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Ce ne sont pas les rois qui font les révolutions

Written by Cyril Dion | Aug 7, 2018 1:22:00 PM

« You’re not born to be a bunch of sheeps, of slaves. Free yourself fucking people (1) ! » Sur la scène dressée au milieu de Victoria Park, Patti Smith harangue les quelque vingt mille personnes qui, les deux pieds dans l’herbe tondue, un gobelet de bière XL à la main, viennent de crier avec elle « People Have the Power » pendant près de huit minutes. Avant, pour certaines d’entre elles, de balancer ledit gobelet en plastique par terre et de l’écraser avec les centaines d’autres qui maculent la grande prairie du festival. Mes poils se dressent, mes yeux pleurent. J’aimerais l’embrasser. Tout en songeant que cette scène illustre quelque peu notre relation à la démocratie.

Il est souvent de bon ton de critiquer nos gouvernements successifs, de leur faire porter le chapeau des renoncements écologiques, sociaux, de se draper de vertu en dressant un index (ou, pis, un majeur) accusateur. Et souvent les raisons ne manquent pas.

En ce moment, les écologistes, dont je suis, qui plaçaient – ou placent toujours – leurs espoirs dans la capacité de Nicolas Hulot à engager des transformations d’envergure en sont pour leurs frais. Leur héraut est isolé, contraint d’entériner des décisions qu’il aurait probablement critiquées lorsqu’il était militant, pris en tenaille entre une bonne partie de ses collègues qui ne veulent pas aller dans son sens et une partie de sa famille culturelle citoyenne qui le renie pour trop de renoncements (liste que Corinne Lepage a égrenée dans un article paru sur le site du Nouveau Magazine littéraire). Nicolas Hulot doit se souvenir que pareille mésaventure s’était produite après le Grenelle de l’environnement. Nicolas Sarkozy appelait à l’époque à « une révolution écologique », défendait le principe d’une taxe carbone, soulignait que notre « modèle de croissance [était] condamné », défendait le principe de précaution « qui doit être interprété comme un principe de responsabilité ». Et appelait son ministre de l’Agriculture, Michel Barnier, à mettre sur pied un plan pour réduire de 50 % l’usage des pesticides dans les dix ans. Dix ans plus tard, il n’y a pas eu de révolution ou de new deal écologique, aucune taxe carbone n’a été entérinée, le modèle de croissance se porte bien (enfin mieux depuis que la croissance est repartie à la hausse) et le fameux plan Écophyto voté en 2008 n’a pas eu les résultats escomptés, bloqué par l’inertie ou l’opposition du syndicat majoritaire agricole, de nombreux industriels de l’agroalimentaire et des lobbys de toutes sortes. Malgré une certaine bonne volonté affichée par le ministère, réaffirmée par Stéphane Le Foll (2), qui élabora le plan Écophyto 2, l’utilisation de pesticides en France a progressé de 20 % entre 2009 et 2016.

Des histoires de lois

Il y a malheureusement fort à parier que les discours d’Emmanuel Macron, du « Make our planet great again » à celui du One Summit Planet lancé aux chefs d’État du monde (« Nous sommes en train de perdre la bataille »), n’auront pas plus d’impact sur le réchauffement, qui prend la trajectoire de 4 à 5 °C d’ici à la fin du siècle, ou sur la sixième extinction de masse des espèces.

Les responsables politiques en campagne nous racontent des histoires, mais nous sommes seuls responsables du fait que nous les croyons ou que nous les confondons avec la réalité – si jamais la réalité existe. Donald Trump n’a pas été élu pour un programme, pas plus que Barack Obama, mais pour un sentiment que l’on pourrait traduire par : « Ce type peut faire une différence. » Ce sentiment s’est nourri d’impressions, de discours, de quelques faits, parfois de mesures qui ont cristallisé l’attention, puis ces éléments se sont organisés dans le cerveau de chaque électeur, où se sont formés des récits, des histoires. Emmanuel Macron avait théorisé ce phénomène lorsqu’il déclarait ne pas avoir besoin de programme pour gagner les élections : « C’est une erreur de penser que le programme est le coeur d’une campagne », « La politique, c’est mystique », « C’est un style, une magie ». Il suivait en cela les traces du général de Gaulle : la politique, c’est la rencontre d’un homme avec le peuple qui, à l’instar d’une relation amoureuse, doit faire des étincelles. Mais une fois la passion éteinte, que reste-t-il ? Souvent des années d’incompréhension, de frustration, parfois de lutte. A minima un désamour qui se traduit pour le moment en désintérêt ou en méfiance, mais qui pourrait, tôt ou tard, se muer en révolte.

Pour moi, nous souffrons d’une mauvaise interprétation de ce que la démocratie devrait être. C’est nous, en tant que société, qui devons raconter des histoires aux responsables politiques, bâtir des récits qui prendront ensuite forme de lois. Pas l’inverse.

Renouveler les imaginaires

La plupart des grandes mutations politiques, économiques, culturelles ne sont pas venues de leaders en place mais de mouvements sociaux, d’entrepreneurs, de ruptures technologiques, de courants de pensée, de mouvances artistiques et de luttes. Ces dix dernières années, Google et Facebook ont, pour le meilleur et pour le pire, transformé notre imaginaire, nos moyens d’interagir et par conséquent nos structures sociales, plus que n’importe quel gouvernement. Les droits de l’homme et du citoyen ne sont pas le fruit d’un brainstorming éclairé entre têtes couronnées. L’égalité entre hommes et femmes (toujours imparfaitement atteinte) s’est construite grâce à une succession de victoires – des suffragettes britanniques au début du XXème siècle à la loi Veil en France et au mouvement #MeToo aujourd’hui, en passant par le Manifeste des 343 salopes dans les années 1970 –, pas sur la proposition de mâles blancs désireux de rééquilibrer un peu les choses. Les personnes à l’origine de ces transformations ont été capables d’envisager le monde d’une autre manière et de partager leur vision au travers d’histoires suffisamment inspirantes, pour qu’elles bouleversent l’imaginaire de peuples entiers, et parfois même de l’humanité. C’est le cas du fameux « I Have a Dream » de Martin Luther King, resté dans l’histoire pour sa puissance évocatrice. Il nous revient désormais d’engager la bascule, de construire ces récits, par tous les moyens possibles (actions individuelles, films, livres, articles, mobilisation en masse, etc.) et de faire souffler le vent du côté de l’écologie et du respect des êtres humains. Alors seulement les partis politiques, les entreprises et les lois suivront.

 

(1) « Vous n’êtes pas nés pour être une bande de moutons, une bande d’esclaves. Libérez-vous putain de gens ! »

(2) Qui déclarait le 2 février 2016 dans l’émission « Cash Investigation » : « Je me bats pour que ce soit réduit. »

 

Texte publié dans le numéro 7-8 du Nouveau Magazine littéraire (daté juillet-août).

Photo : Cyril Dion © VALERIE MACON/AFP