Aufstehen en Allemagne - vers un bouleversement de l'équilibre politique allemand ?

Aufstehen en Allemagne - vers un bouleversement de l'équilibre politique allemand ?

Le 4 septembre, Sahra Wagenknecht, présidente du groupe parlementaire « La Gauche - die Linke » lance le mouvement Aufstehen (Debout !). Entre redéfinition d'un corpus idéologique et accusation de faire le jeu de l'extrême-droite, quel avenir pour ce mouvement ? L'analyse de Gabriel Richard-Molard, docteur en droit européen et spécialiste des relations franco-allemandes.

Sahra Wagenknecht, présidente du groupe parlementaire « La Gauche - die Linke » au Bundestag et son conjoint, Oskar Lafontaine ont décidé de lancer le 4 septembre le mouvement Aufstehen (Debout !) avec comme objectif de rallier les forces de gauche et de reconquérir l’électorat de gauche parti à l’AfD. Entre redéfinition d’un corpus idéologique, accusation de faire le jeu de l’extrême-droite et réticence des partis établis, la route sera longue et pourrait accentuer l’affaiblissement des partis traditionnels.

Aufstehen !

Depuis la constitution inespérée d’une nouvelle grande coalition entre les sociaux-démocrates et les conservateurs de la Chancelière Merkel rien ne va plus. La montée et le dépassement dans des sondages récents des sociaux-démocrates par l’extrême-droite mais aussi les dissensions importantes du camp conservateur, notamment à l’approche des élections régionales de Bavière le 14 octobre prochain annoncent des changements importants.

Dans ce contexte d’affaiblissement de la gauche traditionnelle au profit de l’extrême-droite, le temps semble, comme en France en 2017, être celui des aventures personnelles. Depuis l’automne 2017, Mme Wagenknecht et M. Lafontaine avaient lancé des ballons d’essais dans toutes les formations de gauche pour voir si l’idée d’un regroupement non partisan pourrait fonctionner dans un contexte politique où l’AfD semble avoir tiré vers la droite la politique nationale. En amont du lancement du mouvement le 4 septembre, le site internet a été lancé le 1er aout et dans une tribune publiée le 7 aout dans le Nordwest Zeitung [1] l’initiatrice du mouvement en présente quelques éléments de positionnement. L’idée force semble être que l’AfD et les partis traditionnels ont favorisé une polarisation du mécontentement populaire sur les questions migratoires alors que ce mécontentement est la conséquence directe de l’obsession austéritaire de la chancelière et du SPD.

Réception et défis

À défaut d’avoir un programme complet, les intentions politiques des initiateurs du mouvement donnent lieu aux spéculations et aux critiques les plus vives de la part des différents acteurs des partis de gauche et au-sein du parti dont Mme Wagenknecht préside le groupe au Bundestag, puisque M. Riexinger, son président considère cette initiative comme étant uniquement « un projet personnel ».

Faisant écho à ce qui semble être un repli national de la part de plusieurs autres forces politiques de gauche en Europe, comme par exemple la France Insoumise ou le Labour de Jeremy Corbyn, la plupart des critiques se sont focalisées en amont de la présentation du mouvement sur la question migratoire. Pour les détracteurs de cette initiative, le projet proposé par Mme Wagenknecht et M. Lafontaine semble reprendre à son compte des éléments rhétoriques de l’extrême-droite en liant les causes de la précarité des classes populaires à une concurrence de ces milieux avec les immigrés. La lecture de deux documents de travail décrivant les objectifs du mouvements [2]ne reflète pas un tel amalgame mais il est clair que les déclarations passées de Mme Wagenknecht et de M. Lafontaine peuvent semer le doute sur la forme réelle que pourrait prendre cette politique migratoire, l’ancien ministre-président de Sarre s’étant à maintes reprises distingué par des propos clairement xénophobes [3].

La présentation de la partie sur la migration aura une importance toute particulière puisque c’est sur celle-ci que se jouera l’avenir du mouvement. Si celle-ci devait accentuer les craintes de ses détracteurs, le mouvement ne pourrait que faiblement agréger une gauche allemande, certes en faveur d’un discours responsable sur l’immigration mais non pas xénophobe. Il ne pourrait également pas inquiéter outre mesure le SPD dont l’aile gauche ne prendrait pas le risque de se lancer dans une telle aventure et pour finir, le résultat en lui-même de la reconquête de l’électorat sur l’AfD ne serait pas certain tant il est clair qu’entre un discours de gauche conservateur et xénophobe et un discours de droite ayant les mêmes attributs, l’électorat visé préférait l’original à la copie.

 

[1] « Aufstehen für ein gerechtes Land »

[2] https://www.freitag.de/fairland et l’entretien du 7 août précédemment cité.

[3] Notamment à l’occasion du discours de Chemnitz, le 14 juin 2005 : « L’État est obligé d’éviter que des pères de famille et des femmes ne se retrouvent au chômage, tout cela parce que des travailleurs étrangers travaillant pour une misère ne viennent leur voler leur travail ».

 

Docteur en droit de l'Université de Potsdam, Gabriel Richard-Molard est juriste européen et éditorialiste. Il est un chroniqueur régulier des affaires européennes, franco-allemandes. Il collabore avec plusieurs think-tanks dont la Fondation Jean-Jaurès.

 

Photo :  Sara Wagenknecht © MICHAEL KAPPELER/dpa/AFP