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Clément Rosset part sans illusions

Written by Clément Rosset | Apr 4, 2018 12:40:49 PM

Clément Rosset a enfin rejoint le réel : celui-ci, selon le philosophe, échappe en effet, pour l’essentiel, à la connaissance humaine, en dehors de quelques expériences limites (alcoolisme, dépression, folie…). C’est que nous ne pourrions accepter, sans sombrer dans la neurasthénie suicidaire ou la démence, le monde tel qu’il est : insensé, absurde, insignifiant, chaotique, et parfaitement indifférent à notre destin. Dès lors, nous nous ingénions à nous voiler la face, en occultant le grand désert qui nous environne, ce cosmos sans fond ni horizon, derrière le paravent de nos concepts et systèmes symboliques. Nous vivons non dans le réel mais dans son double – sa représentation ordonnée, codifiée, orientée et quadrillée par des significations illusoires – alors même que, selon le philosophe, le réel est ce qui, précisément, n’a pas de double, est idiot, soit unique, selon l’étymologie grecque de cet adjectif. Virtuose du déni, l’homme en passe toujours par un dédoublement pour ne pas regarder les choses en face, ce en quoi il peut s’appuyer, pour l’auteur du Réel et son double et Le Réel. Traité de l’idiotie, sur une large part de la philosophie, qui paraît souvent servir à élaborer des faux problèmes pour faire diversion à notre dénuement fondamental. Autant dire que s’éteignent, avec Rosset, une voix et une voie à la fois joyeuses et tragiques, fort atypiques dans la philosophie française, plutôt encline, dans les années 1960-1980 (si l’on fait abstraction de Gilles Deleuze), à placer le fait langagier au premier plan – et non un « réel » considéré comme une préoccupation hors d’âge. Héritier radical de Schopenhauer et de Nietzsche, normalien et agrégé, Clément Rosset a enseigné durant une trentaine d’années à l’université de Nice. L’homme, qui ne se calfeutrait pas dans l’édredon des doubles, n’a pas caché qu’il avait pu être sujet à de violents épisodes dépressifs, qu’il décrivit dans un livre aussi intime que lucide, sinon glacial : Route de nuit. Épisodes cliniques (Gallimard, 1999). Nous reproduisons un long entretien avec l'écrivain Didier Raymond à ce propos, paru dans Le Magazine littéraire en 2002.

 

En me disposant à interroger Clément Rosset sur Route de nuit , livre d'une noirceur insoutenable et qui opère un virage à cent quatre-vingts degrés par rapport à tout ce qu'il avait écrit précédemment - les thèmes récurrents de ceux-ci étant l'éloge du réel et la joie de vivre -, j'ai été étonné de le trouver en pleine forme intellectuelle et morale. Comme le dit Molière dans Tartuffe « gros et gras, le teint frais et la mine vermeille ». J'ai ainsi pu profiter de circonstances optimales pour l'interroger sur le caractère étrange et déroutant de ce livre.

Clément Rosset : Avant toute chose je veux dire que s'il y a quelque intérêt, pour certains lecteurs, pour des littéraires et pour des lecteurs qui s'intéressent à la psychopathologie, dans ma Route de nuit , c'est que, me semble-t-il, mais je m'aveugle peut-être - il est très difficile de parler de soi - sa principale qualité est la faculté d'auto-observation, qui dans ce genre de situation est difficilement compatible avec le dur labeur que représente la rédaction d'un livre. D'autres avant moi ont certes réussi cette gageure, Maupassant bien sûr, Styron, Fitzgerald dans une courte et ultime nouvelle, La Fêlure . Je pense que l'observation, ou plutôt l'auto-observation de ce que je ressentais, constitue une chance, une rareté, parce que généralement lorsque l'on est atteint par ce genre de coup de matraque, on est dans un état qui est peut-être compatible avec la poursuite d'une vie professionnelle un peu ralentie, mais pas avec la rédaction d'un livre. De ce point de vue un des intérêts de publier ce livre, indépendamment de ce que peut être sa réussite littéraire et de ce que son élément cocasse peut ajouter au tragique du récit, est cette véracité au miroir, si je puis dire, qui est improbable dans le cas de quelqu'un qui dans le même temps - ou du moins qui l'a précédé de peu - est passé par les réveils abominables et les épreuves matinales que je relate dans le livre. Pour caractériser cette rareté, je comparerais volontiers cette rareté de l'écriture avec la rareté d'une écriture ivrogne.

