Archive. Entretien avec Aharon Appelfeld

Archive. Entretien avec Aharon Appelfeld

Éternellement nobélisable, jamais nobélisé et cependant toujours lisible, Aharon Appelfeld était l'un des écrivains préférés du Magazine Littéraire.

Beaucoup de ses livres – La Chambre de MarianaEt la fureur ne s’est pas encore tue, pour les plus récents – nous plaçaient devant la même énigme : comment un homme qui a vu le pire de ce que l’humanité avait à offrir, qui a assisté au meurtre de sa mère par les nazis, qui a dû se cacher, enfant, des persécutions, pouvait-il, dans ses livres, chanter ce que l’homme a de meilleur en lui ? 
La littérature d’Aharon Appelfeld nous rappelle que les saints existent et qu’ils sont sans confession, et souvent pas exempts de contradictions. Ils peuvent même se cacher sous le masque d’une prostituée alcoolique capable de risquer sa peau pour protéger un enfant – l'héroïne de La Chambre de Mariana, roman mausolée pour la femme qui sauva le petit Appelfeld des Allemands. Elle nous rappelle aussi à la puissance salvatrice de l’imagination – celle qui permit à Appelfeld, durant ses années d’errance, d’invoquer l’image de sa mère assassinée. Et au pouvoir de la métaphore et de l’allégorie – son Badenheim 1939, où il raconte l’Holocauste à travers le destin d’une station thermale. L’écrivain était génial, et l’homme délicieux, acceptant délicatement les sollicitations, répondant aux questions les plus difficiles. Nous l’avions rencontré en 2004, à l’occasion de la parution d'Histoire d’une vie – où il abordait le sujet pour lui crucial du déracinement. Puis nous l’avions de nouveau sollicité en 2008, lorsque parut La Chambre de Mariana, pour l’interroger sur ses années de guerre. Sa voix apaisée, sa façon de nous rappeler que oui, le bien existe, et d’en faire la preuve par l’écrit et par la mémoire nous manqueront énormément.

Votre ami l’écrivain américain Philip Roth vous a dépeint comme « l’auteur errant de fictions errantes ». Que vous inspire cette description ?

Aharon Appelfeld : Vous savez, en tant que Juif, je suis quelqu’un qui a connu de nombreuses errances ! Mon destin était un destin typiquement juif. Et évidemment, comme mes livres traitent des Juifs, de gens qui ont tous connu de longs exils, qui parlent de nombreux langages – parfois mal – on y retrouve ce thème. Certes, je vis en Israël depuis soixante-deux ans maintenant. Mais c’est un pays d’immigrants, d’errance. Le déracinement est incarné par chaque citoyen.

Chez vous, l’errance est souvent métaphorique, comme chez Kafka. Pourtant, comme lui, on ne peut guère vous rattacher à la littérature fantastique…

Je n’ai pas l’impression d’écrire des fantasmagories. J’écris sur la réalité, qui est parfois plus fantastique et inattendue que les trouvailles surréalistes. Prenez mon histoire, celle d’un enfant de bonne famille qui se retrouve forcé de cacher sa judéité, d’errer dans les bois, de frayer avec des gens bizarres, des bandits, de vivre avec une prostituée… C’était la réalité, mais est-elle réaliste ? Si on en faisait un roman, tout le monde jugerait sa trame absurde. Comment rendre compte de cette réalité irréaliste ?

Peut-être par l’imagination… Dans Histoire d’une vie comme dans La chambre de Mariana, vous montrez comment un petit garçon séparé de ses parents peut survivre en imaginant leur retour. Est-ce ainsi que vous avez traversé ces années de guerre ?

Mes parents étaient des gens très chaleureux. Ils m’ont offert une enfance merveilleuse. Elle n’a duré que huit ans. Alors oui, imaginer leur retour m’a aidé et pourtant, je savais que ma mère était morte puisque lorsque les nazis sont venus nous prendre j’avais entendu son cri, puis le silence. Aujourd’hui, j’attends toujours que mes parents reviennent me chercher.

Pourtant, vous avez retrouvé votre père ?

Oui, vingt ans après en avoir été séparé. Un événement évidemment capital pour moi. Mais ce n’était pas la même chose : mon père était devenu un vieil homme, il ne correspondait plus à l’image que je gardais en moi. C’est pourquoi je m’imagine leur retour, encore maintenant.

N’est-ce pas une forme de déni ?

On peut effectivement considérer l’imagination ainsi, comme une négation de la réalité. Mais parce qu’elle peut nous transporter hors du temps et du lieu où nous nous trouvons, aussi hostiles soient-ils, l’imagination est aussi salvatrice… Elle est ce qui nous rend spirituels, mystiques. Un homme sans imagination est comme un oiseau aux ailes tranchées.

L’imagination est par ailleurs ce qui vous rapproche de Kafka. Est-ce sur ce plan là qu’il a « sauvé votre écriture » comme vous l’avez déclaré ?

Pas exactement. Sur la question de l’imagination, nous différons. La vie intérieure de Kafka était terrifiante, un vrai cauchemar, et il utilisait l’écriture et l’imagination pour en sortir et communiquer avec le monde extérieur. Dans mon cas, pendant la guerre, c’était la réalité extérieure qui était atroce, les endroits terribles où je suis allé… Mon monde intérieur, imaginaire, m’a permis d’y survivre. En revanche, Kafka m’a montré ma façon d’écrire : beaucoup de faits, peu d’adjectifs, des phrases courtes et une recherche de la précision. 

