La chasse du bonheur

La chasse du bonheur

La chasse du bonheur se pratique tous les matins, par devoir et par hygiène, pour vivre. Le bonheur est pour Stendhal un objet tangible, un bien légitime qu'il s'agit de conquérir.

« J'appelle caractère d'un homme sa manière habituelle d'aller à la chasse du bonheur, en termes plus clairs mais moins significatifs : l'ensemble de ses habitudes morales. »

Goût des définitions. Stendhal, l'élève des idéologues et la « chasse du bonheur ». La formule est célèbre, peut-être plus encore telle qu'on la découvre dans la Réponse à M. de Balzac , confidence entre confrères où elle sonne plus stendhalien encore : « Je prends un personnage de moi bien connu, je lui laisse les habitudes qu'il a contractées dans l'art d'aller tous les matins à la chasse du bonheur, ensuite je lui donne plus d'esprit. »

Naissance du personnage, éthique de vie et d'écriture. Ethique ou hygiène ? La chasse du bonheur - et non pas la « chasse au bonheur », comme le répète fautivement l'usage qui confond cette chasse-ci avec l'autre, « au snark » ! -, la chasse « du » bonheur se pratique tous les matins, par devoir et par hygiène, pour vivre. Blum voyait juste, qui écrivit Sten-dhal et le Beylisme : « Le bonheur n'est pas, à ses yeux, une conception chimérique ou une notion idéale, mais bien un objet tangible et qu'il nous appartient d'atteindre. » Leçon de l'utilitarisme.

Objet « tangible », objet sensible, objet des sens, objet de ce monde, le bonheur est un bien légitime, à conquérir, si l'on sait se libérer des fausses morales et des mauvais préceptes. Il faut « suivre Bentham », jusqu'à passer pour cynique , il faut l'accepter, Helvétius l'a montré : il peut et doit y avoir une science des moeurs, qui puisse fonder une science des législations. Le bonheur est objet de science, puisqu'il en est la fin ultime. « Etre tout Bentham » donc, un Bentham que Lucien Leuwen donne en passant pour ami de son père à la jolie Mme d'Hocquincourt à qui l'abbé Rey ne permet de voir en lui qu'un « terroriste anglais » au « nom de prophète ». « La nature a placé l'homme sous le gouvernement de deux souverains maîtres, le plaisir et la douleur. Le principe d'utilité reconnaît cette sujétion et la suppose comme fondement du système qui a pour objet d'ériger, avec le secours de la raison et de la loi, l'édifice de la félicité » Principes de morale et de législation , 1780-1789.

« Le bonheur est une idée neuve en Europe. » C'est même une idée révolutionnaire, ce que Saint-Just voulait dire. Mais plus largement encore, voir Littré : « D'une façon abstraite, la révolution, système d'opinions composées d'hostilité au passé et de recherche d'un nouvel avenir, par opposition au système conservateur. »

Renversement du pour au contre. Le bonheur ou la religion, ses chaînes, ses mutilations. Il y a une économie du bonheur, comme il y a une économie du plaisir et de la douleur. Tout est affaire de « signe », positif ou négatif. Si la fin des actions humaines est d'atteindre le plus de bonheur possible, on peut jouer sur les signes et la morale, qui doit diriger l'activité libre de l'homme, donc façonner ses habitudes, s'en trouve bonne ou mauvaise : « Ceux qui suivent le plaisir ascétique fondent la morale sur les privations et la vertu sur le renoncement à soi-même. » Bentham, Traité de législation civile et pénale .

Funeste morale de négativité. Henry Brulard raconte dans son autobiographie qu'à deux pas du corps adoré et perdu de sa mère, l'abbé Rey en gros le même que tout à l'heure aurait dit à son père en sa présence : « mon ami ceci vient de Dieu ». Il ajoute : « ... ce mot dit par un homme que je haïssais à un autre que je n'aimais guère me fit réfléchir profondément... Je me mis à dire du mal de God ». Contre cette spoliation d'un bonheur total, fait de la chaleur d'un corps, de la tendresse d'une voix, de la joie d'une harmonie sensible, le rejet définitif, forcené, de tous ces prêtres douteux, de cette religion sombre, de ces chèques de bonheur à tirer sur une vaine éternité, de ce Dieu dont la meilleure excuse qu'on peut lui faire, formule qui ravissait Nietzsche, c'est qu'il n'existe pas. De toute façon l'élève de Cabanis, de Tracy, l'enfant de Condillac n'en a pas besoin. Le réel est là, mesurable, compréhensible, par l'analyse et la « logique », ouvert à l'activité de l'homme, de tout homme, tendue entre l'inépuisable du maximum de désirs et de désir et de l'optimum du plus de bonheur possible. Fin de cette morale : échapper à la douleur pour trouver dans l'expérience du plaisir l'affirmation de soi-même. Prospérité, gloire, amour, à chacun cette chasse quotidienne du bonheur, selon ses goûts, ses moyens et, suivant Cabanis, son tempérament, et cette chasse est un art. Une lecture du poème d'Helvétius Le Bonheur aide en 1804 à la réflexion du futur comique, heureux en espoir de conquérir la gloire et quelques actrices : « Nous voyons une femme, nous nous rappelons que la jouissance d'une femme est un bien, nous concevons le désir d'avoir celle-ci. Elle est notre but, lorsque nous atteignons le but le plaisir que nous ressentons se nomme jouissance. Ainsi le bien et la fin sont la même chose envisagée diversement. » Pensées .

