Clément Rosset part sans illusions

Clément Rosset part sans illusions

Clément Rosset est mort le 27 mars dernier. Le Nouveau Magazine Littéraire partage un entretien du philosophe paru dans le numéro de juillet-août 2002 consacré à la dépression. Par-delà son expérience personnelle, il analyse la destinée sociale et littéraire de cette maladie de l'âme.

Clément Rosset a enfin rejoint le réel : celui-ci, selon le philosophe, échappe en effet, pour l’essentiel, à la connaissance humaine, en dehors de quelques expériences limites (alcoolisme, dépression, folie…). C’est que nous ne pourrions accepter, sans sombrer dans la neurasthénie suicidaire ou la démence, le monde tel qu’il est : insensé, absurde, insignifiant, chaotique, et parfaitement indifférent à notre destin. Dès lors, nous nous ingénions à nous voiler la face, en occultant le grand désert qui nous environne, ce cosmos sans fond ni horizon, derrière le paravent de nos concepts et systèmes symboliques. Nous vivons non dans le réel mais dans son double – sa représentation ordonnée, codifiée, orientée et quadrillée par des significations illusoires – alors même que, selon le philosophe, le réel est ce qui, précisément, n’a pas de double, est idiot, soit unique, selon l’étymologie grecque de cet adjectif. Virtuose du déni, l’homme en passe toujours par un dédoublement pour ne pas regarder les choses en face, ce en quoi il peut s’appuyer, pour l’auteur du Réel et son double et Le Réel. Traité de l’idiotie, sur une large part de la philosophie, qui paraît souvent servir à élaborer des faux problèmes pour faire diversion à notre dénuement fondamental. Autant dire que s’éteignent, avec Rosset, une voix et une voie à la fois joyeuses et tragiques, fort atypiques dans la philosophie française, plutôt encline, dans les années 1960-1980 (si l’on fait abstraction de Gilles Deleuze), à placer le fait langagier au premier plan – et non un « réel » considéré comme une préoccupation hors d’âge. Héritier radical de Schopenhauer et de Nietzsche, normalien et agrégé, Clément Rosset a enseigné durant une trentaine d’années à l’université de Nice. L’homme, qui ne se calfeutrait pas dans l’édredon des doubles, n’a pas caché qu’il avait pu être sujet à de violents épisodes dépressifs, qu’il décrivit dans un livre aussi intime que lucide, sinon glacial : Route de nuit. Épisodes cliniques (Gallimard, 1999). Nous reproduisons un long entretien avec l'écrivain Didier Raymond à ce propos, paru dans Le Magazine littéraire en 2002.

 

Photo : © Thomas Bilanges/Editions de Minuit