« Les nouvelles connexions mondiales imposent aux nations d’évoluer »

« Les nouvelles connexions mondiales imposent aux nations d’évoluer »

Le monde actuel favorise avant tout un cosmopolitisme économique, estime le politiste Gil Delannoi, selon qui l'enjeu est de trouver un compromis durable avec les revendications locales.

Chercheur au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) et professeur à Sciences Po, Gil Delannoi est l’auteur de La Nation contre la nationalisme (PUF).

Nous vivons dans un monde de plus en plus globalisé, si bien que des revendications nationales extrêmes émergent. Ces mouvements ont-ils raison de croire que la nation est en danger ?

Gil Delannoi : L’enjeu urgent est de trouver un compromis durable entre l’individu, le monde et les médiations qui les font vivre ensemble. Les villes, les entreprises ou les associations n'ont pas plus vocation à disparaître que les nations. L’individu se constitue par des intermédiaires — sa religion, sa famille, sa langue, son travail... — qui opèrent à l’échelle d’une nation. Si le monde actuel favorise un certain type de cosmopolitisme, il ne permet pas sa généralisation à l’ensemble des activités et des modes de vie. Est-il souhaitable que les cultures suivent avec retard le mode d’organisation mercantiliste ? Le monde s’unifie sur l’identique. Dans les places les plus mondialisées, nous retrouvons les mêmes enseignes. D'un point de vue local, c’est incontestablement un gain de diversité. Or, à l’échelle de la planète c’est tout à fait l’inverse. C’est l’uniformisation qui prime. Dans cette approche de la diversité au niveau planétaire, la nation n’a pas vocation à disparaître même si les nouvelles problématiques et connexions mondiales imposent aux entités intermédiaires, et donc aux nations, d’évoluer.

D’où vient cette tension très forte entre localisme et cosmopolitisme ?

Cette tension vient du fait que des liens locaux se délitent et ne se globalisent pas pour autant. Ce cosmopolitisme économique et mercantiliste profite surtout aux grandes firmes nationales. Au niveau européen, il ne s’opère pas de la même façon selon les échelons. L’Allemagne de l’Ouest a fait des sacrifices pour l’Allemagne de l’Est qu’elle ne fera jamais pour la Grèce. Bien que le cosmopolitisme progresse et perd de son caractère élitiste, ce que l’on fait pour sa propre nation, on ne le fait pas pour l’Union européenne. Par ailleurs, il est beaucoup plus facile d’instaurer un État de droit à l’échelon local que de le généraliser au niveau mondial.

Comment concilier la particularité nationale et le cosmopolitisme ?

Pour trouver un équilibre nécessaire avec le cosmopolitisme, il est impératif d’avoir un usage moins provincial des mots « nations » et « nationalismes » que de coutume en France. Loin de réhabiliter le mot « nationalisme », il s’agit de lui rendre son caractère flexible et de ne pas le réduire à un mal absolu. Il existe plusieurs types de nations comme il existe des nationalismes très différents : Jefferson, Bonaparte, Bolivar, Churchill, Gandhi ou Clémenceau ont tous été des nationalistes. Une définition positive, matérielle et objective, est impossible. Ernest Renan l’a montré dans sa conférence de 1882, « Qu’est-ce qu’une nation ? » : aucun critère ne convient. Le modèle de la Nation permet d’atteindre un équilibre entre l’isolation par fixité culturelle et le sentiment nationaliste de supériorité culturelle. Renan imagine ainsi des fédérations de nations. C’est un père spirituel du rêve européen, pourvu que celui-ci soit confédéral plutôt que post-national.

Si la nation est toujours valide, alors comment la définiriez-vous ?

Je suggère une définition qui dédramatise l’usage du mot « nationalisme » et qui soit compréhensible par toutes les langues. Qu’appelle-t-on nationalisme en Chine, au Brésil, aux États-Unis ou en France ? C’est une superposition des phénomènes politiques et culturels, qui prend en compte la multitude des faits historiques, aussi variés que contradictoires. L’approbation ou la critique du nationalisme n’a de sens qu’en rapport à son degré. À son plus bas degré, le nationalisme est la volonté pour un groupe de résister à l’extinction nationale. Au sens culturel, c’est préserver une langue, un territoire et un mode de vie. Au sens politique, il s’agit d’une autonomie politique locale ou provinciale. À un degré d’intensité plus élevé, le nationalisme suppose une inégalité des nations. Ce complexe de supériorité se manifeste à toute échelle. Par exemple, le Brexit a opposé deux versions de nationalisme : une version absolutiste qui voulait sortir de l’Union européenne, celle du leave de Theresa May, et une version calculatrice et économique, celle du remain de David Cameron, qui consiste à en prendre tous les avantages sans les inconvénients.

Comment expliquez-vous une telle conduite à l’égard de l’Union européenne ?

Entre membres de l’UE, la critique de toute politique mue par l’intérêt national est rituelle. L’existence de l’UE, son intérêt supérieur et surtout ses insuccès expliquent une telle conduite. Deux sortes de mauvaise foi, opposées mais symétriques, se rejoignent. La première, nationale, incite à imputer aux prétendus dictats de Bruxelles les effets des décisions auxquelles ils ont pourtant pleinement consenti. L’autre, émanant de Bruxelles et des pro-européens entre en jeu dès que la politique européenne piétine. Les responsables européens sont plus prompts à accuser des supposés nationalismes internes qu’à entamer une autocritique. Au demeurant, il n’existe pas d’entité qui sacrifierait ses intérêts nationaux au nom d’intérêts supérieurs. Dans la crise de l’euro et de la dette grecque, ni l’Allemagne, ni la Grèce ne sont nationalistes. Ces deux États, liés par leur appartenance à une association interétatique, tentent de trouver un compromis qui satisfasse leurs intérêts propres ainsi que celui de l’association d’États à laquelle ils appartiennent.

 

La Nation contre le nationalisme, Gil Delannoi, PUF, 264 pp., 19 €.

Propos recueillis par Simon Blin.

Crédit photo : Fabrice Coffrini/AFP