Il y a une tactique du bonheur. Identité de la fin et du bien : jouissance. « Le bonheur éclaircit le jugement » à F. Faure, sa poursuite aussi et rend vigilant : « La beauté est une promesse de bonheur » et l'on ne parle pas que de l'oeuvre d'art. Promesse de plaisir sensible, ou sensuel. Un tableau, un paysage, une femme, l'amour sont promesse de jouissance.

« Ce paysage charmant, trouvant une imagination préparée par Félicia devint pour moi l'idéal du bonheur. C'était un mélange de sentiments tendres et de douce volupté. Se baigner ainsi avec des femmes aimables ! »

Le bonheur stendhalien ne connaît pas la sagesse. Nous verrons qu'il peut goûter la nostalgie et même la mélancolie, qu'on peut y trouver un parfum de douce amertume. « L'homme qui regrette sent l'existence du bonheur dont il jouit un jour. » Lettres sur Haydn .

Même dans le regret il reste positif, non pas perte mais rémanence, image épurée de lui-même : une « jouissance » voluptueuse et tendre.

Les leçons de dessin chez ce bon M. Le Roy avec sa « diablesse de femme de trente-cinq ans, fort piquante et [aux] yeux charmants », sont l'occasion de fuir quelques instants la grisaille d'une adolescence « emprisonnée », de se donner aussi des émotions fortes, de la fugue aux lieux interdits à la visite palpitante d'élan patriotique et de peur au club des Jacobins. C'est aussi le moment d'entrevoir le bonheur. « Il y avait dans l'atelier de M. Le Roy un grand et beau paysage : une montagne rapide très voisine de l'oeil, garnie de grands arbres ; au pied de cette montagne un ruisseau peu profond, mais large, limpide, coulait de gauche à droite au pied des derniers arbres. Là, trois femmes presque nues, ou sans presque, se baignaient gaiement. C'était presque le seul point clair dans cette toile de trois pieds et demi sur deux et demi. » Vie de Henry Brulard .

Le tableau du pauvre M. Le Roy pouvait bien n'être qu'un plat « plat d'épinards » comme il y a des « verres verts ». Il y suffit de ce « seul point clair » pour qu'il devienne, avec sa nature vierge, son eau limpide, ses grands arbres, ses jeunes filles ou mieux jeunes déesses à demi nues, le paysage originel du bonheur. Il sera les bords de l'Huveaune et le bain de la femme aimée, il sera aussi les « luoghi ameni », ces pays du bonheur où l'on rencontre au bord de lacs sublimes des femmes « aimables », belles comme des Hérodiades de Vinci ou des Léda du Corrège.

Bonheur et désir, expérience de soi dans sa plénitude, se sentir exister de l'excès même des sensations. D'où ce rêve de nature première, juvénile, forte, intacte, à l'abri de tout. Le bref séjour des Echelles récapitule ou anticipe ce qu'est le « ciel », le bonheur total. Tout y respire la douce égalité, disparus le prêtrisme et autres principes ascétiques la fausse morale, des jeux, des ris, le monde de l'enfance peuplé d'adultes qui lui ressemblent et puis ce parfum d'amours, d'amourettes. Dans la mémoire de l'écrivain se mêlent - exotisme de la Savoie piémontaise de Jean-Jacques - des images de Charmettes, de Clarens, de sensualité, de volupté, de passion, d'amour... « L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre, pour qui la chose imaginée est la chose existante, des trésors de jouissance de cette espèce ; il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et chez ce que l'on aime ? De l'Amour .

Car c'est dans l'amour seul, si l'on oublie les intérêts de vanité, d'argent, ou d'ambition, que peut se trouver le bonheur, cet abandon où tout se gagne : « Ne pas aimer quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne fleurirait de peur de faire un péché ; et remarquez qu'une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucune autre sorte de bonheur. » De l'Amour .

Julien, Louise, Mathilde, Gina, Fabrice, Clélia, Mosca même, et Lucien, tous ont rêvé et, pour certains, obtenu ce bonheur : « Qui pourra décrire l'excès du bonheur de Julien ? Celui de Mathilde fut presque égal... Je serais mort sans connaître le bonheur si vous n'étiez venue me voir dans cette prison... » Le Rouge et le Noir .

« Dans l'enthousiasme de passion et de générosité qui suit un bonheur extrême, il lui dit étourdiment :

Il ne faut pas qu'un indigne mensonge vienne souiller les premiers instants de notre bonheur...

Elle le regarda quelques instants... puis elle se jeta dans ses bras... » La Chartreuse de Parme , et c'est en partant à sa chasse qu'ils ont rencontré l'héroïsme. Retour aux Echelles.

