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Cannabis : « La dépénalisation est la réponse adaptée à la psychologie des adolescents »

Written by Jean-Pierre Couteron | Feb 8, 2018 2:45:43 PM

Suivant l’engagement du candidat Macron, la majorité présidentielle semble préparer la mise en place d’une amende forfaitaire, de l’ordre de 150 euros, qui sanctionnerait les consommateurs de cannabis. D’un point de vue de praticien, que pensez-vous du maintien de la pénalisation du cannabis assortie d’un allègement des peines ?

La mesure reste à préciser. S’agira-t-il d’une simple contravention, avec disparition de la notion de délit d’usage de stupéfiant — les récidives n’étant sanctionnées que par une nouvelle amende ? Ou plutôt d’une amende forfaitaire, réduisant la première sanction au paiement de l’amende, mais gardant la notion de délit d’usage et son actuel système de sanction dès la première récidive ? Quoi qu’il en soit, cette évolution ne concernera que les personnes majeures interpellées, soit une minorité des 17 millions d’expérimentateurs et des 1,4 millions d’usagers réguliers. Il s’agit donc d’une tempête dans un verre d’eau. Le vrai changement, concernant le cannabis, serait d’organiser une régulation cohérente avec, primo, un accès au cannabis thérapeutique, secondo, un marché réservé aux adultes et enfin, tertio, un interdit éducatif assorti d’une prévention, pour les jeunes et les mineurs, incluant une vraie politique de réduction des risques.

Dans un pays qui prohibe sa consommation, que représente la drogue pour un adolescent aujourd'hui ?

Les adolescents expérimentent majoritairement à la fin des années collège. Les produits psychoactifs font partie de leur environnement, qu'il soit familial, amical ou culturel. « Tout le monde le fait… », disent-ils. L'accès à l'alcool et au tabac reste encore trop facile, malgré les interdictions de vente aux mineurs. Et la prohibition n'a pas vraiment réduit l'accès au cannabis. Quelle que soit l’origine sociale, que l’on vive à Paris ou en province, la drogue est à portée de main, presque banale.

Quelle est la spécificité du cannabis, pour les adolescents, par rapport à d'autres sources d'addictions autorisées, comme l'alcool, le tabac ou... les écrans ?

Ceux qui poussent la porte d’une Consultation jeunes consommateurs (CJC), généralement au début des années lycée, ont pour la plupart expérimenté les trois principales substances psychoactives, tabac, alcool et cannabis. Ils ont parfois eu des problèmes d’écrans, sous toutes leurs formes. Certains consultent de leur plein gré, mais la plupart répondent à l'injonction des parents, d'un éducateur ou d'amis, suite à la dégradation de leur situation scolaire ou après un « accident ».

Pour chaque produit, la représentation mentale évolue au fil du temps. Ainsi, selon les résultats de la dernière étude de l'OTDT, le tabac est moins attractif en 2017 qu’en 2014 : son expérimentation est en baisse de 9 points en trois ans (59,0 % contre 68,4 %) et le tabagisme quotidien recule aussi (- 7 points, 25,1 % contre 32,4 %). L'alcool, en revanche, reste associé à la convivialité. Qui plus est, les adolescents, sous l'influence des industriels, ont appris à le consommer en jouant de l’association avec des arômes divers ou des jus sucrés. Quant au cannabis, il est apprécié pour sa facilité d'utilisation. Ses risques sont banalisés, tandis que ses effets semblent « garantis ». Il détend, il apaise, il distrait et les dégâts futurs sont relativisés car l’adolescent privilégie les effets présents, ceux qui répondent aux tensions qu'il ressent et aux plaisirs qu'il cherche. Sa tendance est également de surestimer sa capacité à éviter les risques sanitaires. Quant au risque judiciaire, rarement évoqué spontanément par ceux que je reçois, il justifie simplement des « précautions d’usage », pour ne pas se faire prendre.

La prohibition permet-elle toutefois à certains adolescents de prendre conscience du danger ?

La prohibition consiste à interdire l’ensemble des opérations qui concernent une substance : sa fabrication, son commerce et son usage. Intuitivement, cette mesure évoque un danger particulièrement important. Partant, les réactions des adolescents sont diverses : beaucoup de ceux que je rencontre jugent qu’il s’agit d’une exagération de leur faire peur. Elle suscite un mécanisme de mise à distance, à un âge où on se revendique « autonome ». En outre, les ados se rassurent en rappelant que, si tant est qu’ils soient interpellés par la police, la justice répugnera à les sanctionner. Cela étant, pour certains adolescents, l’interdit (plus que la prohibition) produit un effet incontestable. Reste à savoir si c’est la menace d’une sanction pénale qui pèse ou plutôt le fait qu’il soit posé par un adulte qu’ils respectent.

