Claude Lanzmann, « Temps Modernes » et le socialisme

Claude Lanzmann, « Temps Modernes » et le socialisme

L'historien et essayiste Pierre Rigoulot a connu Claude Lanzmann à la revue « Temps Modernes ». Rendant hommage au réalisateur de « Shoah », mort le 5 juillet, il partage quelques souvenirs de Comité de direction, notamment leurs désaccords sur la pertinence de la doctrine socialiste.

Claude Lanzmann est mort le 5 juillet 2018. Je n’ai rien écrit volontairement tout de suite. Par respect. J’aurais pu souligner comme tant d’autres l’ont fait à la radio et dans les journaux son extraordinaire film Shoah. Lanzmann a réalisé là un chef d’œuvre pour remédier à l’absence de documents et de témoignages directs sur la monstrueuse mise en œuvre de l’entreprise génocidaire visant les Juifs d’Europe. Chapeau bas.

Lanzmann se réjouissait aussi de l’existence de l’État d’Israël. Il en défendit toujours l’armée, y compris en 2014 lorsqu’elle frappa durement le Hamas qui avait cherché à la provoquer. Il la défendit à peu près seul, en France, et alors que nous avions coupé toute relation plus d’une trentaine d’années auparavant, je lui adressai un message de sympathie.

Je connaissais Lanzmann depuis 1976, quand je suis entré au Comité de direction des Temps Modernes, en même temps que François George, le fin, le drôle, le subtil auteur de Pour un ultime hommage au camarade Staline, en même temps aussi que Pierre Goldmann, Pierre Victor (Benny  Lévy) et Dominique Pignon.

J’avais adressé aux Temps Modernes, un article de réflexion sur La Cuisinière et le mangeur d’hommes d’André Glucksmann. On le publia dans la revue. Et je rencontrai André Gorz qui me recommanda. C’est là que je fis la connaissance de Claude Lanzmann, qui se voulait le continuateur d’une ligne de gauche traditionnelle dans la revue. Bouleversé par les exactions des Khmers rouges, j’avais cependant intitulé le dossier qu’on m’avait confié, après l’intervention vietnamienne au « Kampuchea » : Indochine , Guerre des socialismes, mort des peuples. Un peu plus tard, je publiai un dossier très antisoviétique sur l’Afghanistan. Lanzmann, dans les deux cas, chercha à atténuer la portée accusatrice des numéros en y ajoutant des articles moins vigoureusement hostiles à la cause du « socialisme » que ceux que je présentais. Ses colères contre François George et moi, qu’il menaçait de « briser » parce que nous étions trop peu soucieux à ses yeux de respecter le camp soviétique, ne facilitaient pas nos rapports. Il refusait au début des années 1980 qu’on mît en cause le pouvoir polonais, en lutte contre le syndicat « Solidarité ». Il avait pour cela une raison bien compréhensible, qu’il ne nous donna pas : Lanzmann, qui travaillait à son Shoah, ne voulait pas risquer de se voir refuser un visa. Mais il y en avait une autre, plus politique et sans doute plus profonde : d’accord en cela avec Simone de Beauvoir, il n’appréciait pas que quelques unes des recrues de 1976, censées apporter du sang neuf à la revue fondée par Jean-Paul Sartre, se rebellent contre la réaffirmation, une fois de plus, que le principe du socialisme n’était pas en cause mais seulement son application, ses modalités.

Le 10 décembre 1981, opposés à l’éditorial prévu pour le dernier numéro de l’année, Dominique Pignon et moi signions un texte que nous intitulâmes : « La gauche schizophrène et la Pologne ». « Jusqu’à quand, devant le drame polonais, après Berlin, Budapest, Prague, le Cambodge, Kaboul et le Cambodge, y demandions nous, différera-t-on la question de la légitimité des dictatures communistes ? L’indignation morale et la condamnation de la répression contre Solidarité sont nécessaires. Mais les réticences, les minimisations et les dénégations de la gauche au moment du coup d’État militaire de Varsovie, » montrent que la mise en question du « socialisme réel » fait problème. Au-delà de l’échec du communisme, c’est la question de la pertinence du corps de doctrine socialiste qui est posée. Aller jusqu’au bout des faits, c’est se heurter à une évidence intolérable pour la gauche schizophrène, pour les communistes comme pour beaucoup de socialistes : le socialisme démocratique n’existe pas et la doctrine marxiste-léniniste qui nourrit peu ou prou toute la gauche, conduit inévitablement à l’oppression et à la dictature. Solidarité nous le rappelle encore une fois tragiquement aujourd’hui. La tragique évidence est dure à penser et chacun doit faire son travail de deuil du socialisme ; il faut se résoudre à admettre que l’idée du socialisme et du communisme est devenue une idée de sang (…). »

Le ton monta et j’adressai pour ma part aux membres du Comité de direction une lettre de rupture qui visait particulièrement Lanzmann. En voici quelques extraits :  « (…) Seize mois d’existence de Solidarité n’ont pas produit dans cette revue un seul article sur la Pologne, et les milliers de victimes (…) du régime communiste ont conduit une majorité des membres du Comité de direction de la revue à approuver un éditorial ampoulé prenant ses distances à l’égard de Solidarité mais oubliant de soutenir Walesa…