Il est très rare qu'un dépressif ou un déprimé temporaire réussisse à faire un livre et il est encore plus rare qu'un alcoolique trouve le courage d'écrire un livre comme dans le cas à mon avis unique de Malcolm Lowry dans Au-dessous du volcan . Je ne sais où Lowry a puisé la lucidité et l'énergie nécessaires à la rédaction d'un énorme livre d'une écriture géniale, d'un comique immense, d'une originalité totale, livre qui décrit de manière très éclairante pour quelqu'un qui n'est pas alcoolique, du moins pas à ce point, ce qu'est l'univers du consul, l'univers mental de l'alcoolique, et qui est en même temps un livre unique par le fait qu'il a été écrit par un alcoolique en stade terminal. Il y a certes le cas de Poe, mais Poe n'a pas écrit, ou très peu, sur l'alcoolisme. Il y avait une chance sur mille ou un million qu'un homme atteint à ce degré par l'alcoolisme ait décrit celui-ci de manière aussi exacte et précise.

Route de nuit marque une rupture de ton et de contenu avec tes livres précédents, qui font l'éloge du réel et de la joie de vivre.

C. R. : Oui, certes, mais je prends la précaution de dire qu'il s'agit de la description d'une maladie qui n'affecte pas du tout les thèses que j'ai défendues dans mes autres livres ; d'autre part ce ton était provisoire, je l'ai quitté et écrit par la suite d'autres livres qui retournent à la tubulure ordinaire de mes ouvrages.

La crise que relate Route de nuit est-elle liée à un événement ponctuel, ou à des causes plus profondes et plus anciennes ?

C. R. : Est-ce qu'il s'agit d'un mal provoqué par des déboires d'ordre affectif, comme je le suggère vaguement dans le livre, ou est-ce que ce ne serait pas plutôt un mal plus profond lié à une solitude existentielle propre à tous les hommes, ou à la perte de la mère, dont le petit malheur qui a coïncidé avec la crise dépressive ne serait que la cause occasionnelle au sens aristotélicien du terme ?

Je dirais d'abord que je n'en sais rien, évidemment. Je suis le dernier à pouvoir le savoir ; j'inclinerais à penser, cependant, que la dépression ayant survécu à l'apaisement total du chagrin qui l'avait apparemment provoquée, ce n'est pas ce chagrin qui en est la cause profonde, mais plutôt le révélateur, l'incitateur. Cinquante ans de vie heureuse étaient peut-être fondés en partie sur la répression inconsciente d'un très grand chagrin. Un chagrin inconscient de vivre ? Le chagrin de ne pas avoir admis - toujours inconsciemment - un supposé abandon affectif de la part de ma mère ? Cela m'étonnerait puisque celle-ci est morte très âgée et a toujours été très aimante envers ses enfants ; mais comme plusieurs des rêves dont je me suis souvenu par miracle au bout de cinquante ans mais avant le décès de ma mère évoquent une séparation à jamais d'avec elle, on ne peut évidemment écarter totalement cette hypothèse.

Tu penses cependant que le rapport avec ta mère a pu jouer un rôle dans cette crise ?

C. R. : Peut-être sur le mode d'un refoulement qui aurait eu lieu beaucoup plus tôt si on en croit la psychanalyse, c'est-à-dire qu'à un moment de mon enfance j'aurais renoncé à ma mère sans y renoncer vraiment, et cela sans affecter en moi la zone consciente. Je ne peux rien dire de précis, on doit se limiter ici aux hypothèses.

Comment définirais-tu la souffrance dépressive ?

C. R. : C'est une question à laquelle il est quasiment impossible de répondre, et c'est ce qui fait d'ailleurs la particularité de cette douleur, d'être sans nature définissable comme elle est sans cause apparente. Personne n'y comprend rien, ni les psychiatres ni les écrivains qui en ont souffert et ont essayé de la décrire, comme Fitzgerald dans La Fêlure ou Styron dans Face aux ténèbres . Styron dit que la détresse dépressive se rapproche un peu de la noyade, de l'asphyxie, ajoutant d'ailleurs aussitôt qu'elle est cependant toute différente. Fitzgerald s'en tire avec des pirouettes admirables d'ironie glacée et funèbre. Quant à moi je suis incapable de dire l'horreur que j'éprouve certains matins pendant une heure, au moment de quitter mon lit. Je souffre, mais d'aucune chose ; rien n'est cause de douleur dans les images, les pensées qui défilent alors que je suis mi-éveillé. Elles s'accompagnent néanmoins d'une décharge de souffrance absolument indescriptible. Je n'en ai trouvé nulle part de description et serais incapable d'en faire une description moi-même. Je puis simplement dire - c'est la dernière définition que j'en ai trouvée, et elle est entièrement négative - que c'est une douleur suraiguë, d'ordre non physique, dont la nature et la cause sont inconnues. Evidemment cela ne nous avance pas beaucoup.

