« No Society » de Christophe Guilly : un diagnostic plus que moyen

« No Society » de Christophe Guilly : un diagnostic plus que moyen

Dans « No Society » (Flammarion), un essai très approximatif et un brin complotiste, le géographe Christophe Guilly dénonce « le massacre » des classes moyennes en Occident. Une démonstration peu convaincante selon François Bazin.

Sacrée Maggie ! On croyait tout savoir de ses turpitudes. On pensait tout connaître de son action néfaste à la tête du gouvernement britannique jusqu'à ce que ses amis conservateurs l'expulsent du 10 Downing Street en 1990, après onze ans de bons et loyaux services. Certains esprits perspicaces avaient même su mesurer après coup son rôle majeur dans la redéfinition du modèle néolibéral sur les ruines de l'État-providence. Mais tout cela n'était en fait que de la petite bière. Grâce soit rendue à Christophe Guilluy ! Désormais, avec lui, la vérité éclate sous nos yeux ébahis. Le vrai projet de la Dame de Fer, repris par « l'ensemble des classes dirigeantes occidentales », n'est plus un rêve d'idéologue. Les dés ont fini de rouler. « There is no society. » « Ce secret dissimulé depuis des décennies », il fallait bien en effet qu'un jour quelqu'un osât le dévoiler. L'étonnant dans l'affaire est que personne jusqu'à présent n'ait eu l'audace de dire tout haut qu'il s'agissait là du « plus grand plan social de l'histoire » et que celui-ci passait par la liquidation pure et simple du cœur battant de nos sociétés démocratiques : la classe moyenne, celle qu'en d'autres temps on appelait aussi « la classe mitoyenne » comme pour mieux souligner son rôle intermédiaire et stabilisateur.

Selon les comptes de l'auteur, 50 % à 70 % de la population sont aujourd'hui dispersés dans la nature, façon puzzle. À partir de là, on comprend aisément qu'un tel bouleversement mette nos sociétés cul par-dessus tête et rende, paraît-il, « morts de trouille » ceux qui sont chargés de les diriger. Mais, pour pouvoir discuter cette thèse d'une radicalité sans pareille, encore faudrait-il savoir de quoi l'on parle. Or c'est là où le bât blesse et où l'auteur, pour le dire sans détour, confond sociologie et art de la prestidigitation.

« Classe moyenne », un concept brouillé à l'envi

Le concept de « classe moyenne » est « flou », reconnaît-il d'emblée, ce qui est quand même ennuyeux quand on lui accorde une telle importance dans la démonstration. On aurait pu s'attendre à ce qu'il le précise. Or il le brouille à l'envi. La classe moyenne, écrit-il, a « disparu ». Rien de moins ! Quelques pages plus loin, la voilà pourtant qui, ô surprise ! réapparaît au pluriel, avec d'un côté « la classe moyenne traditionnelle » et de l'autre « la nouvelle classe moyenne », l'une gentille, l'autre méchante, cela va sans dire. Pour compliquer le tout, un peu plus loin encore, c'est le rôle de « la bourgeoisie » et de son « égoïsme foncier » qui est pointé du doigt ; on croit comprendre que celle-ci est à la fois un bloc et un conglomérat dans lequel il convient d'intégrer une fraction… de la classe moyenne prétendument liquidée.

Au terme de ce grand jeu de Meccano où entrent en scène, dans le plus grand désordre conceptuel, « le peuple », « le môle populaire », « des couches dominantes », « une France périphérique » et « des oligarchies », Christophe Guilluy finit par opposer, ce qui est évidemment plus simple, la France d'en haut et la France d'en bas, avec rien au milieu. C'est là que l'on apprend que la France d'en haut (celle des épigones de Thatcher, croit-on deviner) est dotée d'un pouvoir absolument hors norme. C'est elle qui, on l'a vu, a organisé « le massacre » de la classe moyenne (au singulier, cette fois-ci). C'est elle qui du même coup fait en sorte que la lutte des classes est désormais « révolue » (sic), comme s'il était possible de l'éteindre, comme d'autres la lumière, en sortant de la pièce. C'est elle enfin qui ruine, paraît-il, tout espoir crédible de « révolution » (allez savoir pourquoi), alors que les classes populaires, depuis quelques années, installent leur soft power (allez comprendre comment).

No society, no future ? En tout cas, il y a du complot dans l'air ! Ou, s'il n'y en a pas, il faut croire pour le moins, avec Christophe Guilluy, que des forces sociales et culturelles d'une intelligence rare et perverse se sont liguées depuis quarante ans pour subvertir des sociétés qui jusque-là se portaient comme un charme. Avant, en France notamment, les dirigeants dirigeaient, les paysans labouraient, les boutiquiers boutiquaient et les ouvriers sifflotaient à la chaîne. Bref, c'était papa dans maman. Rien que du bonheur ! Aujourd'hui, cela n'est plus, sans que le géographe, dont c'était pourtant l'objectif, ne dise autrement que par un raisonnement mécanique et sommaire quelles forces et surtout quels intérêts réels étaient à l'oeuvre dans ce grand basculement, qui vient de loin parce qu'il reste d'abord celui de la modernité.

Pour comprendre, rien de mieux sans doute que de lire ou de relire ces grands auteurs – Michéa, Gauchet, Goodhart, Vance ou même Debray… – qui ne sont pas des catacombes et auxquels l'auteur se réfère à foison dans les notes de son livre. Les clés du prétendu « secret », elles sont là, sur la table, depuis longtemps déjà. On peut les discuter parce qu'elles sont sérieuses et argumentées, à l'inverse d'un livre bâclé qui présente tous les défauts nécessaires pour être salué comme il se doit par la société médiatique.

 

No Society. La fin de la classe moyenne occidentale, Christophe Guilluy, éd. Flammarion, 240 p., 18 €

 

Photo : Grève de mineurs en Grande Bretagne © HALEY/SIPA

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