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Bruno Cautrès : « La défiance envers les politiques est structurelle »

Written by Bruno Cautrès | Feb 16, 2018 4:05:25 PM

Huit mois après l'élection d'Emmanuel Macron, la dernière vague du Baromètre de la confiance politique du Centre de recherches politiques de Sciences Po, publiée en décembre 2017, permet de prendre le pouls du système démocratique français. Selon le chercheur Bruno Cautrès, qui analyse les résultats de l'enquête, la perte des repères politiques annoncée par le raz-de-marée de La République En Marche au Parlement en juin 2017 est à relativiser. L'« ancien monde » résiste et perdure dans le « nouveau ».

Il y a un an, le « Penelopegate » ébranlait la confiance des Français envers le personnel politique. Puis, Emmanuel Macron a été élu en dessinant une société dite de la confiance plutôt que du cynisme. Quel est l’état d’esprit des Français aujourd’hui vis-à-vis de la politique ?

D’après certains indicateurs de l’enquête réalisée huit mois après l’élection d’Emmanuel Macron, nous pouvons constater une très légère amélioration de la confiance des Français envers la politique. Dans notre précédent Baromètre, élaboré avant le « Penelopegate », seulement 18 % des Français estimaient que les femmes et les hommes politiques font de leur mieux pour tenir leurs promesses, contre 24 % aujourd’hui. Et encore, si cette enquête avait été faite après les révélations du Canard enchaîné sur François Fillon, il est très probable que ce score serait descendu en dessous des 18 % ! Toujours est-il que si les Français sont moins nombreux à avoir une vision négative de la politique en 2017, 24 % reste un chiffre assez bas qui symbolise et résume assez bien le rapport des Français avec la politique.

Finalement, l’élection d’Emmanuel Macron n’a pas bousculé l’opinion ?

On part de très loin alors même qu’Emmanuel Macron et Édouard Philippe ne cessent de dire qu’ils sont le seul pouvoir exécutif à tenir ses engagements depuis des décennies en France. Depuis plusieurs années, l’insatisfaction reste très largement majoritaire en France. Il y a un an, 70 % des Français interrogés se déclaraient insatisfaits du fonctionnement de la démocratie, contre 61 % aujourd’hui. Plus globalement, depuis que nous réalisons cette enquête qui a débuté à l’automne 2009, nous constatons un rapport des Français vis-à-vis du personnel politique marqué par une très forte méfiance et du dégoût. Si bien qu’au Cevipof, on se demande parfois s’il ne faudrait pas débaptiser notre Baromètre de la « confiance », en baromètre de la « défiance ». D’un point de vue général, qu’il s’agisse des indicateurs portant sur corruption, l’honnêteté ou la proximité du personnel politique avec les citoyens, on note des pourcentages de défiance extrêmement élevés : 83 % des personnes interrogées estiment que les politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens ; plus de 60 % d’entre eux pensent même qu’ils ne se préoccupent que des riches et des puissants, quand un tiers du panel déclare qu’ils ne méritent aucun respect. On peut observer à travers ces chiffres un climat délétère où l’opinion perçoit les femmes et hommes politiques comme très distants et se situant dans un monde à part. Un monde essentiellement motivé par des considérations matérielles, peu empathique et très peu à l’écoute du citoyen. Cette défiance n’est évidemment pas un effet du « Fillongate ». Elle est structurelle.

Ce climat est-il pour autant généralisable à toutes les couches où s’exerce le pouvoir et se matérialise la chose publique ?

Les institutions publiques résistent toujours mieux que les organisations politiques. Les partis et les syndicats ont les niveaux de confiance les plus faibles. Tandis que les institutions publiques, notamment celles en charge de la protection des citoyens ainsi que celles qui recèlent une dimension de proximité comme la justice, les hôpitaux, le conseil municipal ou le maire de la ville, ont une cote de confiance relativement élevée. Néanmoins, même ces organismes qui ont toujours été plus populaires dans l’opinion publique connaissent une baisse de confiance dans notre dernière enquête publiée en janvier.

Comment la fin du clivage gauche-droite annoncée par les macronistes est-elle perçue dans l’opinion publique ?

Depuis que nous réalisons ce baromètre, une très forte majorité des personnes interrogées, 70 % cette année, estiment que les notions de « droite » et de « gauche » ne signifient plus grand-chose. Cela ne veut pas dire pour autant que les Français veulent voir disparaître la gauche et la droite. Cette large tendance pourrait aussi correspondre à une insatisfaction venant du fait qu’autrefois cette séparation politique avait un sens qu’on ne retrouve plus de nos jours. D’autant que ces mêmes personnes interrogées déclarent également qu’être « de gauche » ou « de droite » sont deux choses différentes, et que les partis dits « de gauche » et « de droite » ne sont pas les mêmes. Enfin, parmi les personnes déclarant qu’il existe d’importantes différences entre les partis de gauche et de droite, 40 % estiment que ces différences sont une « bonne chose ». Au regard de ces chiffres, il est clair que le clivage gauche-droite n’est pas mort. Il ne faut pas confondre le clivage gauche-droite dans son expression partisane et dans son expression idéologique. Certains diront d’ailleurs que si le Parti socialiste est devenu si faible, c’est justement parce qu’il n’a pas su être un parti « de gauche ». De même pour Les Républicains à qui certains électeurs reprochent de n’avoir pas su incarner le camp de la droite. C’est d’ailleurs ce que clament respectivement Benoît Hamon, ancien candidat du PS à la présidentielle, et Laurent Wauquiez, aujourd’hui leader LR. D’un côté, il faut renouer avec les revendications « de gauche », et de l’autre, les valeurs de « la droite ». Dans l’univers idéologique français, ces deux courants de pensée existent toujours. Nos outils politiques pour comprendre le monde sont encore très marqués par la dimension gauche-droite telle qu’elle s’est historiquement constituée, avec, d’un côté, des gens qui pensent que les injustices du monde sont graves et qu’il faut les corriger, et, de l’autre, des personnes qui estiment qu’il faut accepter les choses telles qu’elles sont et s’y adapter. Les opinions et les représentations sociales à propos de ce qui est juste ou injuste continuent d’être de profonds marqueurs des identités politiques et idéologiques.

