Benjamin Boudou : « Il faut juger la qualité démocratique des frontières »

Benjamin Boudou : « Il faut juger la qualité démocratique des frontières »

Dans son dernier ouvrage, Benjamin Boudou discute la question des frontières en cherchant à déterminer les seuils au-delà desquels le pouvoir qui s’y exerce n’est plus légitime. Pour faire advenir des frontières qui soient « justes », l’auteur défend une approche démocratique des frontières — avec notamment un « Parlement des migrants » — visant à réduire l’écart entre l’idéal cosmopolitique et la pratique démocratique.

La crise de l'Aquarius met-elle en évidence une crise de l'hospitalité européenne ?

Benjamin Boudou : Je ne parlerais pas d’« une » hospitalité européenne, tant ce à quoi nous assistons témoigne justement d’une difficulté à proposer une politique unifiée, encore moins une politique hospitalière. Que l’on puisse s’imaginer que ces quelques centaines de personnes soient une menace pour un pays comme la France est difficile à comprendre. L’exécutif avait justement l’occasion de jouer la carte de l’hospitalité au sens traditionnel – tout en maintenant ses politiques inhospitalières au quotidien – en mettant en scène une décision généreuse, un privilège exceptionnel accordé à ces rescapés. Mais même cette symbolique-là, aussi ambiguë qu’elle puisse être, il n’en est pas capable, tant il est enfermé dans une logique absurde, craignant que le moindre signe d’ouverture donne lieu au fameux – mais inexistant – « appel d’air ».

L’Aquarius n’est donc pas une exception, il ne provoque ni ne révèle une crise, il est une preuve supplémentaire d’une politique radicale de fermeture et d’hostilité à l’égard des migrants. L’hospitalité aujourd’hui implique selon moi le soulagement de la détresse causée par la traversée des frontières. Elle formule une obligation d’accueillir ou d’aider des migrants qui subissent une situation d’infortune ou d’injustice. Elle n’est donc pas en crise : elle est ouvertement combattue. 

La politique migratoire menée par Emmanuel Macron – entre « humanité » et « fermeté » – vous parait-elle satisfaisante ? 

 B.B : Non, d’abord parce que nous sommes nombreux à nous interroger sur les signes et les pratiques qui relèveraient en effet de l’« humanité ». Ensuite, parce que je ne comprends tout simplement pas ce que ça veut dire. C’est la formule d’un pragmatisme de façade, qui se voudrait « sévère mais juste » ; on accepte la sévérité d’un traitement parce qu’il est juste. La fermeté pourrait alors signifier la rigueur juridique ou l’impartialité, et l’humanité la capacité à faire des exceptions quand les circonstances l’imposent, à pratiquer ce que Jankélévitch appelait la « généreuse approximation ». Ici, on ne voit ni l’une ni l’autre. La Cimade, le Gisti, la Commission nationale consultative des droits de l’homme, le défenseur des droits, jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, etc., tous dénoncent régulièrement non seulement la brutalité sur le terrain, mais également la violation des droits fondamentaux. La « fermeté » signifie donc littéralement l’inhumanité : à la fois un traitement des personnes sans humanité (sans pitié, ni compassion, sans amour ni considération), et une violation de leur humanité en tant que sujet de droit. Cette politique se veut à la fois humaine et inhumaine, nous sommes littéralement dans la « double pensée » du roman 1984 d’Orwell. 

La France prend-elle sa « juste part » dans l’accueil des migrants ?

B.B : Tout dépend ce que l’on entend par « juste part ». D’un point de vue du nombre de demandes d’asile traitées par exemple, la France est dans le peloton de tête, et « prend sa juste part » relativement aux critères qui permettent de la définir (PIB, taux de chômage, etc.). Mais proportionnellement à sa population, elle est en dessous de la moyenne européenne. Et à l’échelle du monde, où rappelons qu’il n’y a qu’environ 250 millions de migrants, et que la majorité des mouvements se font d’un « pays du sud » à un autre, le rapport entre la richesse du pays et son taux d’accueil est faible.

