Béligh Nabli : « L’exigence absolue de transparence peut se retourner contre la démocratie »

Béligh Nabli : « L’exigence absolue de transparence peut se retourner contre la démocratie »

Faute d’une culture déontologique et d'éthique personnelle des responsables politiques, le mouvement de moralisation de la politique risque de rester sans effet réel, prévient l'essayiste Béligh Nabli dans « La République du soupçon » (éd. du Cerf). Pire, il pourrait s'avérer contre-productif...

Vous ouvrez votre essai sur un rappel : « Dans la nuit du 1er au 2 juillet 2014, l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy a été placé en garde à vue, avant d’être déféré devant les juges qui lui ont signifié sa mise en examen pour "corruption passive". Le fait, sans précédent sous la Ve République, symbolise pourtant l’état d’une démocratie qui vit au rythme de "scandales" et autres "affaires" défrayant une chronique régulière mêlant le politique et le judiciaire. » Deux jours avant la parution de votre ouvrage, le 21 mars, Nicolas Sarkozy est de nouveau mis en examen pour « corruption passive », « financement illégal de campagne électorale », « recel de fonds publics libyens » et placé sous contrôle judiciaire. C’est dire si le timing est idéal.

Béligh Nabli : Nicolas Sarkozy est devenu bien malgré lui le symbole de la « République du soupçon ». D’un côté, il demeure présumé innocent et n’a jamais été condamné, de l’autre, le nombre impressionnant d’affaires et de procédures judiciaires dont il fait l’objet nourrit une présomption de culpabilité. Depuis qu’il a quitté l’Elysée en 2012, l’ancien président de la République a déjà été placé en garde à vue et mis en examen dans deux affaires distinctes pour « corruption ». Au-delà du cas particulier de Nicolas Sarkozy, les vagues successives d’affaires politico-financières et autres « scandales » renforcent la « présomption de corruption » des responsables politiques qui habite nombre de nos concitoyens. Or ce soupçon généralisé est foncièrement dangereux. Ainsi, les scandales qui ont secoué la IIIe République ont été instrumentalisés par l’extrême droite pour saper la légitimité même de la République. Aujourd’hui, on semble entrer dans une nouvelle ère du soupçon.

Que s’est-il passé ?

B. N. : Si l’histoire de la République est jalonnée par une série de scandales retentissants, depuis la fin des années 1980 notre vie publique est rythmée par des vagues successives de révélations constitutives d’une chronique où s’enchevêtre les affaires financières, politiques et judiciaires. Récemment, au terme d’un quinquennat qui devait consacrer l’avènement d’une « République exemplaire » et qui restera finalement marqué par le choc de l’« affaire Cahuzac », la campagne présidentielle de 2017 a été bouleversée par une série d’accusations et de poursuites judiciaires mettant directement en cause la probité du grand vainqueur de la primaire « de la droite et du centre », donné favori six mois avant le scrutin présidentiel. Quelques mois avant d’être effectivement mis en examen, ce même François Fillon s’interrogeait pourtant à voix haute : « Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? ». Enfin, la présidence Macron devait ouvrir une nouvelle ère, un « nouveau monde ». Son quinquennat s’est ainsi ouvert par une loi sur la « confiance politique ». Or après quelques semaines d’exercice du pouvoir, la démission de quatre membres du gouvernement Philippe – dont celle du Garde des Sceaux François Bayrou, à cause d’une affaire de financement des assistants parlementaires de son parti, le Modem – a renforcé l’impression d’une « contamination » de la sphère politique par des pratiques illicites et déviantes. Aujourd’hui, les affaires Ferrand ou Darmanin continuent à faire planer le soupçon sur les pratiques et comportements des responsables politiques d’une Vᵉ République. 

Tout cela s’inscrit dans un mouvement global caractérisé par la baisse de la tolérance sociale à l’égard des pratiques et comportements contraires à la probité et l’affirmation d’une exigence d’exemplarité des responsables politiques. De récentes enquêtes d’opinion, y compris le Baromètre annuel de la confiance politique du CEVIPOF (de Sciences Po), attestent de cette évolution de fond. Aujourd’hui, la traditionnelle passion française pour l’égalité semble s’exprimer par une nouvelle passion démocratique pour la transparence et l’exemplarité des responsables politiques.

Enfin, la montée du discours sur la nécessaire « moralisation » de la vie politique est aussi le produit de l’affirmation et de la conjugaison du pouvoir judiciaire et du pouvoir médiatique. L’indépendance renforcée du premier et le développement du second donnent plus qu'avant une résonance inédite aux scandales politico-judiciaires. Plus récemment, ce couple « média-justice » tend à accueillir un nouvel acteur, issu de la société civile et incarné par la figure de l’« association anticorruption ». Anticor, Transparency international ou encore Sherpa ont fait montre de l’efficacité de leur activisme médiatique et judiciaire en faveur de la lutte contre la corruption, la fraude fiscale et la promotion de la transparence et des pratiques vertueuses. Ces associations anticorruption se sont affirmées comme de véritables « lanceurs d’alerte » au service des citoyens.