Le « nouveau monde » n’a donc pas encore complètement fait disparaître l’« ancien monde »…

La réalité est plus complexe. Deux dimensions polarisent la politique en France. Le traditionnel clivage gauche-droite cohabite avec la supposée nouvelle séparation qui distingue les « gagnants » et les « perdants » de la mondialisation ou, pourrait-on dire, la vision d’une société soit ouverte au monde, soit fermée, opposant « mondialistes » et « patriotes ». J’évoque une « supposée nouvelle séparation » car cette dimension n’a rien de nouveau et ne date pas de l’élection de 2017. Les recherches conduites au Cevipof depuis les années 1990, et notamment celles de Pascal Perrineau, ont mis en exergue la grande perturbation introduite dans la politique française par l’émergence du clivage « ouvert/fermé » et ses liens avec l’intégration européenne et la mondialisation. Le premier tour de l’élection présidentielle 2017 est une parfaite métaphore de la coexistence de ces deux fractures politiques. En première et deuxième position sont arrivés Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Le premier représente l’axe « ouvert » et la seconde défend l’idée d’une société « fermée ». En troisième et quatrième position viennent François Fillon et Jean-Luc Mélenchon, avec qui on est plus classiquement dans le clivage gauche-droite. Au soir du premier tour, ces quatre candidats ont tous obtenu des scores assez proches en fait, malgré leurs écarts réels en nombre de voix. Le second tour crée en partie l’illusion d’un dépassement des anciens clivages. L’élection d’Emmanuel Macron n’a pas fait disparaître un pan entier de notre histoire politique contemporaine. Le « monde ancien », comme disent les macronistes, continue d’exister dans le « monde nouveau ». Le passé est dans le présent. On s’aperçoit enfin que ces deux dimensions ne sont pas totalement indépendantes l’une de l’autre. Lorsque Laurent Wauquiez attaque Emmanuel Macron parce qu’il ne va pas assez loin dans la réduction des déficits publics et le nombre de fonctionnaires, on a affaire à un discours économique libéral de droite ; mais en même temps, quand il insiste sur l’identité et la nation française, Wauquiez se place clairement sur le versant « fermé » du « nouveau » clivage.

Ce « nouveau » clivage se retrouve-t-il dans la politique économique de ce début de mandat ?

Dans la grande enquête électorale que le Cevipof a réalisée tout au long de la campagne électorale de 2017, nous avons régulièrement mesuré les préférences de politiques publiques des Français : souhaitent-ils plus, autant ou moins de dépenses publiques dans une quinzaine de domaines (la santé, l’éducation, la culture, le contrôle des frontières ou l’environnement, etc..) ? On retrouve bien le clivage gauche-droite. Ceux qui estiment qu’il faut dépenser plus d’argent public pour la culture et l’accueil des migrants n’ont pas le même profil idéologique et politique que ceux qui répondent qu’il faut davantage renforcer le contrôle des frontières et la sécurité. En termes de dépenses publiques, on constate toujours un écart très important sur le plan des valeurs politiques entre des sensibilités politiques de gauche et de droite. D’ailleurs, si nous le lisons attentivement, Emmanuel Macron ne demande pas aux électeurs de renoncer à leurs convictions politiques mais de s'entendre sur des points de clivages purement pratiques.

Quelles sont les attentes des Français en matière de politique économique et sociale ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître en ce début 2018, la dernière vague du Baromètre de la confiance politique montre que le souhait de plus de justice sociale est plus important. Il y a même une demande profonde de réforme du « système capitaliste ». Tous les indicateurs du baromètre qui touchent à la justice sociale, à plus d’égalité, à améliorer la situation des salariés plutôt que celle des « patrons », sont à la fois majoritaires et en hausse par rapport à l’an dernier. L’électorat a cerné le profil social et économique « centre droit » d’Emmanuel Macron et souhaite le faire savoir par une plus forte demande de justice sociale.

« France is back », « la France est de retour », prévenait Emmanuel Macron depuis Davos il y a quelques semaines. Les Français partagent-ils ce sentiment ?

La fierté d’être Français est très largement majoritaire dans le pays, et ce bien avant l’élection d’Emmanuel Macron. Globalement, les Français semblent créditer Emmanuel Macron de sa volonté de donner une très bonne image de la France à l’international. Ce qui n’empêche pas de s’interroger sur la signification de ce fameux « France is back ». Les Français sont surtout dans l’attente. Si la France est de retour, alors pourquoi sa balance commerciale est toujours déficitaire ? Pourquoi le chômage est-il toujours aussi élevé ? Si Emmanuel Macron ne répond pas à ces questions dans les années qui viennent, il sera beaucoup plus difficile pour lui de répéter « France is back ».