Axel Honneth, penseur critique de la reconnaissance

Axel Honneth, penseur critique de la reconnaissance

Louis Carré nous invite à découvrir Axel Honneth, philosophe allemand – appartenant à la prestigieuse école de Francfort – ayant consacré son oeuvre à la question de la reconnaissance.

Qu’ont en commun – hormis leur brûlante actualité – les luttes menées par les femmes contre la domination masculine et celles de travailleurs et d’employés pour les droits sociaux ? Selon le philosophe allemand Axel Honneth (né en 1949), il s’agit là de deux exemples de revendications animées par un même mobile : de la part de celles et ceux qui y prennent part, une demande de reconnaissance de leur « dignité ».

Mépris et déni de reconnaissance

Depuis la parution en 1992 de son maître ouvrage intitulé La Lutte pour la reconnaissance, Honneth n’a eu de cesse d’insister sur le fait que la plupart des conflits qui agitent les sociétés contemporaines sont liés à des enjeux de reconnaissance. Un tel diagnostic part d’une donnée anthropologique qui veut que chaque être humain parvient à établir un rapport positif à lui-même grâce au respect que lui témoigne autrui. A l’inverse, notre identité morale se dégrade en fonction des expériences de mépris et de déni dont nous sommes quotidiennement victimes.

Dès sa naissance pour ainsi dire, le petit animal humain est pris dans des rapports interpersonnels dont la teneur conditionne l’appréciation positive ou, au contraire, négative qu’il aura de lui-même. Et ce qui vaut pour le nourrisson vaut a fortiori aussi pour l’adulte qu’il sera devenu : l’image que nous avons de nous-mêmes dépend de celle que nous reflètent les autres. Du point de vue de la tradition philosophique, Honneth s’inspire ici explicitement de Hegel, qui, dans un chapitre célèbre de sa Phénoménologie de l’esprit (1807) consacré à la « dialectique du maître et de l’esclave », avait déjà développé l’idée selon laquelle « la conscience de soi dépend d’une autre conscience de soi ». Pour Honneth comme avant lui pour Hegel, une reconnaissance authentique implique d’adopter les uns vis-à-vis des autres une attitude de respect mutuel à partir de laquelle chacun peut édifier sa « dignité » de sujet humain.

De ce trait anthropologique fondamental, Honneth tire un ensemble de conclusions qui touchent à la structuration des sociétés modernes. Celles-ci se caractérisent par une pluralité de sphères institutionnelles – parmi lesquelles la famille, le travail, l’Etat de droit, l’espace public démocratique – où les individus peuvent dans le meilleur des cas faire l’expérience d’une reconnaissance de leur identité.

Une grammaire morale des conflits sociaux

En revanche, lorsque leurs attentes légitimes en termes de reconnaissance ne sont pas correctement rencontrées, quand ils font l’objet systématique de mépris et de stigmatisation, ces mêmes individus sont poussés à s’engager dans des luttes visant au rétablissement de leur identité morale blessée. Les expériences de déni de reconnaissance et les tentatives de remédier aux « blessures morales » que subissent individus et groupes sociaux fournissent ainsi la base sur laquelle fait fond la conflictualité de nos sociétés contemporaines. De l’issue des luttes pour la reconnaissance dépend le « progrès moral » que sont capables d’effectuer les sociétés selon qu’elles parviennent à accéder aux demandes de reconnaissance émanant de ses membres et à élargir ou à intensifier en conséquence les sphères où les sujets se voient reconnus. 

A cela s’ajoute que les luttes pour la reconnaissance s’appuient sur différents registres qui, pris ensemble, déclinent une « grammaire morale des conflits sociaux ». Car la reconnaissance s’entend en des sens multiples : être reconnu dans ses besoins affectifs (comme le nourrisson) n’est pas du même ordre qu’être reconnu dans ses droits (qu’ils soient civils, politiques ou sociaux) ou être reconnu selon la contribution que l’on apporte à la division sociale du travail (qu’on pense ici au travail le plus souvent disqualifié comme « domestique »). A chacune des trois formes de reconnaissance distinguées par Honneth correspondent autant de types de rapport positif à soi-même. A la « confiance en soi » obtenue grâce à la reconnaissance affective font suite le « respect de soi » par la voie de la reconnaissance juridique et l’« estime de soi » au moyen de la reconnaissance socio-professionnelle.

Honneth - Fraser : différences critiques ?

A partir de la différenciation des modes de reconnaissance se dessine une image plurielle de ce à quoi devrait ressembler une société juste. Serait juste une société dont les membres se verraient chacun garantir institutionnellement la chance d’être pleinement reconnus sur les trois registres de l’affectivité, du droit et de la contribution sociale. Bref, pour Honneth, la justice sociale est affaire de reconnaissance.

