« La beauté est dans la rue »

« La beauté est dans la rue »

Au détour des rues, en observant les affiches publicitaires et les objets abandonnés par les passants, Thomas Clerc a voulu vérifier si, aujourd'hui, ce qu'on y trouvait était beau... Pas si sûr.


Transcription : 

Bonsoir à tous, bonsoir à toutes. Je suis censé parler de la beauté dans la rue. Deux choses m’ont marqué aujourd’hui.

Je suis allé voir l’exposition que vous avez sans doute vue, à l’école des Beaux Arts, sur la culture visuelle de l’extrême gauche : une très belle exposition que je vous conseille d’aller voir, sur toutes les images produites entre 68 et 74. Cela fait deux fois en un an que je vois une exposition qui est à peu près la même. La deuxième était « Contre-cultures », à la Maison Rouge, donc une exposition sur l’imagerie de 68. Il y aurait beaucoup de choses à dire, je ne vais pas beaucoup m’étendre. Il y avait une chose fabuleuse à cette exposition aux Beaux Arts, hors de l’exposition.

En face de l’école, vous avez le Louvre. Lorsque vous êtes à l’étage, vous voyez le Louvre avec un élément de rénovation sponsorisé par Kenzo. Et vous avez le visage de Britney Spears en format Mao Zedong, si on peut dire, c’est à dire en 25 x 30. Donc vous avez la très belle exposition sur 68 et l’imagerie révolutionnaire, vous portez vos regards de l’autre côté de la scène et vous avez ces grandes bâches publicitaires, qui défigurent en quelque sorte le paysage, et là vous avez Britney Spears. Son visage rayonnant et radieux vous expliquant qu’elle porte je ne sais quel parfum de Kenzo.

C’est un élément assez fabuleux, car c’est le hors-champ de l’exposition. Vous avez une exposition géniale – encore que très contestable, il y a des erreurs historiques, je ne veux pas polémiquer (par exemple ils mélangent des documents pro maoïstes avec un chef d’œuvre de l’anti maoïsme qui est le livre de Simon Leys, Les habits neufs du président Mao…) – mais « La beauté est dans la rue » se trouve d’un coup complètement mise en problématique par cette bâche publicitaire comme il y en a dès qu’il y a une rénovation. Cette bâche se trouve en face d’une exposition qui vous dit « Révoltez-vous, la beauté est dans la rue… » En 68, on vous dit ça, et en 2018, vous avez ce visage… J’étais le seul à le voir. Je ne veux pas me porter des fleurs, mais tous les gens étaient en train de regarder des messages sur la Palestine, ou autre chose, et personne ne voyait ce visage dans un format qui était celui de l’art de propagande.

Il y a une chose dans l’exposition d’ailleurs : on découvre que l’art de propagande peut être beau. C’est un premier message subliminal que j’ai retenu en tout cas. Ce qui porte évidemment de gros problèmes, car l’esthétique moderne nous apprend que l’art de propagande est un art de seconde zone. En gros, si l'on est un peu moderne, on pense que l’art de propagande est un mauvais art. Or, en 68, c’est exactement le contraire : on voit qu’on peut faire du bel art de propagande, puisque les images sont belles ou ont une spontanéité qui est assez sublime. Vous voyez le problème idéologique : si l’art de propagande est du bel art, l’art d’extrême droite est également du bel art. C’est un problème énorme. Vous avez deux positions : soit vous considérez que l’art de propagande est laid, ce qui est une position moderne classique, soit vous êtes d’avant-garde et vous considérez que l’art de propagande peut être beau, ce que je pense personnellement, puisque vous avez de très belles images de 68. Mais à ce moment-là, il faut aussi considérer que l’art de l’autre côté peut être beau, ce qui pose un problème assez fondamental.

En arrivant, je me suis perdu dans ce quartier que je ne connaissais pas, où je me promenais pour la première fois, et j’ai trouvé un document d’art de rue illustrant mon propos d’une manière que je ne pensais pas aussi forte. J’ai ramassé 2/3 choses en venant ici, car je suis un grand ramasseur. Je vais vous les montrer dans l’ordre décroissant d’intérêt.

D’abord, j’ai trouvé le Parisien d’aujourd’hui jeté par quelqu’un. C’est un journal faussement neutre, comme vous le savez, c’est-à-dire un journal de droite, lu par des millions de gens et même distribué gratuitement dans un certain nombre de points de vente dont je tairai le nom. J’ai trouvé ça, ce qui m’a permis de le lire. Techniquement, ce n’est pas un mauvais journal, d’ailleurs…

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J’ai trouvé ensuite deux documents : un autre journal, que j’apprécie moins, et sur lequel donc nous n’aurons rien à dire. Mais, plus étonnant et plus pervers, quelqu’un, 300 mètres plus haut, avait déposé l’affiche promotionnelle du journal en question.

Dans l’art de rue, il y a évidemment une ambivalence généralisée. Le dernier document est stupéfiant, donc je le garde pour la fin. Je voudrais d’ailleurs dire à ce propos que je souffre beaucoup de ne pas être pris au sérieux en règle générale. Sur 68, il y a quand même des choses fondamentales à dire, même si je ne vais pas les dire ce soir… Je vais enlever l’emballage qui me sert de teasing, si je peux dire. Actuellement, j’emménage et donc j’achète de la moquette. Donc j’étais rue de la Glacière, et j’ai trouvé ce document que je vous livre dans quelques instants. D’un point de vue musical, c’est assez extraordinaire.

 

 

Je ne suis pas musicien, mais je pense qu’il y aurait un morceau d’anthologie, exceptionnel, à faire. Quelque chose comme : « Fils d’ouvrier, tu veux briller, tu finiras dans la débine, comme Jacques Mesrine… Fils d’ouvrier, tu veux briller, tu finiras dans la farine, comme Jacques Mesrine… ».

(…)

L’art dans la rue est un art récupéré par les communicants. Il y a un autre aspect par rapport aux écoles d’art très important: c’est ce clivage entre les étudiants qui se destinent à devenir artistes, et ceux qui font du street art, c’est-à-dire de l’art de la rue. Sociologiquement, ce ne sont pas du tout les mêmes étudiants.

Je vais être très sérieux, tout à coup, et faire une analyse sociologique, c’est-à-dire pas une analyse à la Bourdieu. Vous savez que Bourdieu, en 68, a une théorie complètement délirante. Il vous explique que 68 a eu lieu parce que les étudiants en sociologie ont eu peur de ne pas trouver de travail. C’est… exceptionnel comment l’intellectuel se trompe sur l’événement. Il y aurait un très beau papier à écrire : « Que faisiez-vous en 1968 ? » Et Bourdieu qui explique cela, qui raisonne comme un petit prof pensant que les gens font la révolution pour garantir leur emploi. Ce serait une critique… Par ailleurs, j’aime bien Bourdieu, mais bon.

Par rapport à la question des Beaux-Arts, il y a donc un clivage énorme aujourd’hui entre les étudiants des écoles d’art qui sociologiquement sont généralement issus des classes sociales supérieures, moyennes supérieures, et les gens qui font du street art. Il y a un dialogue de sourds entre ces gens-là.

 

Thomas Clerc est romancier, essayiste et universitaire français. Dernier ouvrage paru : Poeasy (Gallimard, coll. L’arbalète, 2017).

 

 

Photo : Thomas Clerc © Cedric Cannezza
Enregistrement : Ground Control