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BlaBlaCar peut-il tuer le mouvement des cheminots ?

Written by Fabien Granjon | Apr 16, 2018 9:42:19 AM

Sur la plateforme BlaBlaCar, 184 000 places ont été proposées au cours de la journée du 3 avril, un record. Les plateformes comme BlaBlaCar ou Uber amortissent-elles la portée de la grève ? 

Non, pas vraiment. D'abord parce que les millions de voyageurs qui sont touchés par cette grève perlée des cheminots ne peuvent pas se reporter massivement vers les services que vous citez ou d’autres, qui ne sont en aucun cas adaptés pour absorber ces flux habituellement pris en charge par les transports ferroviaires. Si, lors d’un week-end, vous pouvez éventuellement prévoir de remplacer le rail par un covoiturage tarifé, il est évidemment impossible de procéder de la sorte s’agissant, par exemple, de trajets professionnels quotidiens, surtout quand ils se déploient sur des longues distances. En revanche, ce que ce type de mobilisation au long cours permet de faire entrevoir aux usagers de la SNCF tient d’abord au fait que les prestations offertes par le service public du rail sont en temps normal de grande qualité – il suffit de voyager hors des frontières nationales pour se rendre compte de la valeur des services ferroviaires français. D’autre part, ces séquences de mobilisation permettent certaines prises de conscience quant aux alternatives qu’il nous est devenu indispensable de mettre en œuvre s’agissant des transports et de la mobilité de demain.

Sans un dispositif large de prise en charge de la mobilité par le rail, on s’aperçoit que celles et ceux qui vivent par exemple dans des zones péri-urbaines ou rurales, n’ont d’autres choix que la voiture. Maintenir un service public ferroviaire de qualité est une des conditions de possibilité pour relever le défi écologique.

De manière générale, quel rôle joue Internet dans les mobilisations sociales ? 

Ces rôles sont nombreux, mais il faut peut-être commencer par rappeler que les luttes sociales se sont toujours appuyées sur des armes matérielles au nombre desquelles on trouve, en bonne place, les technologies d’information et de communication. L’action collective protestataire a besoin des technologies médiatiques pour organiser la diffusion de l’information, ses savoirs, pour développer sa visibilité, pour mobiliser, etc. La presse, la radio, la vidéo, ont fait et font toujours partie des moyens d’action utiles aux politiques du conflit. Aujourd’hui, Internet joue un rôle tout à fait central, puisque l’informatique connectée permet de rassembler plusieurs formes de production médiatique, d’en faciliter la production, l’articulation et de les coupler aisément à des espaces de commentaires, de débats et de sociabilité.

Est-ce à dire que le numérique est devenu un catalyseur de la conflictualité sociale ?

Internet est devenu un outil essentiel pour un nombre croissant de mouvements sociaux qui en développent des usages variés, afin d’ouvrir de nouveaux modes de participation à l’action collective, d’élargir le spectre des participants aux dynamiques protestataires, ou encore de faciliter la tenue de mobilisations, parfois de grande ampleur et de haute intensité. Le mouvement altermondialiste s’était, par exemple, largement appuyé sur le mail, les listes de diffusion, les systèmes de publication ouverts et les blogs. Les mouvements les plus récents se sont eux emparés des dispositifs du Web dit 2.0 : sites de réseaux sociaux, UGC, etc. C’est tellement vrai que les productions de la conflictualité sociale, par exemple les vidéos des manifestations, se retrouvent davantage sur des plateformes commerciales (YouTube, Facebook, etc.) que sur des dispositifs spécialisés. Aussi, il n’est pas incongru de penser qu’Internet tend à redéfinir les frontières de l’action collective et la nature des modes de résistance et de contestation. D’ailleurs, en sciences sociales, ce champ de recherche s’est énormément développé ces dernières années, pointant les déplacements produits par l’usage des technologies numériques sur la dynamique de l’action collective, la production de cadres d’interprétation, le recrutement, la production des identités en lutte, l’activation/entretien des émotions, la coordination. Le numérique se mêle d’à peu près toutes les dimensions de la conflictualité sociale.

Internet a-t-il transformé le rapport de ces luttes aux médias ? 

Tout à fait. C’est là un point central. Si l’on prend les lutte sociales de ces dernières semaines : mobilisation des cheminot.e.s, des étudiant.e.s, évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (NDdL), force est de constater que les technologies numériques et, au premier chef, les réseaux sociaux, permettent d’autres modalités de couverture des luttes sociales. Les médias les plus centraux mettent par exemple en place des dispositifs de suivi en direct des événements les plus à même de faire de l’audience. Mais le plus intéressant n’est pas là. Le plus notable c’est la possibilité aujourd’hui offerte aux personnes et collectifs mobilisés de produire eux-mêmes des informations extrêmement complètes de leurs luttes, de l’intérieur.

Concernant la grève des cheminots, si l’on compare, par exemple, la couverture médiatique réservée au mouvement par les principaux journaux télévisés ou les chaînes d’information en continu, à celle produites par les principales centrales syndicales impliquées, il y a évidemment de très nettes différences dans le traitement des événements. Internet permet que la voix de celles et ceux qui n’ont pas un accès direct aux médias mainstream puissent toutefois se faire entendre. Dans la bataille de l’opinion, le Net offre la possibilité aux mobilisés de contrôler leurs représentations et, aux publics, d’avoir accès à des informations alternatives.

Photo : SNCF © Julie Gazzoti/crowdspark.com/AFP -  BlaBlaCar © KENZO TRIBOUILLARD/AFP