Par ailleurs, ce discours de la juste part est problématique, parce qu’il permet de se défausser de toute obligation une fois le seuil atteint. Cette idée, prometteuse lorsqu’elle oblige à une réflexion globale comme le fait l’ONU avec l’idée d’un « global compact » sur les migrations, devient une arme rhétorique très conservatrice sitôt qu’elle permet de se battre sur des chiffres plutôt que de faire quelque chose.

Macron avait appelé à « se garder des faux bons sentiments » au sujet de la question migratoire. La politique doit-elle rester totalement hermétique à la morale ?

B.B : Là encore, cela dépend de ce que l’on met derrière ces mots. S’il s’agit de dire – à la manière de Machiavel ou de Max Weber – que la morale religieuse ou l’éthique absolue du saint qui tend l’autre joue n’est pas adaptée à la politique ayant trait à la violence et aux contradictions de la vie collective, je suis bien sûr d’accord. Mais Emmanuel Macron et Gérard Collomb disent quelque chose de plus insidieux, répétant cette opposition factice entre fermeté et humanité et s’appropriant le discours de droite habituel : il y a d’un côté les tendres, les bien-pensants, les moralistes, de l’autre les réalistes, les pragmatiques, les politiques. Ces oppositions reposent sur l’idée que ce qu’il est bien de faire (la morale) est contradictoire avec ce qu’il faut faire (la politique). Comme s’il n’y avait qu’une chose à faire (il n’y a pas d’autres alternatives), et comme si la politique n’avait pas de comptes à rendre (la fin justifie les moyens).

François Héran parle très bien de ces discours visant à nous rendre coupables de nous sentir coupables. Il est essentiel de cultiver au contraire notre capacité à avoir des scrupules, à douter d’une politique qui n’est pas celle qui avait été promise, à nous resensibiliser à la brutalité ordinaire, à apprendre de ces vies abimées par l’exil. 

Depuis une trentaine d’années, se déploie en France un discours sur les « valeurs » de la République qu’il conviendrait de « défendre », « préserver », « promouvoir ». Que cache réellement cette rhétorique ? 

B.B : Je prends ce discours très au sérieux. Dans mon livre, je tente à la fois d’en reconstruire la cohérence, en reprenant ses versions nationalistes (protéger l’identité), républicaines (promouvoir le bien commun) ou libérales (faire valoir les droits des citoyens), pour mieux en déconstruire les présupposés qui me semblent fallacieux.

Il repose sur ce que j’appelle trois « logiques » : d’abord, la logique de l’appartenance qui donne priorité à ceux qui sont déjà là et fait de l’appartenance le critère déterminant de la qualité morale et politique d’une personne. C’est ce qu’on pourrait appeler la « préférence nationale ». Ensuite, la logique du consentement, qui théorise un « bien commun » comme un système de valeurs fixe et bien défini. Les citoyens y consentent par un contrat social tacite, mais les étrangers doivent manifester concrètement et ouvertement leur acquiescement à ces valeurs, à propos desquelles ils n’ont pas leur mot à dire. C’est une vision statique des valeurs, qui s’élaborent en réalité collectivement et parfois dans le conflit. Enfin, la logique de l’intériorité, qui pose que la communauté politique n’a de sens qu’à travers une identité fermée, première, et distincte de ses relations extérieures.

Le fait des migrations révèle que ces postulats ne tiennent pas, ni historiquement, ni conceptuellement, ni politiquement. Mais l’État-nation moderne, en réalisant concrètement ces présupposés idéologiques dans ses institutions, les rend naturels et leur garantit une légitimité.

Dans votre dernier ouvrage, vous interrogez la notion de frontière. En quoi la question des frontières constitue un « dilemme » théorique et politique ? 

B.B : Les frontières constituent un dilemme pour les démocraties : elles donnent son identité à une communauté politique fondée sur des valeurs de liberté et d’égalité, mais elles n’existent qu’à condition de trahir ces valeurs (contrôle strict de la liberté de circulation, confinement de l’égalité au cercle des citoyens, sécurisation et urgence généralisée qui se déploie des frontières jusqu’au cœur de la société, etc.).

