Brice Couturier : « Macron, un libéral de gauche »

Brice Couturier : « Macron, un libéral de gauche »

Faut-il nécessairement en passer par un pouvoir autoritaire pour accoucher d'une société libérale ? C'est tout le paradoxe que pointe le macronisme, à en croire le journaliste Brice Couturier, qui approuve, sans se cacher, la méthode au pas de charge. À condition que cela ne dure pas.

Quelle conclusion tirez-vous de cette première année d’exercice du pouvoir ?

Brice Couturier : Que cela se passe plutôt bien. Je précise qu’étant un journaliste indépendant et sans engagement politique, je n’hésiterais pas à dire le contraire si tel était le cas. Mais il faut reconnaître qu’Emmanuel Macron a élargi son socle électoral qui était au départ assez faible. Les sondages montrent qu’ils continuent de grignoter des points dans les électorats de François Fillon et de Benoît Hamon. Sa stratégie était de réduire la droite au Front national et la gauche à la France insoumise, tout préemptant la totalité des centres. Ce que les institutions de la Ve République ne facilitent pas car elles sont conçues pour opposer une droite et une gauche. Sur le plan purement politique, c’est donc une réussie.

Faut-il y voir le principal marqueur de ce début de mandat par rapport à ses prédécesseurs ?

B. C. : On a affaire à un véritable intellectuel, à l’image d’un Léon Blum en son temps. On ne peut pas en dire autant de Nicolas Sarkozy ou de François Hollande. Nous vivons une période de rupture qui doit être pensée de manière philosophique. Ce que, je crois, Macron a su faire durant la campagne présidentielle. En revanche, sur le plan de la gestion de l’État au quotidien, je perçois mal la portée de ses discours de campagne. Il fait montre d’une gestion prudente faite de simples réformes d’adaptation à l’économie néolibérale. L’écart entre l’ampleur des ambitions annoncées et leur réalisation concrète reste encore très grand.

Dans votre essai Macron, un président philosophe, vous avez tenté de montrer comment l’itinéraire intellectuel d’Emmanuel Macron avait été guidé par sa conquête du pouvoir. Après douze mois à l’Élysée, son action reflète-t-elle inversement une philosophie politique particulière ?

B. C. : Je vois une très grande cohérence entre sa philosophie politique et ses réformes. C’est une philosophie libérale qui mise la libération des énergies individuelles sur le plan économique et la défense d’un modèle social universaliste et non corporatiste. A l’instar des pays scandinaves, ce modèle vise à étendre la protection sociale à l’ensemble des individus et pas seulement en fonction du statut de chacun. Dans ce système économique, tout le monde aurait les mêmes droits à la retraite en fonction de ses années de cotisation. Les réformes qui sont mises en œuvre – SNCF, code du travail – vont dans ce sens.

Ça, c’est pour les mesures d’inspirations libérales. Mais le social-libéralisme que Macron prétend incarner est aussi un projet d’émancipation de l’individu dans lequel la société doit lui permettre de devenir un acteur véritable de son environnement économique. Dans cette perspective, quelles mesures concrètes faut-il espérer ?

B. C. : La réforme prévoyant l’extension des droits au chômage afin de mieux indemniser les salariés démissionnaires et les indépendants sera un pas de plus vers la protection des travailleurs. Macron veut ainsi concentrer tous les moyens de l’État sur les personnes qui en ont le plus besoin. Jusqu'à présent, lorsqu’on souhaitait prendre le risque de se lancer dans une nouvelle aventure professionnelle, l’État vous abandonnait. Désormais dans la société individualiste qui est la nôtre, la puissance publique devra pouvoir assurer la protection des individus dans la conduite de leur propre projet individuel et leur volonté de changement de trajectoire personnelle et professionnelle.

