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Claude Lanzmann, mémoires au poing

Written by Alexis Lacroix | Jul 5, 2018 9:55:49 AM

Commenter Le Lièvre de Patagonie relève de la gageure. Car Claude Lanzmann surplombe notre époque avec une vitalité et une virtuosité peu communes, dont ses Mémoires sont l’ironique reflet. Ce « grand vivant », comme l’a qualifié un critique, ne renvoie pas simplement notre temps à sa banalité, voire à sa médiocrité. Il le confronte à une grandeur qui, par bien des aspects, n’est plus de saison. Bien que Le Lièvre de Patagonie dessine un autoportrait si cadré qu’il plonge parfois dans l’ombre tous les autres rencontrés, cette traversée du siècle en compagnie d’acteurs majeurs de sa vie intellectuelle – à commencer par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir et, plus largement, le noyau fondateur de la revue Les Temps modernes – est non seulement une aventure captivante, mais le meilleur roman consacré ces dernières années à nos temps modernes. Une invite unique à ressaisir certains enjeux d’une époque fracassée.

Ce Lièvre de Patagonie ne se résume pas aisément, car c’est la cavalcade autobiographique, formidablement optimiste, d’un grand jeune homme qui, à 84 ans, avoue encore qu’il « aime la vie à la folie » et continue de goûter les joies de la castagne. Ainsi ce livre virevoltant tient-il son lecteur en haleine, de rixes en engueulades, et de ruptures fracassantes en réconciliations inopinées. Ego surdimensionné et conduite à risque : le film de la biographie lanzmannienne réserve toujours des surprises. Ce multiaccidenté ne mégote jamais lorsqu’il s’agit d’engagement physique.

À la fin des années 1950, il jette son verbe, mais surtout ses poings, dans la lutte pour l’indépendance algérienne. Plus tard, cherchant à filmer en cachette un ancien membre des Einsatzgruppen à l’origine de l’immense tuerie de Simferopol en Crimée, il sera passé à tabac. Puis il s’égarera dans le désert, comme il se laissera surprendre en haute montagne, alors que la nuit tombe, en compagnie d’une femme – Simone de Beauvoir – dont on apprendra, au travers de l’un des plus captivants portraits amoureux de la littérature contemporaine, qu’elle fut sans doute la grande passion de sa vie. Un autre jour, à Paris, cet intrépide passa à travers la porte vitrée d’un magasin de luxe ; ou il se fit sauter les tympans en remontant précipitamment au cours d’une plongée ; ou encore, attendu à dîner, il apparut, bandé, claudiquant, sur le coup des 23 heures, parce qu’à un feu rouge il avait échangé quelques droites avec un provocateur irascible. Le Lièvre de Patagonie : théorie en actes et en armes de l’existence comme un sport de combat.

Mais l’intérêt – involontaire ? – de ce livre, c’est aussi de suggérer que cette ardeur combative, cette témérité presque brutale aura toujours été, chez Lanzmann, le revers ou le masque d’une sensibilité extrême. Les pages consacrées à Évelyne, cette soeur qui a mis fin précocement à ses jours, à laquelle, dit-il, l’auteur a voulu « rendre hommage », sont non seulement d’une haute justesse psychologique, mais témoignent de l’émotivité de Lanzmann, de sa secrète vulnérabilité. L’évocation de cette soeur aimée que beaucoup d’hommes ont martyrisée, meurtrie, sadisée dans de cruels scénarios, est poignante.

Le Lièvre de Patagonie n’entrebâille pas seulement une porte sur l’intimité de l’auteur de Shoah. Ce retour sur des époques troubles est aussi – surtout – une méditation désormais irrécusable sur la façon de donner à voir la béance de la civilisation que fut l’Extermination. Shoah, dont l’auteur nous révèle, au détour d’une phrase, que c’est un ami israélien qui en a conçu l’idée ; Shoah, dont chacun sait qu’il fut, non seulement, l’opus magnus, mais aussi l’obsession terrible, éreintante de sa vie, qui, vingt-cinq après, le poursuit toujours ; Shoah, à propos duquel Lanzmann suggère, dans le finale de ses Mémoires, que le prodige de la démiurgie artistique a pu faire exister le supplice de six millions de Juifs. Les pages sur le pouvoir de l’art nous rappellent que c’est la littérature qui tient avec le plus d’exactitude le registre des grands dénis d’humanité.

Enfin, ces Mémoires interrogent l’expérience qu’a eue Lanzmann de la condition juive. Le philosophe Robert Misrahi a rendu hommage à l’ardeur avec laquelle le réalisateur de Shoah vola au secours de l’État juif chaque fois que celui-ci fit l’objet d’une « réprobation inique ». Revenant sur l’un de ses premiers films – Pourquoi Israël (1971) –, l’auteur du Lièvre de Patagonie célèbre dans le sionisme la révolution copernicienne de la conscience juive et le retournement qui permirent à un vieux peuple diasporique, par la possession d’un État et d’une armée, de redevenir un sujet de l’histoire. Au-delà de cet aspect, ces Mémoires éclairent d’un jour nouveau la reconquête par l’auteur d’une positivité du judaïsme. Comme il s’en explique ici, Lanzmann, lorsqu’il était jeune, était imbu de la conviction que l’appartenance juive ne serait qu’un résidu inutile : un « fossile » voué par les sociétés modernes à une disparition irrémédiable. Dans sa famille – affectivement dysfonctionnelle et prudemment assimilée –, l’identité juive n’était qu’une survivance. On devine, au travers du beau portrait de sa mère, Paulette, que cet homme, façonné par le sentiment d’abandon, a cherché dans une judéité recouvrée la famille qui lui avait fait défaut. À ce point du récit, où il nous restitue la parole libératrice du Sartre de Réflexions sur la question juive, le biographique fusionne avec l’histoire générique.

 

Photo : © AFP / JOEL SAGET