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« Choisir d'être heureux est un acte de résistance politique »

Written by Patrick Viveret | May 14, 2018 11:20:48 AM

Transcription :

  • « Ce slogan aurait pu être de 68. En réalité, il est d'aujourd'hui, porté à l'origine par des mouvements civiques et sociaux comme Alternatiba, et toute une initiative: l'Archipel citoyen "Osons les jours heureux". Je vais expliquer pourquoi ce slogan me paraît non seulement en ligne avec 68, mais avec la Résistance elle-même. On ne le sait pas toujours, mais lorsqu'au cœur même de la nuit de la tragédie de l'Occupation et de la Résistance face au nazisme, les mouvements de résistants réussissent à s'unifier, non seulement ils le font sur la question de la lutte contre l'occupant, de la Résistance, mais aussi pour bâtir un programme extrêmement ambitieux, "Les jours heureux". Aujourd'hui, ce qu'on appelle de plus en plus la question du buen vivir est centrale pour plusieurs raisons. Elle était un peu présente en 68 mais l'est aujourd'hui beaucoup plus pour une raison que Raphaël Glucksmann vient de rappeler, qui est l'enjeu écologique.

Nous sommes dans une situation où nous n'avons plus les moyens du divertissement au sens pascalien du terme, c'est-à-dire que nous n'avons plus aujourd'hui les moyens de traiter les questions de mal-être, de mal de vivre et de maltraitance par un excès de consommation, de fuite dans le futile, car ça nous est de plus en plus interdit pour des raisons écologiques. Nous sommes condamnés à les traiter froidement. C'est ce qu'avec Abdennour Bidar, nous appelons le "double dérèglement climatique" : c'est le fait que le dérèglement au sens écologique du terme, qui se traduit par un dégagement démesuré d'effet de serre, a aussi pour racines une "glaciation" émotionnelle et relationnelle. On voit bien qu'il y a un lien entre les deux, puisque plus nous sommes déprimés et isolés, plus nous avons tendance à consommer et à surconsommer. Nous ne pouvons traiter le grand défi écologique, que ce soit sur le climat, la biodiversité, les grandes pollutions que si nous nous attaquons aussi à cette glaciation émotionnelle et relationnelle. C'est tout le thème développé par Pierre Rabhi et bien d'autres acteurs – je vois Dominique Bourg ici de la frugalité ou de la sobriété heureuse. Mais si pour des raisons écologiques nous devons aller vers cette frugalité heureuse, cela veut dire que le second terme, la question du rapport au bonheur, la question du bien vivre, devient ou redevient une question sociale, politique, culturelle, centrale.

Le lien avec la Résistance et avec 68 est dès lors important. Avec la Résistance d'abord : avoir osé choisir comme titre d'un programme "Les jours heureux" au cœur de la tragédie nous incite, comme le dit Mathieu Ricard, à considérer que dans des temps qui pourraient redevenir tragiques, il est possible de construire une alternative au pessimisme. La question du bien vivre en actes est alors évidemment centrale. Cela nous permet aussi de revisiter le meilleur de 68 : le lien entre la question de l'oppression et le fait que l'alternative à la dépression et à l'oppression réside dans la sortie de la dépression. S'il y a un point aveugle dans 68, c'est d'avoir considéré qu'un certain nombre de régimes, à l'époque vus comme émancipateurs, à commencer par le régime chinois, étaient évidemment oppresseurs. C'est tout à fait nécessaire. Mais la part lumineuse de 68, c'est d'avoir compris que l'énergie, l'Eros, selon le fameux livre de Marcuse sur Eros et civilisation, Eros face à Thanatos était la clé de toute stratégie de changement, que ce soit dans l'ordre personnel, ou collectif et politique, ce que le forum social mondial de Porto Alegre avait appelé l'axe TPTS (Transformation Personnelle et Transformation Sociale). Alors oui, si la question du bien vivre, de la joie de vivre, redevient une question éminemment politique aussi bien pour des raisons écologiques que pour lutter contre toutes les formes d'oppression, économique, politique, idéologique, religieuse, alors ce thème choisi par des mouvements sociaux et citoyens d'aujourd'hui, "Choisir d'être heureux est un acte de résistance politique", est pour moi un thème qui reste profondément actuel. »

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Photo : Patrick Viveret © Cedric Cannezza
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