Certes, ce dernier texte ne décrit pas la situation polonaise comme l’effet de « la contre-révolution catholique ». Un cinéaste au long cours [1] du Comité de direction l’avait pourtant soutenu ouvertement [2]. Il affirmait aussi, en rendant compte plaisamment d’un récent voyage en Pologne, que Solidarité était une « coquille de noix vide » et qu’en livrant de l’essence aux autos et de l’alcool au peuple, le mouvement se résorberait…

Cet éditorial du n° de décembre des Temps Modernes a gommé, grâce à l’habileté du co-directeur chargé de rédiger une « synthèse », quelques-unes des outrances de ce qu’il faut bien appeler l’aile crypto-communiste de la revue. Il ose malgré tout soutenir que Solidarité tire une grande part de sa force du catholicisme obtus d’un peuple qui, si souvent martyrisé, fit des Juifs les boucs émissaires de ses malheurs.

Souligner l’antisémitisme du peuple polonais au moment où il est jeté en prison, persécuté et traqué, au moment surtout où la radio gouvernementale utilise précisément l’antisémitisme pour discréditer tel ou tel dirigeant de Solidarité, voilà qui ne manque pas d’audace !

Quant à caractériser le dynamisme de Solidarité par son « catholicisme obtus » au moment même où la foi de millions de Polonais soulève de façon exemplaire, la montagne du communisme totalitaire, voilà qui manifeste une petitesse anticléricale dépassée et une cécité profonde à l’égard de la nature de la religion.

Cécité peut-être compréhensible au fond. Comme beaucoup d’intellectuels de gauche, la majorité du comité de direction entretient, tout en le niant, un rapport religieux au socialisme : la réalité socialiste peut se faire chaque année plus morne, plus oppressive, plus policière, plus sanglante, qu’importe. Leur foi en une conciliation du socialisme et de la liberté reste inébranlable. Au fond, l’on conçoit bien ce qui lie, plus que moi, ces intellectuels de gauche à ces illusions : ma génération ne s’est attachée au totalitarisme communiste (sous ses formes chinoises ou cubaines, ou vietnamiennes) que durant quelques années, et elle a toujours perçu l’URSS de son temps comme un Léviathan impérialiste. L’évolution ultérieure (de cette génération) s’en est trouvée facilitée. Et soutenir comme je le fais aujourd’hui l’incompatibilité du système socialiste et de la liberté m’est, je le reconnais, relativement aisé : mes expériences, terrifiantes bien qu’indirectes, de Phnom Penh à Varsovie en passant par L’Archipel du Goulag, ne m’obligent pas à renier trente ans de ma vie. Je ne suis pas entré aux Temps Modernes au moment où l’on y soutenait que l’URSS prouvait chaque jour sa nature pacifique, où son directeur trouvait la liberté de critique totale derrière le rideau de fer et où l’on considérait la marxisme comme l’horizon indépassable de notre temps.

Je n’y suis entré qu’en 1976, en même temps que Pierre Goldmann, Pierre Victor et François George.

« Le premier est mort mais les deux autres ont préféré, chacun leur tour, s’éclipser. J’emboîte leur pas. (…) ».

Je signais cela le 6 janvier 1982. Dominique Pignon n’allait pas tarder à se retirer lui aussi. 

Je redis mon admiration devant Shoah. Mais cette lucidité s’est accompagnée d’un aveuglement quasi total envers le socialisme marxiste et léniniste. Très significatif de cet aveuglement hémiplégique, Lanzmann fut un des derniers intellectuels à soutenir que le massacre de Katyn ne pouvait être que le fait des nazis [3]. Les Soviétiques commençaient à reconnaître leur forfait – c’était sous Gorbatchev, à la fin des années 1980. Mais pas Claude Lanzmann, qui continua sur sa lancée, avec la récente diffusion d’un film intitulé Napalm exonérant par exemple la Corée du Nord du déclenchement de la guerre de 1950-1953 et s’abstenant de toute critique politique envers ce terrible régime.

Cette génération, celle de Lanzmann, n’a pas manqué du concept de totalitarisme qui lui aurait permis de critiquer avec plus d’audace et de justesse le camp soviétique au nom des mêmes principes et des mêmes valeurs qui lui faisaient dénoncer le nazisme. Mais elle considérait le totalitarisme moins comme un concept que comme une arme de la guerre froide. Une guerre froide où elle avait choisi son camp. Qui n’était pas celui de la Liberté.

 

[1] Je ne savais qu’une chose, c’est que depuis des années, Lanzmann travaillait à un film.  Je n’en connaissais ni le sujet ni évidemment l’importance. D’où cette ironie.

[2] Lors d’une réunion du comité de la revue.

[3] Voir Les Temps Modernes, février 1987

 

Photo : Claude Lanzmann ©AFP / JOEL SAGET