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Reconnaître le « burn-out », oui mais…

Written by Marc Loriol | Feb 1, 2018 3:53:24 PM

Pourquoi le « burn-out » (ou état d’épuisement professionnel) n’a-t-il pas encore été considéré comme une maladie ?

Marc Loriol : Aujourd’hui, de nombreux responsables politiques proposent de distinguer le burn-out, lié au travail, de la dépression, associée à des facteurs plus personnels. Mais la définition ne fait pas encore consensus. En théorie, tout le monde sait de quoi on parle. Prenons un exemple : la détérioration des conditions de travail dans certains services hospitaliers. Les facteurs organisationnels augmentent le risque de « burn-out », notamment dans les structures comme les hôpitaux ou les Ehpad. On observe une intensification du travail liée au manque de recrutement, à la réduction de la durée de séjour (qui fait que les soins sont plus intenses sur une période plus courte), au vieillissement de la population (patients encore plus dépendants). Pour le personnel, le temps manque de plus en plus pour bien faire son travail, mais aussi débattre de ce qu’est bien faire son travail et donc où poser les limites à l’investissement auprès des patients. Pas le temps non plus de coordonner le travail des différents professionnels et services, d’où des blocages, des gaspillages et des conflits épuisants. Pour réduire les coûts et augmenter la flexibilité des personnels, les directions recourent de plus en plus à des intérimaires, CDD ou emplois aidés. Cela fragilise encore plus les collectifs et complique la transmission des normes professionnelles. Pour autant, la réponse juridique est complexe. La reconnaissance du « burn-out » en tant que pathologie doit, pour être opérante, être adaptée aux contextes sociaux, qui diffèrent d’une structure professionnelle à l’autre.

Que préconisez-vous ?

Il faut bien comprendre le processus : le « burn-out » résulte de la conjonction d’un fort engagement dans son activité et de situations de travail où il n’y a priori pas de limites aux besoins à satisfaire. Si l’organisation ou les collectif de travail ne peuvent poser ces limites ni débattre de l’adéquation entre les moyens et les fins, les salariés vont s’épuiser et finir par rejeter un travail qui les met à mal, qui ne fait plus sens. Le système actuel des tableaux de maladies professionnelles, qui suppose un facteur de risque (une bactérie, une substance nocive…) bien délimité, permet mal de traiter ces problèmes. Il faudrait l’assouplir afin de pouvoir reconnaître des risques comme stress lié au travail répétitif avec une contrainte de temps excessive. Je pense aux travailleurs à la chaîne, aux employés des centres d’appel, mais aussi aux caissières de supermarché, aux préparateurs dans les entrepôts qui doivent répondre à une commande vocale sans aucune marge de manœuvre. Cette manière de dicter les emplacements où ils doivent se rendre pour rassembler la marchandise entraîne des effets dévastateurs sur santé au travail (TMS, perte de sens, stress). Tant qu’il y a un peu de marge de manœuvre, les gens pouvaient encore trouver un certain plaisir : l’ouvrier à la chaîne qui peut grappiller quelques secondes pour échanger avec ses collègues ou donner un coup de main, le préparateur de commande qui peut faire une belle palette qui facilitera le travail des transporteurs et des employés du supermarché, pouvaient se sentir utiles dans le processus de fabrication ; ce n’est plus le cas. Si on devait créer de nouveaux tableaux de maladies professionnelles, qui prendraient en compte les pathologies psychiques consécutives à ce syndrome d'épuisement professionnel, il faudrait commencer par là.

Avec le recul, par exemple sur le harcèlement moral, l’amélioration des conditions de travail se fait-elle forcément, sous la menace judiciaire ?

Dans les négociations autour de la pénibilité du travail ou des maladies professionnelles, les représentants des employeurs pratiquent une véritable guerre de tranchée visant à rejeter toute nouvelle reconnaissance de risques au motif que les liens entre le travail et la santé seraient trop complexes. Du coup, il n’y a pas de pressions ni d’incitations sur les organisations ou les entreprises pour prendre en compte les « coûts cachés » des atteintes à la santé par le travail (moindre qualité des biens et services ; arrêts maladie ; mise en inaptitude voire en invalidité). Pour que les entreprises puissent faire de petites économies et augmenter leur rentabilité à court terme, la collectivité doit subir des coûts bien plus élevés (d’assurance maladie, invalidité ou chômage, de désagrégations des solidarités sociales). C’est donc mauvais pour l’économie globale (et bénéfiques seulement pour quelques actionnaires). Les tableaux de maladies professionnelles ne sont pas adaptés à ce genre de difficulté, mais le problème existe bien et il coute cher. Pour l’aborder, il faut donc combiner plusieurs approches : inciter les entreprises à intégrer les coûts sanitaires et sociaux dans leurs décisions économiques ; imposer des normes pour les facteurs de risque les moins discutables et renforcer les capacités des partenaires sociaux à analyser les possibles effets de l’organisation du travail sur le bien-être et la qualité de vie au travail. Malheureusement, la suppression programmée des CHSCT ne va pas dans ce sens.

 

Propos recueillis par Simon Blin

 

Photo : © GARO/PHANIE/via AFP