Pierre Manent : La loi naturelle et les droits de l'homme

Pierre Manent : La loi naturelle et les droits de l'homme

Le spécialiste des idées politiques, Pierre Manent, publie aux éditions Presses Universitaires de France un livre-réquisitoire.
Par François Bazin.

Le propre d’une idéologie dominante est de se croire évidente et, à ce titre, indiscutable. Telle est sa force et sa faiblesse à la fois. Ce qu’on appelle, communément, « la philosophie des droits de l’homme » en fait chaque jour la démonstration dans les pays qui, comme le nôtre, l’ont vu naître, grandir et prospérer. Toute critique tend à la scandaliser. Elle admet difficilement que le libre débat dont elle se veut le garant vienne questionner ce qui la fonde. C’est un travers qui, en soit, n’est guère nouveau mais qui a pris, depuis quelques temps un tour particulier. Sans doute parce que le statut dont elle se prévalait a perdu une part de ce qui faisait sa légitimité ou, pour le dire autrement, de son autorité.

Est-ce manier le paradoxe que de prétendre à l’inverse qu’il y a des controverses qui élèvent et, parce qu’elles sont sérieuses, peuvent aussi renforcer ceux qui acceptent de s’y engager ? Sur la scène intellectuelle française, si l’on écarte les bateleurs d’estrades, « la philosophie des droits de l’homme » a rencontré depuis quelques temps deux adversaires d’autant plus redoutables qu’ils savent viser haut. L’un s’appelle Jean-Claude Michéa et ceux qui ne l’ont pas encore eu le temps de le lire en entier peuvent se reporter à l’excellente synthèse de sa pensée qu’ont récemment publié Emmanuel et Mathias Roux (1). L’autre, Pierre Manent, n’appartient pas à la même école de pensée – quoi que… Cet homme qui fut l’assistant de Raymond Aron n’a sans doute pas la surface médiatique de son ex-mentor bien que son œuvre, au fil des ans, ait pris l’allure d’une somme difficilement contournable, très éloignée en tous cas, ce qui n’est pas forcément un mal, de ses bases d’origines : la redécouverte critique des grands textes du libéralisme français.

« J’ai entrepris, explique Pierre Manent dans son dernier livre, de traiter une notion – la loi naturelle – qui présente cette caractéristique d’avoir été radicalement discréditée par la philosophie moderne et d’être aujourd’hui l’objet du mépris unanime de l’opinion éclairée ». Et d’ajouter pour que, d’emblée, les choses soient clairement établies : « Cette opinion éclairée l’exclut du débat public pour son archaïsme supposé et l’obstacle qu’elle opposerait à la reconnaissance et à la mise en œuvre des droits humains ». En posant son sujet, Pierre Manent désigne ainsi l’adversaire. Dans les six conférences prononcées en mars 2017 à l’Institut catholique de Paris et réunies ici sous un même titre, on a vite fait de comprendre que, pour lui, la promotion de « la loi naturelle » passe principalement, pour ne pas dire exclusivement, par la déconstruction d’une « philosophie moderne » qui, elle, ne le serait pas.

Pierre Manent, ce faisant, passe plus de temps à démonter ce qui, à ses yeux, n’est fondé sur « rien » qu’à expliquer ce qui, toujours à ses yeux, constitue le fondement d’une action légitime. C’est le vide qui, pour lui, est la preuve du plein et du coup, le vice principal d’une démonstration qui, pour le reste, frappe par sa rigueur et son honnêteté destructrice. On ne cherchera pas ici à résumer cette charge méthodique, trop riche pour qu’on aille la réduire à une simple formule. L’essentiel qu’il convient de noter, c’est l’angle choisi par Pierre Manent dont il faut bien reconnaître qu’il est diablement efficace et donc terriblement gênant quand la conséquence de tout cela débouche sur la mise en cause radicale de ce qui nous apparaît comme autant d’évidences : l’égalité concrète des droits, notamment. Qu’est-ce en effet qu’une philosophie qui, par quelque bout qu’on la prenne, ne parvient pas – ou mal – à résister à pareil crash test ?

À la fin de sa démonstration, Pierre Manent note, comme au détour d’une phrase, que « de l’être au devoir-être, il n’y a ni saut, ni fossé, ni abîme mais une pente douce sur laquelle on peut marcher avec une modeste assurance ». Il y a là quelque chose qui relève autant de la conviction que de la méthode et qui définit un style d’une vraie noblesse. Quelques pages plus loin, Pierre Manent, revient sur son sujet principal, en écrivant que seule « une juste compréhension de la loi naturelle, une juste compréhension de son caractère pratique, permet d’échapper à la tyrannie de l’explicite et de l’exhaustif qui est la fatalité, le fléau de la philosophie des droits de l’homme ». Ce faisant, Pierre Manent porte la plume dans la plaie, ce qui, soit dit en passant montre que ce n’est pas le rôle des seuls journalistes. Il laisse derrière lui un livre-réquisitoire qu’on aurait tort de ne pas lire, ne serait-ce que pour pouvoir lui répondre avec un égal degré d’exigence.

 

(1) Michéa, l’inactuel ; une critique de la civilisation libérale, 198 pages, 16 euros, éditions du Bord de l’eau

 

 

La loi naturelle et les droits de l’homme, Pierre Manent, Éditions PUF, 131 pages, 22 euros

 

Photo : Pierre Manent © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA