Aznavour et la bande des trois

Aznavour et la bande des trois

Charles Aznavour aurait voulu faire partie de la bande des trois de la chanson française, immortalisés sur une célèbre photo. Pourtant, pour Alister, auteur-compositeur-interprète et fondateur de la revue « Schnock », la légende du music-hall français ne devait avoir aucun regret.

Selon des sources concordantes (soit Michel Drucker, le 2 octobre sur BFM TV), Charles Aznavour regrettait de ne pas être considéré comme faisant partie de la bande des « 3 » de la chanson française, composée de Jacques Brel, Georges Brassens et Léo Ferré (bande qui s’allonge parfois pour les plus optimistes jusqu’à Jean Ferrat et Guy Béart, ce que nous ne ferons pas, étant pessimistes de nature). Immortalisé par une photo légendaire prise en 1969 par Jean-Pierre Leloir, ce triumvirat représentait alors l’alpha et l’oméga d’une génération d’auteurs-compositeurs-interprètes qui prit le pouvoir du music-hall français d'après-guerre.

La rencontre aurait-elle été si amicale que ça ? On en doute. Jacques Brel ayant à de nombreuses reprises raillé Aznavour dans la presse (« C’est le seul homme que je connaisse capable de rentrer debout dans une Rolls »). Ferré, pareil (« Hugo du tout-venant, qui a mis l’octosyllabe dans l’escalier de France Dimanche »). Enfin, Brassens, plus madré, semble quant à lui avoir le « little big man » à la bonne comme on le constate en regardant leur duo TF1 de 1976, où ils reprennent, roublards, des standards des années 1930.

Alors les trois plus grands quoi d’abord ? Auteurs ? Ferré est le plus poète de la bande, connaissant son symbolisme sur le bout des doigts, et en en livrant sa variation SACEM des années durant (et dont la quintessence sera « La mémoire et la mer »). Brassens maîtrise, lui aussi, la prosodie classique mais la fait résonner de manière beaucoup plus discrète que son collègue monégasque. Brel est un réaliste, un raconteur d’histoires de comptoir dont le style s’adapte sans doute le mieux au format chanson. C’est d’ailleurs l’un de ses points communs avec Aznavour qui, de son côté, montre autant de capacités à respecter la forme chanson (le refrain ne lui fait pas peur) qu’à perpétuer un classicisme absolu dans la forme. Car, stylistiquement, Aznavour présente une neutralité suisse : métrique tenue, champs lexical réduit, rimes respectées… Il a l’application de l’élève zélé, celui qui entendait parler arménien chez lui et qui n’a que son certificat d’études. Mais l’ingestion autodidacte (que l’on sent beaucoup dans le labeur de ses textes) qu’il fait de tous ces paramètres font beaucoup pour l’idiosyncrasie de son art, qui, au final, dans son économie de moyens, fait plus penser à Trenet qu’à Lautréamont. Par ailleurs, Brel et Aznavour se différencient dans leur intensité verbale. Prenons l’exemple de « Désormais » où Aznavour allégorise : « Moi qui voulait être ton ombre, je serai l’ombre de moi-même » et comparons-le au célèbre « Je serai l’ombre de ton chien » de « Ne me quitte pas » de Brel. Aznavour ne se répand pas, il ne s’enfonce jamais dans le delirium ni tremens, ni très épais. Pas le genre à aller faire « la cour aux murènes ». Plus loin, thématiquement, si l’odeur du scandale social émane des nombreuses chansons de Ferré et Brassens, on la retrouve moins chez Brel et Aznavour (quoique « Comme ils disent » fit jaser en son temps). Fait notable : Aznavour est le seul des quatre à avoir parfois recours à des auteurs extérieurs… Ainsi les lignes attribuées à son Bic quatre couleurs : « Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » ne sont en réalité pas de lui mais de Jacques Plante et c'est à Robert Gall que l'on doit les paroles de « La Mamma ». Et cela montre, tant ces textes pourraient être les siens, qu’en plus d’une intelligence de la cooptation, son haliotide était de compétition. En déléguant ainsi, il montre qu’il n’a pas forcément l’orgueil des trois autres dans ce domaine (même si Ferré a beaucoup chanté Jean-Roger Caussimon). Par ailleurs, Aznavour est un auteur de vaudeville, un scénariste (« Tu t’laisses aller », « Bon anniversaire », « Non, je n’ai rien oublié »), ce que ne sont ni Ferré, ni Brassens, mais ce que Brel pouvait être à l’occasion (« Ces gens-là », « Les bonbons »). Enfin, fondamentalement, métaphysiquement, que nous racontent ces gens ? Brassens et Brel ne sont pas loin de parler de femmes et d’hommes qui se connaissent ou aimeraient bien se connaître… Normal. Ferré, lui, pense que ça va mal finir. Aznavour, enfin, estime que le temps passe et que c’est un problème. Ce en quoi il n’a pas tort et se rapproche ainsi de Léo. En somme, « Les deux guitares » seraient une version Pizza Pino d’« Avec le temps » : « Tu es vivant aujourd’hui, tu seras mort demain et encore plus après demain ». Du marbre, dans tous les cas…

Trois grands compositeurs ? Brassens, guitariste taillé dans le chêne, utilise tout au long de sa carrière des canevas harmoniques et rythmiques assez répétitifs, même si cela en fait sa trademark. Ferré est un pianiste émérite, compositeur né, qui semble courir toute sa vie après le fantôme de Debussy. Brel, lui, se fait souvent aider par ses musiciens, comme Gérard Jouannest. Aznavour, quant à lui, même s’il fait appel à son beauf’ Georges Garvarentz sur ses titres les plus ambitieux, montre une versatilité dans ce domaine qu’aucun des trois autres ne manifeste. Capable de mélodies sophistiquées (« La Bohème »), dynamiques (« For me formidable ») ou simplement universelles (« Hier encore », « She »), il s’inscrit dans une tradition beaucoup plus anglo-saxonne, sous forme d’exercice de style visant à satisfaire un répertoire de scène où, pour garder l’audience attentive, il est nécessaire de varier les plaisirs auditifs.

Trois grands interprètes ? Le savoir-faire est plus abstrait. Brassens est, évidemment, le plus limité vocalement, mais il sait, bon an mal an, swinger sur le temps. Tout le contraire de Ferré et Brel, chanteurs baroques, aux styles proches, mêlant scansion théâtrale et époumonements lyriques, mais souvent raides dans leur débit. Aznavour est le plus souple, ayant toujours une oreille tendue vers Harlem et l’autre à Erevan. Il se rapproche ainsi plus d’un Sinatra, même s’il n’en a pas le coffre. Il faut s’être essayé, au karaoké ou dans un bain moussant, à chanter « La Bohème » ou « Tu t’laisses aller » pour comprendre.

Voilà, balle au centre, si Aznavour n’a pas intégré la bande des « 3 », c’est que, trop labellisé « showbiz de droite à la Maritie et Gilbert Carpenter », il n’a sans doute pas eu la « carte » médiatique officielle qu’il aurait souhaité abattre pour compléter sa quinte flush socio-professionnelle. Il n’a parfois pas aidé la chose en publiant des chansons par trop peinardes même si populaires (« Que c’est triste Venise », « Les comédiens »). Ses galons de légende, sa crédibilité de créateur, il les a finalement gagnés ces trente dernières années, pendant lesquelles, inlassablement, il a parcouru les planches du monde entier, permettant ainsi aux nouvelles générations de le découvrir alors que les trois autres disparaissaient trop tôt (Brel), à St-Gély-du-Fesc (Brassens) ou dans une indifférence polie (Ferré).

Finalement, Aznavour n’avait aucune raison de regretter cette mise en quarantaine, car il faisait partie, le savait-il ?, d’une autre bande de trois de la chanson française, jamais évoquée, que je viens d’inventer, mais plus cool, plus légère, plus moderne : Trenet, Gainsbourg, Aznavour…

Soit, une sacrée bande de brelans.

 

À lire : Schnock, n°23, éd. La tengo, 14,50 €

Alister est auteur-compositeur-interprète. Il a publié trois albums, dont le dernier « Mouvement Perpétuel » en 2016. En 2011, il fonde la revue « Schnock » dont il est actuellement co-rédacteur en chef. Son dernier ouvrage, « La femme est une dandy comme les autres » est paru chez Pauvert en janvier 2018.

 

Photos : (gauche) Jacques Brel, Georges Brassens et Léo Ferré en 1969 © Jean-Pierre Leloir / (droite) Charles Aznavour, février 1970 © HORST OSSINGER/dpa/AFP

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