As-tu retiré quelque chose de positif de cette expérience, comme Nietzsche qui affirme avoir été toujours conforté par ses victoires sur son tempérament dépressif ? On lit par exemple dans Le Crépuscule des idoles : « Appris à l'Ecole de guerre de la vie : ce qui ne me tue pas me fortifie. »

C. R. : Pour moi cela ne m'a pas beaucoup fortifié mais plutôt affaibli. Certes les chagrins que j'ai eus dans ma vie m'ont toujours fortifié, de leur survivre, de les vaincre ; mais, dans le cas de la dépression, je me suis retrouvé sans ressort. J'avais l'impression d'avoir un ou deux cylindres de moins dans ma machine, comme je le suggère dans mon livre, mais cette impression ne durait qu'une petite partie de ma journée. Il est vrai que ce mauvais moment, à se répéter, est à la longue extrêmement fatigant et qu'au bout d'une dizaine d'années on se sent attaqué dans ses oeuvres vives comme le taureau taraudé par les picadors. A force d'être piqué dans l'échine on finit par perdre de ses forces.

Cependant, si cet « épisode clinique » pour reprendre le sous-titre de mon livre ne m'a pas rendu plus fort, il m'a en revanche intéressé en tant qu'inouï. On est devant l'étrange, l'inconnaissable absolu ; c'est une aventure, un voyage plus extraordinaire encore que ceux de Jules Verne. Comme on se dédouble un petit peu on peut s'observer. D'un côté on est complètement affalé comme un vieux phoque sur son rocher qui meurt de peine et d'épuisement ; mais d'un autre côté on se dit : « Qu'est-ce que c'est que cette affaire ? » Affaire complètement inattendue et incompréhensible. Dans mon cas c'est survenu comme un coup de tonnerre dans un ciel serein cette expression concerne la manière dont on avait décrit l'irruption soudaine, au xixe siècle, du problème irlandais en Angleterre. L'Angleterre était au sommet de sa puissance et de son empire, et brusquement, en son sein même, sur son propre territoire, une des deux îles qui forment la Grande-Bretagne se révolte et commet des attentats violents, un peu comme ceux qui endeuillèrent les départements algériens de la France au début de la guerre d'Algérie. Le problème anglo-irlandais présente des similitudes frappantes avec ce qui a été par la suite le problème franco-algérien.

Magnan - psychiatre du XIXe siècle - a précisément caractérisé la bouffée délirante comme un « coup de tonnerre dans un ciel serein ».

C. R. : Ce psychiatre précurseur était proche de l'époque où ont été prononcés ces mots. Il devait s'en souvenir. Peut-être ne savait-il pas qu'ils concernaient l'Angleterre et l'Irlande. On a réemployé très souvent cette expression, chaque fois que l'on voulait décrire cette sorte d'orage, de tempête ou d'ouragan qui éclatent soudain alors que le ciel était serein quelques instants plus tôt. C'est un peu ce qui se passe dans les moments de grand calme hystérique ; là aussi, il faut se méfier.

Tu commences par une excellente description clinique de la névrose dépressive ; mais très vite tu soulignes, à certains moments, son « flirt » avec la psychose : sentiment de perte de l'identité personnelle ce qui est rare chez les dépressifs, dont le moi douloureux est hyper-présent, sentiment d'irréalité du monde qui s'ajoute au sentiment d'irréalité de soi.