« ... ce fut comme un séjour dans le ciel, tout y fut ravissant pour moi...

Ici déjà les phrases me manquent, il faudra que je travaille et transcrive ces morceaux, comme il m'arrivera plus tard pour mon séjour à Milan. Où trouver des mots pour peindre le bonheur parfait goûté avec délices et sans satiété par une âme sensible jusqu'à l'anéantissement et la folie ? »

Les Echelles, Milan, l'Italie... Mais il y a aussi un temps du bonheur. C'est le temps de l'enfance, c'est aussi le temps de la jeunesse du monde, de celui que l'on pouvait croire alors un monde nouveau. D'où ces cinquante premières pages de La Chartreuse qu'il ne pouvait se résoudre, malgré Balzac, à supprimer parce qu'on ne peut comprendre le sens politique de ce roman si disparaît l'évocation de cette « masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Français si pauvres... » « Cette époque de bonheur imprévu et d'ivresse ne dura que deux petites années ; la folie avait été si excessive et si générale, qu'il me serait impossible d'en donner une idée... »

Mêmes mots, même impuissance du langage. « La joie folle, la gaieté, la volupté, l'oubli de tous les sentiments tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point, depuis le 15 mai 1796 que les Français entrèrent à Milan, jusqu'en avril 1799 qu'ils en furent chassés à la suite de la bataille de Cassano, que l'on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié d'être moroses et de gagner de l'argent. »

La Révolution, la vraie, ou son rêve fugace mais prégnant, et dont le souvenir ne peut disparaître, fragile mais séduisant comme ce Marchesino Del Dongo qui lui doit sa vie. C'est moins au souvenir d'une campagne personnelle au goût mêlé que Stendhal doit son attachement irrépressible à ces pages qu'au souvenir d'un temps où la beauté du monde était possible. Dans le brouillon de ses Mémoires sur Napoléon , titre d'attente en 1837 de ce qui pouvait bien n'être que le travail préparatoire de la suite de la Vie de Henry Brulard , il esquisse sous un titre qu'il reprendra, « Milan en 1796 », l'évocation de ce miracle éphémère de la Révolution. « Si les Milanais étaient fous d'enthousiasme, les officiers français étaient fous de bonheur et cet état d'ivresse dura jusqu'à la séparation.

Les plus terre à terre étaient fous de bonheur d'avoir du linge blanc et de belles bottes neuves. Tous aimaient la musique ; beaucoup faisaient une lieue par la pluie pour venir occuper une place à la Scala. Aucun, je pense, quelque prosaïque, ambitieux et cupide qu'il ait pu devenir par la suite, n'a oublié le séjour de Milan. Ce fut le plus beau moment d'une belle jeunesse. »

C'est l'heure de la révolution triomphante, des victoires consulaires, la lumière d'un jour nouveau. Chacun est heureux et tous sont heureux. Julien, au bal de l'Hôtel de Retz, rêvera à sa façon ce rêve de « distinctions pour lui et de la liberté pour tous ». Jeunesse des coeurs, jeunesse de l'Histoire, mais les coeurs vieillissent, se gâtent, l'Histoire aussi. La vieillesse est désillusion d'un bonheur dont il ne restera un jour qu'une image à demi effacée et nostalgique. Bentham pouvait-il avoir raison ?

Toute la Chartreuse conduit vers sa dernière phrase, apparemment sereine, mais plutôt lasse et désabusée : « Les prisons de Parme étaient vides, le comte immensément riche, Ernest V adoré de ses sujets qui comparaient son gouvernement à celui des grands-ducs de Toscane. »

Les « happy few » comprendront. Le temps du bonheur est fini. Voici venu le temps de l'Ennui. Lucien, Mina Wanghen et Lamiel sont d'un autre temps. Bentham n'avait pas tout à fait tort. Le bon gouvernement reste chose possible. En marge d'un livre décrivant les American Manners , une note dit néanmoins en 1836 : « Le gouvernement ne vous fait point de mal ; cela ne suffit pas pour être heureux. »

Reste à l'âme tendre la musique. « Je viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le coeur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de la présence de ce qu'il aime ; c'est-à-dire qu'elle donne le bonheur apparemment le plus vif qui existe sur cette terre. » De l'Amour .

« Quel parti prendre ? Comment peindre le bonheur fou ? Le lecteur a-t-il jamais été amoureux fou ? A-t-il jamais eu la fortune de passer une nuit avec cette maîtresse qu'il a le plus aimée dans sa vie ?

Ma foi je ne puis continuer, le sujet surpasse le disant. »

Le bonheur ou le désespoir du poète. Le trop-plein des sensations excède les capacités de la parole. Ne reste-t-il alors que le silence ? Ecrire, même l'impossibilité qu'il y a à écrire, est un bonheur... « A vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d'avoir quelque talent pour me faire lire. Je trouve quelque fois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout. » Vie de Henry Brulard .

Au cours de ses relectures de La Chartreuse , il nota, en marge :« Aimes-tu mieux avoir eu trois femmes ou avoir fait ce roman ? » Stendhal ou l'écriture heureuse.

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