Cette protection est pour le moment très modeste…

B. C. : Oui. Et ce d’autant plus que les Français ont tendance à très peu la percevoir car il ont toujours été habitués à profiter de droits sociaux en fonction de leur statut et de leur entreprise. On a en France une vision collective de la protection sociale. Or, ce qui est essentiel pour Macron est d’accompagner les individus, quel que soit leur statut, leur ancienneté dans l’entreprise ou leur secteur d’activité. C’est une conception qui encourage au dynamisme et à la mobilité des acteurs. En ce sens, Emmanuel Macron est un libéral de gauche qui se démarque d’un autre libéralisme, plutôt de droite, dont l’objectif n’est autre que de favoriser les entreprises, celles-ci étant supposées créer de la richesse pour tout le monde.

Comment percevez-vous sa façon de gouverner ? Certains parlent d’autoritarisme, n’êtes-vous pas d’accord ?

B. C. : Ces critiques sont justifiées. Si la philosophie est libérale sur le plan économique et social, la méthode est autoritaire. Le contexte dans lequel il a été élu n’est certainement pas étranger à sa propension à décider seul. Rappelons qu’en 2017, le pays était quasiment menacé d'une guerre civile par la poussée des populismes, avec d’un côté Marine Le Pen et de l’autre Jean-Luc Mélenchon. Dans de telles situations, la France s’invente toujours un homme providentiel dont l’exercice du pouvoir débouche souvent sur une gouvernance teintée d’autoritarisme. Napoléon 1er, entre 1797 et 1799, puis Napoléon III, en 1848, ont accédé au pouvoir alors que la France se déchirait entre monarchistes et jacobins, avant de gouverner tout deux de façon autoritaire. De même qu’en 1958, de Gaulle désamorce une violente opposition entre militaires et communistes. Pour revenir à Macron, je reprendrais la formule d’un confrère qui parle de « changement radical et ordonné », voire d'un libéral autoritaire.

Ce que le libéral de gauche que vous êtes ne peut accepter de soutenir…

B. C. :  Oui. Si cet autoritarisme découle de sa personnalité, je le déplore. Mais si l’exercice autoritaire de son pouvoir tient des circonstances, alors je le comprends. A condition que cette séquence débouche sur une conception plus ouverte du pouvoir. Paradoxalement, pour accoucher d’une société libérale, peut-être faut-il en passer par un gouvernement intransigeant. Toujours est-il que cette phase de durcissement du pouvoir doit être suivie d’une séquence plus libérale à partir de laquelle Macron devra lâcher un peu la bride à ses députés. Encore faudrait-il que les conditions soient réunies. Pour le moment, peut-être sent-il qu’il n’en a pas les moyens. N’oublions pas que c’est un homme seul qui est arrivé au pouvoir. Il prétend reverser la table mais il s’appuie en réalité sur des personnalités surtout venues d’autres camps, celui des Républicains et du Parti socialiste.

Quels risques menacent son projet ?

B. C. : La principale menace est interne. Macron ne pourra pas s’étendre éternellement à la fois à droite et à gauche. Autrement, il se pourrait qu’une droite et une gauche macroniennes émergent, et que des frondeurs commencent à quitter le groupe LREM. Le cas du député Jean-Michel Clément, ancien socialiste ayant rejoint le mouvement macroniste, qui a quitté le groupe à l'Assemblée nationale après avoir voté contre le projet de loi asile et immigration est le premier du genre. Son départ pourrait donner des idées à d’autres élus de la majorité. On en revient à la question de la stratégie d’Emmanuel Macron qui est d’occuper l’espace central de l’échiquier politique, réduisant de fait l’opposition aux extrêmes. Telle est la condition de son action politique.

Propos recueillis par Simon Blin

 

A lire : Macron, un président philosophe, Brice Couturier, éd. L'Observatoire, 2017, 208 pages, 18 €

Brice Couturier est journaliste, chroniqueur à France Culture pour « Le Tour du monde des idées » et essayiste.

 

Photo © CHARLES PLATIAU/POOL/AFP