« Trump est un baroud d'honneur de l'Amérique blanche »

« Trump est un baroud d'honneur de l'Amérique blanche »

Selon la chercheuse en sciences politiques Marie-Cécile Naves, Donald Trump cherche avant tout à réhabiliter une société fondée sur la domination des hommes.

Marie-Cécile Naves est chercheuse associée à l’IRIS et cofondatrice du site d’analyse Chronik.fr. Elle vient de publier Trump, la revanche de l’homme blanc (Textuel).

Vous développez tout au long de votre ouvrage une critique sexuée du président Trump. En quoi cette approche par le genre vous a-t-elle paru essentielle pour comprendre le trumpisme ?

Marie-Cécile Naves : Le prisme du genre revient tout le temps quand on s’intéresse à Donald Trump. Autant dans son projet politique et économique de fermeture que dans son imaginaire nostalgique de l’Amérique des années 1950, l’idéologie masculiniste est omniprésente. Il entend restaurer un patriarcat blanc. Certes, ce fut une période de boom économique et industriel pour les États-Unis, mais Trump incarne aussi la nostalgie d’une époque antérieure à l’avènement des droits civiques et du féminisme. Il y a chez lui une volonté évidente de revenir à ce passé mythifié auquel il croit sincèrement. Il a par ailleurs construit son empire et sa marque en faisant appel à la masculinité hégémonique. Cette impunité (notamment fiscale) et ce désir de dominer les autres, de « winner » selon ses propres termes, se traduisent aujourd’hui dans ses politiques publiques qui favorisent les hommes blancs et marginalisent les femmes et les immigrés en coupant dans les budgets sociaux, de la santé ou de la culture, et en relayant des discours sexistes et racistes.

Vous dites que même son racisme est genré…

Oui. Soit Trump cherche à déviriliser les minorités ethniques, soit il les considère comme dangereuses, ne sachant pas contrôler leur sexualité. Quand il parle des immigrés mexicains, il dit par exemple : « On ne nous envoie pas les meilleurs, on nous envoie les voleurs et les violeurs ». Il reprend à son compte un imaginaire éculé de l’extrême droite qui considère les immigrés et les minorités ethniques comme des sauvages. De même, quand il commente l’attentat dans une discothèque gay d’Orlando en 2016, Trump accuse l’islam d’avoir un problème avec les homosexuels. À travers cette déclaration, il a voulu laisser penser qu’avec lui les personnes LGBT seraient bien considérées, ce qui est faux.

Dans quel autre domaine cette virilité est-elle exacerbée ?

Ce « virilisme » se retrouve aussi dans sa politique internationale, comme lorsqu’il expose sa rivalité avec le leader nord-coréen Kim Jong-un. La dernière salve en date est la question de la taille du bouton nucléaire. Cela peut paraître anecdotique mais ça ne l’est pas. Ce sont des choses qui parlent à un électorat conservateur peu cultivé et qui a besoin de symboles simples. La communication de Donald Trump est faite d’allusions phalliques et de rivalités « d’homme à homme ». La question est de savoir qui a le plus gros arsenal militaire ou qui ira le plus loin dans la menace de représailles guerrières. D’ailleurs, depuis l’élection de Trump, le budget de l’armée américaine est sur le point d’augmenter de plus de 10 %, soit, a minima, de 60 milliards de dollars. L’autre stratégie internationale à dimension viriliste est celle du chaos. Trump accentue des problèmes là où des processus de pacification et d’équilibres régionaux étaient en voie de stabilisation. La remise en cause d’accords comme sur le nucléaire avec l’Iran ou le déplacement de l’ambassade américaine en Israël à Jérusalem illustrent cette stratégie. Trump ne veut pas s’associer à un quelconque compromis. Le compromis, c’était Obama ; lui veut camper le chef combatif, qui ne craint pas l’adversité, mais sans se soucier de l’intérêt général. C’est comme s’il cherchait à avoir sa propre guerre.

Vous décrivez également l’iconographie officielle de sa présidence comme très viriliste…

Même dans son iconographie, son identité blanche — c’est nouveau dans l’époque contemporaine — devient une identité « raciale » explicite, revendiquée. Avec Trump, les Blancs apparaissent comme communautarisés, dans un sens négatif, le message étant de résister à la société multiculturelle. Quand Trump signe les décrets de relance de la production et d’exploitation des usines de charbon, lorsqu’il supprime les subventions aux associations d’aide à l’avortement, ou qu’il annonce le retrait des États-Unis des accords de Paris, il est, sur les photos, toujours entouré d’hommes blancs. Cette communication n’est évidemment pas fortuite. La protection de l’environnement et la paix sont des thématiques perçues comme féminines, alors que le productivisme et l’exploitation des énergies fossiles ou des industries traditionnelles correspondent à un imaginaire de conquête par le travail manuel qui valorise un patriarcat blanc. Il soigne cet électorat qui l’a fait gagner dans les swing states industriels.

Selon les bureaux de recensement, la population blanche américaine devrait décliner jusqu’à 40 %, contre 60 % aujourd’hui, au profit des minorités hispaniques, noires ou afro-américaines et asiatiques. Cette tendance ne rend-elle pas la stratégie de Trump encore plus incertaine ?