C. R. : En ce qui concerne la psychose, il est certain que - est-ce vrai de la dépression en général ou de la majorité des dépressifs ? - dans mon cas, l'attaque dépressive s'est souvent accompagnée d'un sentiment étrange de dépersonnalisation et de déréalisation. J'avais alors l'impression que le réel devenait un peu douteux ou prenait un caractère de facticité, tandis que le moi perdait toute consistance ; que celui-ci était fait de matériaux arbitrairement rassemblés de « pièces rapportées », comme dit Montaigne, celui-là de carton-pâte. Tels un décor de théâtre qui peut s'écrouler à tout instant, ou ces dessins où l'on reconnaît des immeubles à une simple ligne qui en délimite les toits, mais n'en décrit pas la consistance réelle. J'ai eu souvent l'impression lors de mes réveils, mais quelquefois aussi l'impression pendant la journée, plus ou moins passagère, que je me promenais dans les rues de Nice ou de Paris mais que tout ce que je voyais n'était qu'un joli décor. Il suffirait d'une pichenette, le décor tomberait. Il paraît que ces symptômes précèdent de quelques jours l'admission dans les maisons de santé. Je me rassure en pensant que cela fait de longues années que ces symptômes se manifestent sporadiquement sans apparemment altérer ma raison. Néanmoins, ce premier facteur, l'irréalité, présente un caractère psychotique indéniable, mais il ne s'agit que d'une psychose fugitive. Le deuxième caractère également psychotique - qui était chez moi plus fréquent - est le sentiment de déréalisation du moi, la confusion identitaire. J'avais souvent le sentiment que j'avais fait les rêves d'une autre personne, que ce n'était pas moi qui avais rêvé. L'irréalité et la perte identitaire ont un caractère évidemment psychotique, mais la grande différence est que cet état n'était pas chez moi psychotique mais pseudo-psychotique dans la mesure où c'était une psychose lucide, je veux dire que dans le temps où je ne me reconnaissais pas moi-même, dans le temps où je ne considérais pas comme réel l'espace où j'étais, la partie saine de moi savait parfaitement que ce sentiment n'était que pure hallucination. Je souffrais de la chose tout en sachant qu'elle était fausse. C'est en un sens un raffinement de cruauté : car si on a mal pour du rien, pour des choses auxquelles on ne croit pas soi-même, cela ne fait que rendre la souffrance plus absurde et plus pénible ; mais en même temps cela signifie qu'il ne s'agit pas de psychose réelle mais de pseudo-psychose passagère, d'une psychose jointe à une lucidité totale.

Ne crois-tu pas que le fond dépressif est lié au sentiment d'une solitude insurmontable ?

C. R. : Je ne peux pas dire. Je n'ai pas de certitude. Bien entendu, cela a l'air très vrai. Le malheur est promis à l'homme qui vit seul, dit la sagesse biblique. Les premières pages de la Genèse rapportent que Yahvé vit qu'il avait eu tort de créer un homme seul et lui inventa aussitôt une compagne. La solitude est peut-être le mal originel. Ce qui me trouble cependant est que, dans mon cas et pour des raisons de préférence de tous ordres, j'ai choisi très jeune de vivre dans la solitude, certes avec beaucoup d'amis et de liaisons, mais sans jamais vraiment vivre à deux. Je ne pouvais vivre, je ne pouvais écrire que seul. Je savais que je ne connaîtrais jamais l'expérience qu'évoque Mallarmé dans sa Prose pour Des Esseintes : « nous fûmes deux, je le maintiens ». Mais je ne souffrais pas du tout de cette solitude, du moins pendant les cinquante ans qui ont précédé la crise dépressive.

Au contraire, la solitude était mon oxygène. J'en avais besoin. C'est pour cela que je suis très embarrassé pour répondre à ta question. Est-ce que c'est le complexe d'abandon, le retour à la solitude existentielle ou biblique qui est au fond la clé de la dépression ? Peut-être que dans deux cents ans les psychiatres y verront un peu plus clair ; pour ma part j'avoue que je n'ai pas d'opinion sur ce sujet.

Le regain actuel de la dépression, sur lequel tous s'accordent, te paraît-il lié au fait que les conditions de la société moderne, du moins dans les pays occidentaux, favorisent et aggravent la solitude individuelle ?