Que dire aux parents qui pensent que la recherche d'une transgression inciterait les adolescents à consommer d'autres produits plus dangereux ? Ou faciliterait le passage à d'autres produits plus dangereux ?

Ce que je constate, consultation après consultation, c’est que la consommation relève aujourd'hui moins d'une transgression d'un interdit que d'un besoin de conformité sociale. Les substances psychoactives sont un des éléments de la sociabilité, telle qu’elle se construit dans cette période de transition entre l'enfance et l'âge adulte. Être comme les autres, faire la fête avec les autres, reste l'attente dominante, et le cannabis sert d’abord à cette intégration.

De même, la théorie de l'escalade « pharmacologique » d'un produit à l'autre a été critiquée au profit du mécanisme « d'opportunité en chaîne ». En clair, si consommer une substance augmente la probabilité d'en prendre une autre, c’est en raison du contexte, des relations, des habitudes de vie qui sont prises.

Une dépénalisation viserait les majeurs, voire les adultes de plus de 21 ans comme dans de nombreux États qui ont franchi le pas. Qu'est-ce qui changerait pour la première expérience, qui concerne souvent les collégiens et les lycéens ?

L’adolescent aime jouer avec les idées, les concepts : le débat légal/illégal lui en offre l’occasion ! Quand il consulte, il évoque rarement la pénalisation, et s’il y fait référence, c’est pour en dénoncer l’injustice ou l’incohérence. Néanmoins, il reste sensible à l’interdit éducatif posé par ses parents : en consommant, il s’est mis en conflit avec eux, il les a inquiétés, mis en colère, etc. Il est loin d’y être indifférent, ne serait-ce que pour des raisons pragmatiques, à savoir les sanctions éducatives, les privations et les conflits affectifs qui en résultent, dont parfois une « obligation de consultation » !

Cet interdit éducatif est le plus évident et le plus efficace, pour contenir les usages. Il implique la famille comme les différents milieux éducatifs. Par exemple, le règlement intérieur de n’importe quel établissement scolaire interdit tout autant de boire de l’alcool, de fumer du tabac que de consommer du cannabis. A l’inverse, la prohibition pénale du cannabis a pour effet, en comparaison, de banaliser l’accès à l’alcool et au tabac. Cette incohérence donne à l’adolescent bien des prétextes à discuter. Dès lors, dans nos consultations, nous travaillons surtout sur l’interdit éducatif, notamment en aidant les parents à en préserver la cohérence, avec pour seul objectif de protéger l’adolescent tout en l’aidant dans sa prise d’autonomie.

Au vu de l’expérience des cannabis social club en Catalogne, par exemple, quelle politique de prévention serait plus efficace que la pénalisation, même avec une contravention forfaitaire ? Avec quelle limite et quels effets positifs ?

Une politique de prévention efficace peut se dégager des recommandations de l’expertise INSERM 2014 et des expériences menées à l’étranger, au Portugal, en Islande ou en Suède par exemple. Elles montrent que le cadre pénal est moins important que la cohérence de quatre niveaux. En premier lieu, une information sur les dangers et risques, qui ne saurait se résumer à une « menace pour faire peur », mais ferait le lien entre les deux grandes expériences qui accompagnent la sortie de l'enfance, construire son autonomie (« faire seul(e) », sans les parents mais avec « les autres » ) et gérer les modifications de soi (devenir un « autre », échapper à ses problèmes de stress, de timidité, d'agitation en quelques minutes, notamment grâce à des produits comme l'alcool et le cannabis). En deuxième lieu, une régulation de l'accès, par des interdits de protection (interdit de vente aux mineurs, limitation du marketing, prix minimum, etc.). Ensuite, un renforcement des capacités à résister aux influences, à diversifier ses expériences de plaisir, à résoudre les problèmes, à exprimer ses émotions, par des programmes d’éducation préventive. Enfin, une accessibilité facilitée à l'aide éducative ou thérapeutique et à la Réduction des Risques (RDR), parce qu’il est essentiel d’intervenir au plus tôt et au plus proche des univers de vie des personnes, à l'exemple de ce qui se fait avec certaines Consultations Jeunes Consommateurs (CJC). Pour certains, cela permet d’éviter que l’usage ne devienne une habitude et pour d’autres, d’être mieux orientés vers le traitement psychiatrique justifié par la pathologie que cache leur usage.

Propos recueillis par Daniel Bernard

Photo : © BRITTA PEDERSEN / dpa / AFP