On croit fondamentalement à l’égalité des chances par exemple, mais on reste indifférent à l’extraordinaire privilège que peut constituer la naissance du bon côté d’une frontière. On a institué la liberté de circulation à l’intérieur d’un État, mais une mobilité globale nous semble impensable. On inscrit la liberté d’émigration dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, mais le droit symétrique d’immigrer n’existe pas.

Théoriquement, un énorme travail est fait pour se défaire de ce dilemme, car selon la définition que l’on donne de la démocratie, de l’égalité, de la liberté, etc., le dilemme sera plus ou moins insoluble. Une partie de mon livre est justement consacrée à l’analyse critique de ces tentatives. 

Politiquement, fermer les frontières peut mettre en danger les intérêts fondamentaux des individus, mais elles font aussi office de protection des citoyens et de certaines institutions démocratiques ; ouvrir les frontières permettrait la réalisation de l’autonomie individuelle et aurait des conséquences économiques globalement très positives, mais sans mécanisme de redistribution globale, nous ne sommes pas sûrs des effets à court terme. Si j’ai parlé de dilemme, ce n’est pas pour me complaire dans une aporie spéculative, mais pour dire l’impossibilité de donner des réponses simples et définitives à ces questions.

Selon vous, l’existence des frontières est-elle légitime ?

B.B : Ce qui m’intéresse, c’est la question de la légitimité du pouvoir qui s’y exerce. Le pouvoir d’un État de barrer la route à un individu peut-il être légitime ? J’ai récemment essayé d’y répondre en posant trois critères : un pouvoir est légitime s’il est valide, justifiable et consenti. Or, ce que l’on constate aujourd’hui, c’est que la validité juridique des pratiques policières et administratives est régulièrement mise en cause ; que les justifications généralement avancées ne sont pas cohérentes au regard de nos principes démocratiques et libéraux ; et que ceux sur qui ce pouvoir s’exerce, les migrants, n’ont pas leur mot à dire.

Je ne vois donc pas dans tout pouvoir une domination, et donc dans chaque frontière un mur à abattre. Je cherche à réfléchir aux seuils au-delà desquels le pouvoir n’est plus légitime, et peut donc être requalifié en domination. C’est à mon avis la meilleure façon de faire une critique ciblée et scientifiquement valide.

Le contrôle des frontières est-il compatible avec les principes d’égalité et de liberté ? 

B.B : On pourrait dire, à la manière d’Arendt, que les frontières garantissent l’existence d’un espace de liberté et d’égalité. Il n’y aurait pas de démocratie si Athènes, protégée par ses frontières, n’avait pas rendu possible une vie citoyenne où le peuple était à la fois auteur et sujet des lois. Seulement, on le sait, la démocratie ancienne n’avait justement lieu qu’entre citoyens, excluant les femmes, les esclaves ou les étrangers résidents. Sur eux s’exerçait des lois sur lesquels ils n’avaient pas leur mot à dire. C’est la définition exactement contraire de la démocratie, qui repose sur un principe particulièrement exigeant : les individus dont les intérêts sont affectés par une décision doivent être partie prenante de l’élaboration de celle-ci, soit en ayant leurs intérêts pris en considération, soit en y participant directement. On pourrait longuement discuter des modalités de ce principe, mais, au minimum, il garantit l’égale considération des intérêts de chacun (au-delà de la distinction national/étranger, citoyen/non-citoyen), et la mise en question des décisions affectant l’intérêt à la liberté et à l’autonomie. C’est à l’aune de ce principe qu’il faut juger de la qualité démocratique des frontières.

Une communauté politique peut-elle exister sans frontière ?

B.B : Sans les frontières de l’État-nation, oui, et c’est souhaitable. Cela ne veut pas dire qu’on renonce complètement à nos institutions, qui supposent de distinguer par exemple ceux qui peuvent prendre part à un vote sur tel ou tel enjeux et ceux qui ne le peuvent pas. Ou bien qu’on ne puisse contrôler rien ni personne. Je cherche à appuyer cette thèse d’une communauté politique comme processus continu d’unification et de représentation, une série de pratiques, d’intérêts changeants mais partagés, bien plus qu’une entité prédéterminée. Il peut donc exister des frontières, mais déterminées par les relations de pouvoir et de domination, plutôt que par l’appartenance. Tandis que l’État-nation a rêvé d’unifier totalement le pouvoir politique, le démos et le territoire, sans jamais d’ailleurs parfaitement y arriver (la nation est au moins aussi utopique qu’un monde sans frontières), il faut aujourd’hui travailler à séparer ces entités et fluidifier leurs relations. 

