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Bruno Latour : « Notre matrie »

Written by Hervé Aubron | May 3, 2018 9:31:00 AM

Vous concluez votre dernier essai Où atterrir ? par une déclaration d’amour à l’Europe, ce qui a surpris.

Bruno Latour : Oui, cela surprend beaucoup de gens, et cette surprise m’étonne. Apparemment, les gens ne conçoivent pas l’Europe comme un territoire vécu, un sol aimé. À son endroit, le terme « patrie » n’est pas le meilleur. « Matrie », matrice, terre, je ne sais pas comment la désigner. Ce qui compte c’est de sortir de l’association entre Europe et Bruxelles ou l’UE, ce que De Gaulle appelait « le machin ». Machin fort utile par ailleurs mais complexe et que beaucoup de gens veulent à raison rénover. Cela ne nous empêche pas d’être européen et d’aimer l’Europe – chose, territoire, paysage, histoire, histoire cruelle et dure, vie partagée, bref, civilisation. C’est quand même inouï qu’on demande : « Êtes-vous pour ou contre l’Europe ? », comme s’il s’agissait seulement de l’UE. Est-ce qu’on vous demande : « Êtes-vous pour ou contre la France ? » Je veux pouvoir être européen comme français et critiquer de tout mon soûl et l’État français et le gouvernement européen.

Vous écrivez que l’Europe est à la « bonne échelle » : « assez petite pour ne pas se prendre pour le monde et assez grande pour ne pas se limiter à un lopin ». Pour vous, sa « provincialisation » est une bonne nouvelle. Comment, selon vous, une province peut-elle peser sur le devenir de la planète ?

Mais il ne s’agit plus de se charger du devenir de toute la planète ! La crise écologique, ce que j’appelle le « nouveau régime climatique », exige d’autres échelles puisque plus rien ne tient dans le cadre national – ni les questions de sécurité, ni celles de migration, ni celles de puissance militaire, ni évidemment celles de la politique des êtres vivants. Le changement d’échelle n’est pas le passage au « global » puisque cette globalisation réduit au lieu d’accroître les dimensions – pensez à la financiarisation. Donc tout ce qui développe des échelles intermédiaires est bon à prendre. Et la grande chance de l’Europe c’est d’avoir été analysée avec soin par les études postcoloniales – Provincialiser l’Europe, c’est le titre d’un livre de Dipesh Chakrabarty, qui est aussi le premier grand auteur ayant lié crise climatique et nouvelle politique.

Vous soulignez la diversité culturelle et écologique de l’Europe, qui l’armerait pour aborder la complexité du monde. Diriez-vous, comme Étienne Balibar, que l’Europe a pour vocation d’être un continent « traducteur », à même de faire dialoguer les autres continents entre eux, en vue d’une déglobalisation ?

Oui, la faiblesse relative de l’Europe, et surtout de chacune de ses composantes, a du bon. Nous avons une dette de civilisation, comme nous avons sur la question écologique une responsabilité particulière. C’est le moment de dire aux autres civilisations : « Nous non plus nous n’avons jamais été vraiment modernes, et vous comment faites-vous? » L’universalité, c’est cet état de faiblesse commune devant l’obligation d’atterrir sur une autre terre. Pour le moment, tous les pays européens ont compris que la globalisation n’était plus l’horizon commun, et ils en reviennent tous à des définitions nationales, ethniques, religieuses de leur identité. Peut-on les convaincre qu’il y a une « troisième voie », mais pas entre le marché et l’État, plutôt en reconnaissant que c’est une question de sol, de territoire, ou mieux de terrain de vie ? L’extrême droite fascisante est obsédée par « le grand remplacement », or c’est vrai qu’il y a un grand remplacement : un changement de sol tout à fait véritable et littéral. La question politique pour moi se situe là. Peut-on rediriger l’attention vers ce nouveau sol ?

Vous achevez Où atterrir ? ainsi : « Comment douter qu’elle puisse devenir l’une des patries de tous ceux qui cherchent un sol. Est européen qui veut. Je voudrais être fier d’elle, de cette Europe, toute ridée, toute couturée, je voudrais pouvoir l’appeler mon pays – leur refuge. » Est européen qui veut, vraiment ?

Mon cher père, qui n’avait rien d’un révolutionnaire, disait cette phrase très tranquillement : « Est français qui veut ! » Je trouvais cette phrase admirable. Et il la disait très calmement. Si nous prenons au sérieux cette idée que l’histoire européenne recommence, mais en ce sens qu’elle apprend de nouveau à définir un sol commun pour ceux qui partagent cette nouvelle forme d’universalité – se voir privé de sol et atterrir sur un nouveau terrain –, cela me paraît un bon point de départ. Évidemment, cela ne résout rien des problèmes de sécurité, de contrôle, d’enveloppe, de frontière. L’important, c’est de sortir de l’idée que l’on pourrait s’exonérer des migrations. On ne les évitera pas, c’est ça l’appel d’une autre histoire. D’une autre universalité, aussi différente de la conquête que possible.

 

Où atterrir ? Comment s'orienter en politiqueBruno Latour
éd. La Découverte,
160 p., 12 €.

 

 

Photo : Bruno Latour © Basso Cannarsa/Opale/Leemage