l’éthique de la considération articule la manière d’être avec les autres et de vivre, c’est-à-dire l’éthique et la politique, à la spiritualité, mais c’est une spiritualité laïque, car elle ne suppose pas la foi (elle ne la nie pas non plus).

Quelle est la traduction politique de la considération ?

Pour penser une politique de la considération qui conduise à la promotion d’un monde plus juste et écologiquement durable, il faut penser le politique, le désir de vivre ensemble, et pas seulement la politique, les jeux de conquête du pouvoir et les institutions. Le sujet de la considération est capable d’avoir et de garder le sens de la mesure et d’établir un rapport d’intimité avec chaque chose parce que l’horizon de ses pensées et de ses actes est le monde commun. Sans la considération, les êtres sont atomisés ; ils vivent dans une coexistence indifférente, voire dans la défiance, et les passions tristes dégradent fatalement le lien social ou le détruisent. Les êtres, y compris dans les démocraties libérales, sont vulnérables aux formes autoritaires et totalitaires du pouvoir, à la domination. Aujourd’hui, la domination a surtout le visage de l’économisme : l’économie a pris la place du politique et elle n’est pas au service de la vie, mais de groupes privés qui cherchent leur profit et sont prêts pour cela à exploiter sans limite la Terre, les animaux et même les humains.

Vous évoquez les éco-féministes. En quoi faut-il s’en inspirer ?

Les éco-féministes n’avaient pas pour objectif d’occuper les places occupées par les hommes, mais elles voulaient changer la manière dont ils font de la politique. Elles ont contribué à reconfigurer la politique en montrant que les enjeux de santé et d’environnement doivent faire partie des préoccupations de l’État et que la  protection de la biosphère n’est pas séparable des enjeux humains et de justice sociale. Elles ont ainsi articulé trois dimensions de l’écologie que l’on sépare trop souvent, à savoir la dégradation de l’environnement, les questions de production, d’organisation du travail et de santé, puis  l’écologie mentale associée à notre expérience subjective du monde, de la nature et de nous-mêmes. Enfin, c’est en partant de leur expérience comme femmes et comme mères se souciant de la santé de leurs enfants qu’elles ont été amenées non seulement à repenser le politique, mais à s’organiser. En partageant leur expérience, elles ont transformé leur colère en capacité d’agir et en force politique. C’est très inspirant pour penser l’autonomie comme empowerment et montrer comment on peut, en traversant ses émotions négatives, s’engager en faveur de la vie et du monde commun.

Pourquoi insistez-vous dans votre ouvrage sur la dimension esthétique de la considération ?

L’éthique de la considération a une dimension esthétique que l’on ne trouve pas dans les morales du devoir ni dans le respect. La considération ne se confond pas avec l’admiration, mais elle dispose à admirer les autres et la nature. Bien plus, la beauté d’un être vivant ne lui est pas fatale quand l’admiration naît de la considération qui réfute toute posture de domination. L’émerveillement ressenti devant un animal ne conduit pas à vouloir l’enfermer, mais, au contraire, il est inséparable du souhait de le voir s’épanouir selon ses normes propres. J’ai tenté de montrer en quel sens il y avait une affinité profonde entre le goût et le discernement moral, tout en indiquant les pièges liés à l’analogie entre le bien et le beau. Il s’agissait aussi de dire de quelle esthétique on parle, et pourquoi l’esthétique du pittoresque et de l’agrément, dans lequel je me tiens à distance du paysage que je regarde, ne convient pas. Cette interrogation est fondamentale, non seulement pour penser ce qui peut changer notre rapport à la nature, mais aussi parce que le goût dépasse le dualisme nature/culture,  individu/société, esprit/corps et réconcilie le sensible et l’intelligible, l’universel et le singulier. La considération est une manière d’être globale qui se caractérise par une qualité de présence au monde. Elle est à la fois une éthique, une politique et une esthétique.

 

À lire : Éthique de la considération, Corine Pelluchon, Seuil, 2018, 288 p. 23 € 

Corine Pelluchon est philosophe et professeur à l’Université-Paris-Est-Marne-La-Vallée. Un an après avoir lancé son Manifeste animaliste (Alma Editeur), elle publie Éthique de la considération (Seuil).

 

Propos recueillis par Simon Blin

 

 

 

Photo : © F-CAMBIEN/DR