Comment Peppa Pig devint politique

Comment Peppa Pig devint politique

Chérie des enfants, tancée pour gauchisme et féminisme radical, censurée par la dictature chinoise, l'héroïne porcine de dessin animé connaît une trajectoire politique aussi inattendue que symbolique.

Ce n'est pas un porc mais une cochonne… Un petit animal grassouillet, tout rose, les yeux ronds comme des billes, qui vit avec son frère George et ses parents (Maman Pig et Papa Pig) au sommet d'une colline. Qui donc ? Peppa Pig, héroïne de dessin animé à succès venu d'Angleterre et devenu avec les années un phénomène planétaire diffusé dans plus de 180 pays. Non contente de déclencher l'euphorie chez les plus petits, la malicieuse Peppa n'en suscite pas moins la polémique chez leurs parents. Tantôt idolâtrée ou interdite, passée sous le feu de la censure et passionnément débattue sur les réseaux [1], le personnage est devenu l'objet d'un curieux affrontement idéologique, progressistes contre réactionnaires, démocrates contre agents zélés des dictatures.

Sous le groin, le féminisme ?

D'où vient Peppa, quels sont ses réseaux ? Pour le savoir, il faut remonter à l'année 1999, lorsque les trois créateurs de la série Phil Davies, Neville Astley et Mark Baker décident de mutualiser leurs talents d'animation pour créer un dessin animé. « À l'époque, j'étais choqué par l'aspect médiocre des séries d'animation pour enfants, raconte Davies au Guardian [2]. Non seulement pour la qualité de la narration – les histoires semblaient dépourvues d'un début, d'un milieu et d'une fin. Mais surtout : la plupart de ces œuvres se révélaient être totalement dépassées. Toutes les filles y étaient princesses ou danseuses étoiles. » Le visionnage prolongé de dessins animés où les personnages féminins sont cantonnés à des rôles ultra-genrés va pousser les créateurs de Peppa Pig à inventer une protagoniste bien dans son époque. Avec un soupçon de féminisme : « Nous avons donc créé Peppa, une petite fille de quatre ans qui racontait la série de son point de vue. Elle porte une robe rouge pour signifier son tempérament plutôt fougueux. Les parents nous disent que Peppa est trop insolente – quelqu'un au Parlement australien a même expliqué qu'elle colportait un agenda féministe déformé. Mais si c'était un garçon, personne ne dirait cela. Pourquoi une fille devrait-elle être une chose anodine, douce et rose ? »

La petite chérie du Labour Party

Ainsi déboula Peppa, détonante cochonne dévorant peu à peu les parts de marché d'autres vedettes bien installées et souvent masculines (Bob le Bricoleur ou Sam le Pompier, pour les connaisseurs). Sur sa chaîne YouTube officielle, elle comptabilise à ce jour 5 millions d'abonnés pour plus de 2 milliards de vues. De quoi aiguiser l'appétit, y compris des partis politiques. Ainsi, en 2010, le Labour britannique lance une grande campagne de communication autour de mesures visant l'éducation et la politique familiale outre-Manche. Yvette Cooper, secrétaire d'État au travail, et Tessa Jowell, sa chef de cabinet, planifient une visite dans un centre pour enfants en compagnie de… Peppa Pig ! Jusqu'à la levée de bouclier, et la bronca de la droite accusant les créateurs du dessin animé de promouvoir une idéologie « gauchisante ». Reculade et plates excuses. On explique alors que Peppa, « vedette mondiale du divertissement », doit « composer avec un agenda chargé ». Et tandis que des éditoriaux fleurissent sur le thème « Pour qui vote Peppa [3] ? », certains l'accusent de développer une pensée gauchiste, Maman Pig lui apprenant, au gré des épisodes, à ne pas surconsommer et à trier ses déchets...

Une icône de la contre-culture en Chine

Sur les forums, les accusations vont bon train et prêteraient à sourire si elles ne semblaient sérieusement flirter avec la mécanique complotiste… La robe rouge de Peppa ? Il s'agirait d'un indice clair de son ralliement aux théories marxistes [4] ! L'épisode intitulé « The rainbow » ? De la propagande pro-LGBT, évidemment ! La constance avec laquelle la petite cochonne se moque de son père [5] ? Rien d'autre qu'une volonté « féminazie » de mettre à bas le patriarcat… Des polémiques à n'en plus finir, jusqu'à ce que le pouvoir chinois siffle la fin de la partie et en vienne à censurer, purement et simplement, le dessin animé diffusé sur la télévision d'État (CCTV). Peppa boutée hors des écrans mais également effacée du web. Au cœur du mois de mai, les petits Chinois s'apercevaient, consternés, que « 30 000 vidéos mettant en scène la petite truie et sa famille » avaient été supprimées de la plateforme de vidéos Douyin, le Youtube local, sans compter le mot-clé #PeppaPig, également banni du site. La raison d'un tel acharnement ? Peppa Pig menacerait l'avenir du pays en guidant la jeunesse chinoise sur un chemin « antisocial » et « oisif ». Rien que ça… Dans la ligne de mire du Quotidien du peuple, organe de propagande du Parti communiste chinois : les effets pervers d’une « commercialisation » du dessin animé, loin de correspondre à l'éthique communiste [6]. « Nombre d’écoliers cherchent à se différencier en rivalisant de montres ou d’accessoires Peppa Pig », au profit des « fabricants de contrefaçons », s’alarme-t-il. Le Global Times évoquait de son côté une « addiction » des jeunes Chinois qui pousserait certains « à grouiner et à sauter dans les flaques » [7]. Choquant, en effet… Et puisque Peppa Pig est dans le collimateur de la censure, la petite héroïne est devenue un symbole de rébellion pour les opposants chinois. Résultat : il est devenu séditieux mais aussi tendance pour les adultes de se faire tatouer [8] le dessin rudimentaire du petit animal rose sur le bras, le dos ou le mollet… Peppa, nouvelle icône underground ?

 

[1] Parents describe Peppa Pig as « spoilt » and « bratty » in divisive online debate, The Independant, 5 mai 2018

[2] How we made Peppa Pig, The Guardian, 19 février 2018

[3] Who would Peppa Pig vote for ?, The Guardian, 27 avril 2010

[4] Accused: Peppa Pig, a tool for dangerous feminist left-wing propaganda, Mamam!a, 28 mai 2014

[5] Sean Moncrieff: Is Peppa Pig a fat-shaming Feminazi ?, The Irish Times, 9 décembre 2017

[6] Chinese video app removes Peppa Pig, now a subculture icon in China, Global Times, 30 avril 2018 

[7] Ibid.

[8] Chinese website censors Peppa Pig for allegedly being subversive, Mashable, 1er mai 2018 

 

Photo : Procès pour violation du droit d'auteur, lié au dessin animé Peppa Pig, le 20 août 2018 à Hangzhou en Chine © Wang chuan/Imaginechina/AFP

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