Cette évolution démographique est inéluctable. Or pour beaucoup d’Américains, il est insupportable de penser que les Blancs d’origine européenne seront minoritaires d’ici vingt ou trente ans. Trump promet ainsi de conjurer cette évolution, ou tout du moins il donne l’illusion de la retarder. C’est comme un baroud d’honneur de l’Amérique blanche. Conscients de cette évolution, certains leaders du Parti républicain ont déjà cherché à séduire l’électorat hispanique, en ouvrant par exemple des investitures à cette frange de la population. Ils savent bien qu’ils ne doivent pas se cantonner à un électorat masculin et blanc.

Comment expliquer que son électorat le plus défavorisé continue encore à le soutenir ?

Par rapport à Romney en 2012, Trump a beaucoup progressé dans l’électorat populaire (blanc), sensible à son discours identitaire. Certaines franges des classes populaires expriment une réticence face au multiculturalisme et à l’égalité entre les hommes et les femmes. Cet électorat a surtout un problème avec la modernité. Pour reprendre la formule de la politiste Arlie Russell Hochschild, ces individus ont l’impression d’avoir été « doublés dans la file » par les femmes et les minorités. Trump répond précisément à ce ressentiment. C’est un phénomène qu’on retrouve dans tous les pays occidentaux. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut considérer ces électeurs conservateurs comme des victimes, dont il faudrait légitimer le rejet de « l’autre ». Bien qu’ils souffrent, pour certains, d’une situation économique difficile, ce sont des gens qui ont adhéré au projet ouvertement misogyne et raciste de Trump. C’est tout le crédit qu’on peut lui attribuer : Trump a très bien saisi ce diagnostic d’une Amérique blanche en colère, ulcérée par l’élection d’Obama. Ce sont ceux que le sociologue américain Michael Kimmel nomme les angry white men, lesquels ne représentent qu’une petite partie des hommes blancs. Par ailleurs, la majorité des électeurs de Trump se retrouve dans les classes moyennes et supérieures et ses mesures fiscales favorisent les plus aisés, au détriment des plus démunis.

Sur quels autres aspects Trump a-t-il bâti le noyau dur de ses électeurs qui continue de lui rester fidèle ?

L’ensemble de l’électorat de Trump se rencontre sur la conjonction de deux éléments. D’un côté, ces électeurs adhèrent au principe de la maîtrise de la Nature (c’est un mythe fondateur de la conquête de l’Ouest) et du productivisme, quitte à causer des dégâts sur l’environnement ou à mettre en danger leur santé, avec la pollution. Ils se disent : « au moins on aura créé des emplois, au moins on aura essayé », comme si l’économie était incompatible avec l’écologie. S’y ajoute l’imaginaire chrétien de la fatalité des catastrophes naturelles. Ensuite, ces populations sont attachées au néolibéralisme économique et rejettent l’idée de régulations de l’État dans l’économie, voire celle d’un welfare state vu comme favorisant toujours plus les minorités.

Selon vous, en quoi la reconquête du pouvoir doit-elle passer par les mouvements féministes ?

C’est aujourd’hui dans les courants féministes que l’on trouve le plus la recherche d’un contre-récit à Trump, fondé sur l’égalité, l’émancipation et l’ouverture. Le féminisme américain, même s’il demeure très fragmenté, pourrait être le point de départ d’une opposition politique. Les Women’s March de janvier 2017 l’ont montré. Depuis, et plus encore avec le scandale Weinstein et le mouvement #Metoo, les féministes sont en première ligne dans la contestation contre Trump. Ce mouvement doit s’agréger à d’autres luttes (anti-racistes, héritiers d’Occupy Wall Street, défense de l’environnement, etc.) pour devenir une vraie force politique.

Quels écueils la gauche américaine devra-t-elle à tout prix éviter ?

Il lui faut absolument éviter de rentrer dans ce que Freud appelait « le narcissisme des petites différences ». C’est-à-dire arrêter de hiérarchiser les souffrances, de considérer qu’il y a des luttes prioritaires sur d’autres ou que des groupes sont plus malmenés que d’autres. La philosophe américaine Nancy Fraser, qui a beaucoup critiqué Hillary Clinton pendant la campagne de 2016, estime qu’il faut articuler redistribution et reconnaissance. Il faut en effet faire se rencontrer les questions économiques et de société. Or, le Parti démocrate américain n’a pas encore de ligne politique qui prend en compte, de manière cohérente, les demandes de la société civile. Les démocrates ne savent pas encore comment traduire ses revendications. Le parti, qui en est resté à la défaite d’Hillary Clinton, est encore trop ancré dans une logique d’appareil et d’establishment. Dans son dernier essai, Dire non ne suffit plus, l’essayiste canadienne Naomi Klein formule ainsi tout l’enjeu des démocrates américains pour ces prochaines années : il faut réussir à passer d’un « non » de contestation à un « oui » d’adhésion, de luttes micro à un combat macro. Trump est l’occasion d’unifier toutes ces luttes issues de la société civile.

 

Trump, la revanche de l’homme blanc, de Marie-Cécile Naves, Textuel, 154 p. 15,90 euros.

Propos recueillis par Simon Blin.

Photo : Donald Trump © SAUL LOEB

 

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