En 2003 Honneth participe à un important débat avec la philosophe américaine Nancy Fraser qui conteste pour sa part l’idée selon laquelle la reconnaissance épuiserait le domaine de la justice sociale. D’après Fraser, il persiste, aux côtés des enjeux de reconnaissance, des questions liées à la redistribution des richesses matérielles. Elle dénonce en particulier la manière dont, au tournant des années 80, les politiques d’identités culturelles ont eu tendance à éclipser les politiques de redistribution économique.

La réponse de Honneth consiste à mettre en doute le partage entre redistribution et reconnaissance d’où semble partir Fraser. Il n’est pas sûr, rétorque-t-il, qu’on puisse les opposer frontalement. Les revendications en matière d’égalité salariale relèvent autant – sinon plus – de demandes de respect à l’égard du travail fourni que d’exigences en termes de rémunérations matérielles. Autrement dit, la sphère de l’économie est elle aussi traversée par des attentes morales de reconnaissance, lesquelles rendent compte des conflits qui chroniquement y surgissent quand elles ne sont pas comblées.

Redécouvrir les potentialités de la coopération sociale

Dans ses derniers travaux, Honneth va jusqu’à défendre la thèse selon laquelle la sphère du marché économique contient au moins la possibilité de réaliser sur le plan institutionnel ce qu’il appelle la « liberté sociale ». Face au libéralisme classique qui met unilatéralement l’accent sur le respect des droits individuels et des contrats privés, Honneth propose une conception non-individualiste de la liberté qui intègre les conditions socio-institutionnelles de l’autonomie personnelle. Bénéficier de la « liberté sociale », cela signifie pour les individus agir librement non seulement « les uns avec les autres » (comme le prévoit le libéralisme) mais aussi et surtout « les uns pour les autres », de manière foncièrement complémentaire.

Si l’on suit la proposition de Honneth selon laquelle le marché doit lui aussi être conçu comme une potentielle institution de la reconnaissance, alors les producteurs et les consommateurs peuvent y faire entre eux l’expérience d’une forme de « solidarité » plutôt qu’une concurrence larvée entre leurs intérêts contradictoires. Cette promesse de liberté sociale contenue dans le marché est cependant mise à mal par les mutations récentes d’un capitalisme de plus en plus « désorganisé ». Renouant à sa façon avec la « critique de l’économie politique » de Marx (ainsi qu’avec la philosophie éthique de Hegel et la sociologie solidariste de Durkheim), Honneth en appelle à une redécouverte des potentialités enfouies de la coopération sociale, potentialités toujours ouvertes que les politiques néolibérales de ces dernières décennies ont tenté d’étouffer en instaurant un régime de compétition généralisée entre les individus.

Réinvestir « l’idée du socialisme »

Ces réflexions ont débouché il y a peu sur le projet de fonder sur des bases théoriques nouvelles « l’idée du socialisme » qui, depuis la première moitié du XIXe siècle, se présente comme une alternative tangible tant au capitalisme sur le plan économique qu’au libéralisme sur le plan politique. Par rapport à celui de ses prédécesseurs (Fourier, Saint-Simon, Proudhon) qui tous baignèrent dans l’atmosphère de la révolution industrielle, le socialisme renouvelé de Honneth se veut à la fois « expérimental » et débarrassé de tout « déterminisme économique ». D’une part, il entend rester ouvert par principe aux différentes formes d’expérimentation collective, sans nécessairement préconiser une centralisation de l’économie aux mains de l’Etat ni exclure par avance la piste d’un « socialisme de marché ». D’autre part, son socialisme souhaite être attentif à la façon dont la « liberté sociale » peut se réaliser non seulement dans la sphère des échanges économiques mais aussi dans celles de la famille et de la politique. Depuis une trentaine d’années, c’est donc à une pensée critique aux prises avec son temps – une pensée qui prolonge le geste de l’Ecole de Francfort (Horkheimer, Adorno, Habermas) dont il se réclame l’héritier – que nous invite Axel Honneth. Une telle pensée conduit à nous demander en tout lucidité quelles sont aujourd’hui les tendances au sein de la société qui contribuent au projet de « liberté sociale » par la reconnaissance et quelles sont celles, inverses, qui lui font obstruction en le rabrouant.

 

Louis Carré est chercheur qualifié du Fonds national de la recherche scientifique (Belgique). Il est rattaché au Département de philosophie et à l’institut Esphin de l’Université de Namur. Auteur de Axel Honneth. Le droit de la reconnaissance (Michalon, 2013)

Photo : Axel Honneth © Walter Henisch/Creative Commons