Justement, La chambre de Mariana frappe par l’absence de description physique de cette héroïne, qui n’apparaît qu’à travers ses actes…

Oui, comme dans la Bible juive. Regardez comment est racontée l’histoire d’Abraham. On ignore s’il était petit où grand, comme il était vêtu… Il ne transparaît que par ses gestes, ses paroles. Pourtant, à travers eux, tout le monde peut se représenter Abraham. C’est ce que j’ai voulu faire avec Mariana.

Votre comparaison avec Abraham n’est pas innocente : malgré sa condition de prostituée, Mariana est quelqu’un de profondément religieux – sans être dévote…

… et Hugo, l’enfant qu’elle recueille, vient d’une famille juive assimilée qui ne croit plus. Aussi, elle ne va pas seulement l’initier au sexe et aux relations adultes, mais aussi à la foi. De son côté, Hugo lui apporte énormément. Mariana a eu une vie sans mari, sans enfants, sans joie. Et elle trouve tout cela en Hugo, qui est d’abord son enfant, puis son homme, et qui la rend heureuse. Par ailleurs, c’est une âme simple, qui a absorbé tous les stéréotypes, positifs et négatifs, que l’on accolait aux Juifs. « Les Juifs sont délicats, ils traitent bien les femmes » ou bien « les Juifs ignorent combien la vie est rude parce qu’ils ne travaillent pas aux champs ». Mais toujours, ses sentiments prennent le pas sur ses idées reçues. Et comme elle a aimé Sigmund, l’oncle d’Hugo, qui fut son client, elle va aimer l’enfant qui lui est confié.

Comme Sigmund, Mariana est alcoolique. Or à travers elle, vous donnez une vision assez positive de l’ivresse. Pourquoi ?

Parce qu’il arrive que l’alcool exalte ce qu’il y a de meilleur dans les gens. Le cognac élève Mariana, littéralement, jusqu’à Dieu. Lorsqu’elle boit, elle devient mystique… et sentimentale puisqu’elle ne cesse de recommander à Hugo de bien se souvenir d’elle, de la fixer dans sa mémoire. La femme qui m’a recueillie pendant la guerre et qui est le modèle de Mariana, me disait aussi ces choses-là quand elle avait bu. « Ne m’oublie pas, garde-moi en toi » etc.  C’est ce que j’ai fait. La chambre de Mariana peut être perçu comme le mausolée littéraire de cette femme qui m’a sauvé.

Vous l’avez répété plusieurs fois et La chambre de Mariana en est une illustration parfaite : votre écriture traite des individus, non de la politique. Pourquoi ce parti pris ? 

Je pense qu’un écrivain se doit d’écrire sur des sujets universels : la mort, l’amour, le désespoir, bref, sur tout ce que les hommes ont en commun. Or, n’est-ce pas l’exact contraire de la politique ? Evidemment, il est impossible de se garder totalement de celle-ci et je suis aussi un citoyen. Disons que j’ai deux bureaux. Le premier, au café, où je discute politique avec mes amis ; et le second chez moi, où j’écris, où je plonge dans les profondeurs de l’âme… et où la politique n’est pas invitée. J’ai mes idées sur le sujet, elles n’ont pas à être écrites.

Pourtant, la politique peut prendre la littérature et les auteurs en otage, comme le montrent les réactions hostiles autour de l’invitation d’Israël. Vous qui êtes l’une des figures de cette délégation, que pensez-vous du boycott lancé par l’Union des écrivains palestiniens, et suivi par plusieurs pays et auteurs musulmans ? 

Ce boycott est une chose terrible, envers des livres qui s’adressent aux individus en général, dans tout ce qu’ils partagent. Et envers les écrivains : la grande majorité des auteurs israéliens appartiennent à la gauche et sont partisans de la paix et du dialogue. Boycotter ces gens avec lesquels on peut discuter et les traiter comme on le ferait d’ennemis de l’humanité n’a aucun sens. C’est absolument stupide. 

 

Critique de La Chambre de Marianne :

Dès les premières phrases, le doute est levé : La chambre de Mariana est un livre emblématique du génie d’Aharon Appelfeld. Dans sa tonalité d’abord, créée par le contraste entre un style sec et l’histoire déchirante qu’il porte. Par cette histoire ensuite, qui emprunte à l’enfance de l’auteur durant l’Holocauste et à un épisode particulier de celle-ci, déjà évoqué dans Tsili et Histoire d’une vie : son sauvetage par une prostituée.
Le roman débute dans une Europe centrale sous domination allemande, au moment des premières rafles. Yulia, pharmacienne, confie son fils Hugo, 11 ans, à Mariana, une de ses anciennes camarades de classe aujourd’hui pensionnaire d’une maison close. Plus que l’enfant qu’elle sauve, celle-ci est le véritable sujet de ce roman-portrait. Alcoolique, lunatique, orgueilleuse, perverse, pétrie de contradictions et sujette à de fréquentes crises d’auto-apitoiement, Mariana possède néanmoins une âme splendide, animée par un mysticisme naïf, que le cognac dévoile en la stimulant. Pour Hugo, elle sera d’abord une figure maternelle, puis amoureuse, avant de devenir l’image universelle de la bonté humaine.
À travers le personnage de l’enfant, Aharon Appelfeld développe un autre de ses thèmes favoris : la naissance d’un écrivain par l’imagination. Enfermé dans un réduit qui jouxte la chambre de Mariana, Hugo évoque les visages de ceux qu’il a quittés et s’invente des dialogues avec eux, tout en suivant le déroulement de la guerre au rythme de la vie du bordel. Ainsi, Hugo réinvente le présent en son esprit, comme Appelfeld aujourd’hui, recrée son passé en fiction. A.B

La chambre de Mariana, Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, éd. de l’Olivier, 318 p., 20 €.

Photo : © Philippe Merle / AFP