C. R. : L'origine du regain dépressif, à la fin du XXe et au début du XXIe siècles, est-elle liée au fait que la société moderne a promu une solitude matérielle de l'homme ? Je voudrais répondre d'abord à une question préalable : je ne suis pas certain qu'il y ait eu une progression de la dépression. Je ne suis pas certain qu'elle n'était pas vécue auparavant sous d'autres noms. Le cancer sévissait depuis des millénaires mais on ne l'appelait pas cancer. Peut-être la dépression est-elle beaucoup plus ancienne que l'on ne pense. J'ai parlé de Yahvé créant Eve pour ne pas abandonner Adam au cauchemar de la solitude. L'origine de la dépression serait alors aussi ancienne que le monde. Mais il est vraisemblable qu'il y a eu une progression de la dépression en raison de l'aggravation de la solitude provoquée par la société moderne qui isole les individus au lieu de les rassembler, ce qui explique en passant la consommation de médicaments psychotropes qui ne cessent d'augmenter dans les sociétés occidentales. Dans les temps plus anciens, quand la nuit tombe, on se réunit dans la chaumière. Tout le village est là. On se connaît. Personne n'est jamais seul. En revanche la télévision est l'instrument de la solitude absolue : plus besoin de femmes, on est entouré de millions de gens et en fait on est complètement seul. Avec les dix personnes qu'on voyait tout le temps dans la chaumière, on n'était pas seul du tout. C'est dans cet esprit qu'Antonioni, qui a été je crois le premier cinéaste à tourner dans la Chine de Mao Tsé Toung, a dit quelque chose qui m'a beaucoup frappé : évidemment, disait-il, pour nous, occidentaux, il est très difficile d'adhérer à cette société collectiviste. On n'y a jamais une heure de solitude ; si on est avec sa femme, il n'y a qu'un léger rideau qui vous sépare du reste de votre famille, rideau que n'importe quel membre du Parti peut arracher brutalement pour vous envoyer vous faire rééduquer alors qu'on était en train de faire tout autre chose. Antonioni disait que cette collectivisation de la vie a cet envers, mais aussi un endroit très précieux qui est qu'il n'a jamais vu de Chinois malheureux et surtout jamais vu de Chinois souffrir de solitude. Il n'y a pas de psychose en Chine, pas de névrose, pas en tout cas de dépression : il y a des toqués comme partout mais il n'y a pas de dépressifs. On n'a pas le temps pour cela, on est toujours avec quelqu'un, on a toujours des gens autour de vous. Les Chinois n'ont donc pas besoin de l'aide de ces drogues aux noms bizarres que j'ai inventés dans Route de nuit.

Argument corollaire qui irait dans ce sens : il n'y a pas d'anticollectivistes ou d'individualistes tels que les Français. Devise des Français : « On n'entre pas, qu'est-ce que vous venez faire, c'est fermé, etc. » Le Français est celui qui ne vit pas en société ; or la France est le pays qui consomme le double d'anxiolytiques par rapport aux autres nations et qui est le plus atteint par la dépression. Il semble donc y avoir effectivement un lien entre les progrès de la dépression et les conditions de vie de la société moderne.

Tu proposes une nouvelle typologie des troubles dépressifs liés au sommeil, ou à la fin du sommeil. Cette typologie est-elle selon toi une nouvelle nosographie à caractère scientifique ?

C. R. : J'ai appelé hasofin , un peu en mémoire du Horla de Maupassant, cet état dépressif du moment de l'éveil, qui peut parfois durer une heure, parfois davantage. Ce mot barbare est l'abréviation d'« hyper-activisme semi-onirique de fin de sommeil ». Si j'ai voulu faire un peu comme les savants ou les pseudo-savants et établir une typographie état 1, état 2, etc., c'était en raison de mon désir de classification et de description, d'un effort d'auto-observation sans véritable intention scientifique. Je prenais des notes au réveil, voulant, sinon m'expliquer à moi-même du moins décrire à mon intention ce que je venais d'expérimenter en rêve. A la relecture de ces notes il m'est apparu qu'il y avait six grands types de hasofin chez moi. Je ne pense pas qu'il y ait lieu de parler ici de manie de la taxinomie. C'était plutôt un souci d'y voir clair. Aujourd'hui c'est ceci, demain c'est cela. Il y a des nuances. Comme disait je ne me rappelle plus quel écrivain qui est mort du sida : « Vous savez, il y a beaucoup de nuances dans l'état sidaïque. Cela fait deux ans que je ne dors plus mais c'est très différent à chaque nuit. »

As-tu fini par triompher de cet épisode dépressif ?

C. R. : Si j'en suis sorti ? Oui et non. Disons que j'en suis sorti dans la mesure où j'ai fini par comprendre que l'on n'en sortait pas. Car c'est déjà un grand pas vers la guérison que de se dire : « Ne nous affolons pas : c'est fichu. » C'est un peu la devise d'ailleurs de ma philosophie et de ma vie, que j'ai exprimée plusieurs fois ici ou là en disant : « Rassurez-vous : tout va mal. » Quand j'ai compris que je ne pourrais pas éradiquer complètement cette chose, j'ai décidé qu'il fallait vivre en bonne intelligence avec sa maladie, « faire avec » comme on dit populairement, et ne pas espérer gagner mais faire en sorte de ne pas être vaincu. Je n'en suis pas sorti mais j'ai tout de même fait des progrès grâce à cette stratégie. Bien évidemment le mal s'acharne lorsqu'il voit qu'il est engagé dans une impasse, confronté à une proposition de partie nulle. Cela énerve la bête qui veut votre perte. Elle s'énerve quand on s'habitue à elle : « Ah ! c'est encore vous cher ami ; comment allez-vous donc ? Nous allons faire un petit bout de chemin ensemble. » La bête enrage : « Comment ? Il n'est pas encore mort ! » Elle redouble alors d'efforts mais il faut rester calme et faire face.