Vous prévenez contre la surenchère législative alors que le problème est selon vous culturel et métajuridique…

B. N. : En effet, si on assiste à l’édification d’un corpus juridique tendant à encadrer le financement des partis politiques et à contrôler la probité des responsables politiques, l’avènement de cette judiciarisation-moralisation de la vie politique ne saurait répondre aux enjeux structurels et culturels que soulèvent les scandales politico-financiers. La corruption politique a des causes endémiques liées au fonctionnement des institutions et de la pratique politique sous la Vᵉ République. En outre, si la France a désormais l’une des législations les plus avancées en matière de transparence et de probité des politiques, l’enjeu est ailleurs. L’institution d’un véritable « droit de la moralisation de la vie politique » ne saurait permettre, à lui seul, de renouer la confiance des citoyens. Faute d’une culture déontologique et de l’éthique personnelle des responsables politiques, le discours et les textes sur la moralisation de la politique risquent de rester sans effet réel. Le législateur ne peut tout prévenir et le juge ne saurait être le régulateur en chef de la vie politique. L’autorégulation des responsables politiques suppose néanmoins une prise de conscience quant au travail d’acculturation dans lequel ils sont appelés à s’engager.

Ce travail n’est-il pas aussi rendu complexe par la confusion entre intérêts publics et privés ?

B. N. : La frontière entre intérêt public et intérêt privé est brouillée par plusieurs phénomènes au rang desquels figurent le cumul des mandats et des fonctions, mais aussi le pantouflage. Les circuits de pantouflage dans lesquels s’insèrent aujourd’hui les très hauts fonctionnaires et les dirigeants politiques sont au cœur de la problématique des conflits d’intérêts et de la captation de l’intérêt public par des intérêts particuliers. D'un côté on assiste à un mouvement historique de convergence des acteurs administratifs et politiques, avec la bureaucratisation du personnel politique et la politisation des hauts fonctionnaires. De l’autre, le phénomène croissant des circuits de pantouflage ne cesse de s’accentuer, avec de très hauts fonctionnaires et des responsables politiques (ministres, membres de cabinets ministériels, cadres dirigeants des agences de régulation, etc.) qui investissent les secteurs économiques et financiers, en particulier vers les cabinets d’affaires, sans exclure un maintien ou un retour dans la sphère politique ou publique. Ce double mouvement est illustré par la situation actuelle : le président de la République et le Premier ministre, soit les deux principales autorités politiques de l’État, sont aussi (respectivement) d’anciens banquier d’affaires et avocat d’affaires issus des corps de l’Inspection générale des finances et du Conseil d’État.

Ce mouvement de moralisation de la vie politique n’est-il pas la marque d’une américanisation de la société française ?

B. N. : Il convient de se préserver d’un discours purement moralisateur ne faisant qu’entretenir la suspicion. L’exigence générale et absolue de « transparence » peut se retourner in fine contre la démocratie. Du reste, la montée en puissance de la transparence participe à l’altération contemporaine de la frontière entre espaces, fonctions publics et privés. Preuve de la désacralisation du politique, le patrimoine, mais aussi la santé et la vie sentimentale quittent progressivement le domaine de l’intime pour faire partie de la vie publique. La protection du secret (défense, professionnel, bancaire, etc.) par le droit recule. Or non seulement le pouvoir ne peut pas fonctionner sans une part de secret – inhérente à sa part de sacralité –, mais les responsables politiques ont formellement le « droit à la vie privée ». L’équilibre entre celui-ci et le « droit de savoir » des citoyens évolue en faveur de ce dernier.

C’est ainsi que l’évolution de l’attitude des responsables politiques et des médias atténue progressivement l’opposition traditionnelle des modèles français et américain au sujet de la frontière entre vie publique et vie privée. Aux États-Unis, la vie privée des hommes ou des femmes politiques fait partie de la vie publique. Le puritanisme qui imprègne la société américaine expliquerait le fait que la vie privée des élus y soit publiquement scrutée parfois de manière inquisitoriale. La sexualité et la santé des chefs d’État sont des sujets régulièrement traités par les médias car ils font partie du droit de savoir et de juger des citoyens américains. On a pu observer l’influence de cette dérive sur la société française à travers le cas de François Hollande et les révélations sur ses relations avec Valérie Trierweiler et Julie Gayet.

 

 

À lire : Béligh NabliLa République du soupçon, éd. du Cerf, 16 €, 192 p.

Propos recueillis par Simon Blin

Photo : Nicolas Sarkozy © FREDERICK FLORIN/AFP

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