Le scénario d’une migration mondiale « sans frontières » vous parait-il réaliste ? Êtes-vous favorable à un droit universel à la mobilité ?

B.B : En préparant ce livre, j’ai repris les discussions au moment de la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948. Le délégué d’Haïti fait un très beau plaidoyer et propose un amendement pour supprimer la fin de l’article 13.1 (« Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État »). Il y affirme « Le principe de la libre circulation des hommes sur la terre était reconnu avant que les États nationaux eussent atteint leur développement actuel. Les barrières de toutes sortes érigées par ces derniers ne tiennent pas compte de l’importance de l’élément humain, des liens de famille et d’amitié, souvent plus forts que les liens qui attachent l’homme au gouvernement parfois instable de son pays. La terre appartient à tous les hommes. »

Mon précédent travail sur l’histoire du concept d’hospitalité essayait justement de montrer que cet idéal d’une libre circulation était un idéal ancien, cohérent et en aucun cas abstrait. Lever les frontières à l’intérieur d’un royaume fut un combat politique et économique féroce, mais il nous semblerait aujourd’hui impensable d’avoir un visa pour voyager d’un département à un autre. L’Europe, avec sa citoyenneté et sa libre circulation, aurait sans doute également été difficile à imaginer il y a encore quelques années.

Mais avant 1914, comme l’écrit bien Stefan Zweig, il n’aurait au contraire été nullement absurde de penser un monde sans frontières, tant la circulation était plus libre. Le droit à la mobilité n’est donc pas irréaliste, puisqu’il a été pratiqué sous une forme ou sous une autre à travers l’histoire. Il faut se rendre compte à quel point la mobilité permet la réalisation véritable de nos droits fondamentaux – relatifs à notre vie personnelle, professionnelle, et politique –, a des vertus économiques sans précédent, et réduit considérablement la souffrance produite aux frontières. Il faut donc rendre ce droit pensable, pour un jour le rendre possible.

Vous plaidez pour un « Parlement des migrants ». Quelle serait sa fonction ?

B.B : De la même façon que l’on a suggéré une représentation des générations futures, de la nature, des choses ou des enfants pour faire valoir des intérêts qui ne pouvaient pas s’exprimer politiquement, je propose cette métaphore d’un parlement des migrants pour dire l’exigence de représentation de ceux qui n’appartiennent pas.

Nos démocraties produisent des lois qui affectent des individus qui n’ont aucune place dans la délibération, mais elles supporteraient difficilement leur inclusion pure et simple. La représentation s’avère alors une pratique intermédiaire envisageable. S’il n’est pas possible de penser un démos mondial, une citoyenneté sans frontière, comment imaginer une représentation politique plus ouverte ? À défaut d’une représentation directe, comment les non-citoyens peuvent faire valoir leurs revendications auprès d’une communauté politique dont les décisions influencent leur vie ? C’est l’objet de mes prochaines recherches : en analysant des pratiques déjà existantes, comme la représentation réciproque (des parlementaires étrangers dans une assemblée nationale), les votations locales, les institutions citoyennes comme le Tribunal Permanent des Peuples, mais aussi la participation, l’activisme, les gouvernements locaux dans les villes refuges, les mobilisations transnationales où l’on parle au nom des sans-voix, je cherche à penser les moyens de réduire l’écart entre l’idéal cosmopolitique et la pratique démocratique.

 

 

À lire : Le dilemme des frontières, Benjamin Boudou, éditions EHESS, 17€, paru en mai 2018.

Benjamin Boudou est chercheur en post-doctorat au Max Planck Institute for the Study of Religious and Ethnic Diversity. Il est rédacteur en chef de Raisons politiques, premier journal français de théorie politique, et auteur de Politique de l’hospitalité : une généalogie conceptuelle (CNRS Editions, 2017). 

 

Propos recueillis par Pierre Natnael Bussiere. 

Photo : Benjamin Boudou © DR