As-tu tiré parti de la lecture de textes littéraires récents concernant la dépression ?

C. R. : Oui et non. Certainement oui en ce qui concerne le livre de Styron Face aux ténèbres . La lecture de ce livre m'a intéressé parce que la description de la maladie est assez précise ; de tout ce que j'ai lu c'est ce que j'ai trouvé de plus proche de ce que j'avais éprouvé. Il est possible aussi que ce livre m'ait donné l'idée d'être créatif comme l'avait été Malcolm Low-ry et de m'essayer moi aussi à une description d'une dépression. Cela dit, la valeur littéraire du livre de Styron me paraît moyenne, pour ne pas dire médiocre. C'est un livre rempli de naïvetés pour tout ce qui relève de l'évaluation psychologique des individus et de l'évaluation littéraire des écrivains. Bref c'est un Américain. Un autre Américain, Fitzgerald, a réussi, dans les quelques pages de La Fêlure , non seulement à produire un document précieux sur la dépression, mais encore à faire une superbe oeuvre littéraire ; d'ailleurs le reste de l'oeuvre de Fitzgerald est littérairement de premier ordre, ce qui n'est pas le cas des oeuvres de Styron, même si celui-ci n'est pas pour autant un écrivain sans talent ; mais il est loin de valoir Fitzgerald. Seulement, je n'ai lu La Fêlure de Fitzgerald qu'après avoir écrit Route de nuit . Ce qu'il y a de très intéressant dans le livre de Styron, c'est qu'il a bien rendu le caractère incompréhensible et indescriptible de la détresse dépressive. Chez Fitzgerald, la cause de la dépression est tellement évidente qu'il n'y a rien d'énigmatique dans sa détresse.

Quelles ont été les réactions du public à la lecture de Route de nuit ?

C. R. : Ces réactions n'ont pas été nombreuses. C'est un livre qui n'a pas été très lu, qui pour le moment n'a pas été traduit ; mais ceux qui l'ont lu ont été très intéressés, en dehors du Figaro qui y a consacré deux lignes infamantes. Bref ce livre a été peu accueilli mais bien accueilli, et ce qui est le plus remarquable est qu'aucun de ceux qui lisaient mes livres, et qui sont dans l'ensemble ceux qui ont également lu Route de nuit , ne m'aient jamais posé la moindre question concernant le caractère atypique de ce livre. Personne n'a paru s'étonner que ce soit le même auteur qui ait écrit ce livre et tous les autres. Ce coup de bambou semblait aller de soi. Cela m'a assez étonné. Aurais-je toujours eu un public de dépressifs ?

Je reviens pour terminer à une de mes questions précédentes : la dépression est-elle selon toi un accident de parcours dans la vie, ou est-elle inscrite et programmée dès l'enfance ?

C. R. : Je te répète que je n'en sais rien. La plupart des dépressifs le sont depuis l'âge de quinze ans, sinon depuis la prime enfance. Ce qui est tout de même étrange, en ce qui me concerne, c'est que si la dépression remonte à l'enfance ou à l'origine des temps, comme nous le disions en parlant de la Bible, en revanche je n'ai pas du tout connu quoi que ce soit qui ressemble à un état dépressif jusqu'à l'âge de cinquante ans, et par conséquent je ne me reconnais pas dans cette dépression. Je me reconnais à tous égards dans Nietzsche mais pas sur ce point particulier, parce que Nietzsche possédait un tempérament franchement dépressif ; ses cris de joie dionysiaque n'étaient que des moments où il sortait la tête de l'eau de la dépression. Il est assez curieux qu'il ait tant écrit sur son goût de vivre mais rien sur son mal de vivre qui empoisonnait quatre-vingt-quinze pour cent de son emploi du temps ; ce qui n'a jamais été mon cas. Nietzsche est un dépressif chronique. Je ne suis quant à moi qu'un dépressif occasionnel, devenu tel par accident violent ; on en revient toujours au « coup de tonnerre dans un ciel serein ».

Propos recueillis par Didier Raymond

 

Photo : © Thomas Bilanges/Editions de Minuit