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Disparition de Tom Wolfe

Written by Alexis Brocas | May 15, 2018 4:27:25 PM

Il a immortalisé le mouvement hippy dans le livre-reportage Acid test, où il décrivait ses pérégrinations lysergiques en compagnie de la bande des « Merry prankster ». Il a fixé, en littérature, l’archétype contemporain du trader et l’univers de wall street dans le célébrissime Bûcher des vanités. Il avait récemment signé Moi, Charlotte Simmons, roman de campus sur la vacuité du monde estudiantin, et surtout le monumental Bloody Miami, où il décrivait une métropole floridienne formée de multiples communautés qui vivent en s’ignorant, et où l’Espagnol est en passe de devenir la première langue. Le grand journaliste et romancier américain Tom Wolfe  s’est éteint lundi 14 mai, à l’âge de 87 ans. Le Magazine littéraire l’avait rencontré en mai 2014. 

Il est, bien sûr, l'homme à l'éternel costume blanc. L'écrivain qui se déguise en gentleman du Sud parce que cela « irrite les gens » et qu'il ne veut pas se « priver d'un petit plaisir ». À cette affectation, on aura reconnu le provocateur, celui qui n'aime rien tant que braver la bien-pensance - political correctness, dit-on là-bas - et ricane, sardonique, lorsqu'il évoque les philippiques lancées contre lui par quelques romanciers prestigieux parmi lesquels Norman Mailer, John Updike ou John Irving. Mais, derrière la façade un brin clinquante et bien souvent tonitruante, il y a un écrivain qui travaille des années à la rédaction de ses livres et se veut l'héritier de Zola, par sa capacité à porter le fer sur les blessures de son pays.

Au commencement était un journaliste, nommé Tom Wolfe, un surdoué, fasciné par ses rares confrères qui s'essayaient timidement à sortir du style « dépêche d'agence ». Des reporters qui s'appliquaient à truffer leurs « papiers » de morceaux de dialogues, de choses vues, des gaillards qui croyaient au « terrain » et méprisaient ce « jus de crâne » que tant de leurs congénères tenaient pour le summum du journalisme. Et voilà comment on en arrive à écrire un jour Le Gauchisme de Park Avenue, un pamphlet d'autant plus saignant qu'il se contentait de décrire, sans le moindre commentaire, une soirée donnée par Leonard Bernstein et son épouse en l'honneur des Black Panthers. Le style Wolfe était né : enquêter sur le terrain puis raconter, en la rendant aussi vivante que possible, la réalité, tout en la romançant. Cela devait donner quatre romans aussi coruscants les uns que les autres, du Bûcher des vanités à ce Bloody Miami, tout aussi survitaminé.

Pourquoi portez-vous toujours des costumes blancs ? Un signe de reconnaissance ? Une marque de fabrique ?

TOM WOLFE. Non, pas du tout. Il m'arrive d'ailleurs de m'habiller autrement, mais alors les gens sont déçus, comme s'ils n'en avaient pas pour leur argent. Il y a quelque temps, lors d'une interview avec un journaliste, je portais un blazer bleu marine ; pour la photo, il m'a demandé si je pouvais mettre un costume blanc. En fait, tout cela relève un peu du hasard. Quand je suis arrivé à New York pour devenir journaliste, c'était la fin du printemps, il commençait à faire chaud, et je n'avais que deux costumes, l'un en tweed, l'autre en laine épaisse. À cette époque, les journalistes devaient être en veste et cravate. Je me suis donc acheté un costume blanc, parce qu'en Virginie, d'où je venais, c'est ce que portaient les hommes l'été. Mais il était lui aussi en laine épaisse, importable par temps chaud. J'ai dû attendre novembre pour le mettre, et je me suis rendu compte qu'arborer un costume blanc en hiver irritait les gens. J'ai donc continué à porter des costumes blancs. Pourquoi se priver d'un petit plaisir ? Bien sûr, quand j'enquête, je m'habille autrement.

Malgré cela les gens vous reconnaissent...

La plupart du temps, cela ne les empêche pas de me parler. Les gens n'ont pas envie de discuter avec un inconnu, mais ils se confient très facilement à quelqu'un de célèbre.

Dans votre dernier livre, Bloody Miami, encore une fois, après New York et Atlanta, vous avez choisi de mettre une ville au coeur de votre récit.

C'est vrai, mais là, ce qui m'intéressait, c'était de me pencher sur le phénomène de l'immigration massive. Je pensais d'abord me focaliser sur la communauté vietnamienne en Californie du Nord, où elle a son propre journal, mais comme je ne parle ni ne lis le vietnamien, ni ne connais cette culture, j'ai vite compris que je n'arriverais pas à grand-chose. Je me suis alors rendu compte que Miami était la seule ville que je connusse dans laquelle des gens d'un autre pays, d'une autre culture, qui parlent une autre langue, avaient pris pacifiquement le pouvoir sur le plan politique. Je parle des Cubains, bien entendu. Plus de la moitié des habitants de la ville s'y est installée ces quinze dernières années. Miami est le plan B pour tous les Américains du continent quand ils commencent à avoir des problèmes dans leur propre pays.

À vous lire, on a le sentiment que Miami représente l'échec du melting-pot.

Le melting-pot ? Dans la plupart des villes des États-Unis, les gens se mélangent. Pas à Miami. Il y a les Anglos d'un côté et les Latinos de l'autre. « Anglos » est un drôle de mot : on l'utilise pour éviter le mot « Blancs » ; il désigne les descendants des Européens, mais si un Noir, fût-il un grand chirurgien de nationalité anglaise, arrive aux États-Unis, il ne sera pas considéré comme un Anglo. Il y a aussi les Russes, de plus en plus nombreux ; autant que je sache, ils ne se mélangent avec personne, tout comme les Vénézuéliens ou les Portoricains ou les Haïtiens ne se mêlent pas aux Cubains. D'une certaine manière, Miami pourrait être la préfiguration de ce que deviendront les États-Unis.

Un pays où cohabitent tant bien que mal des gens de différentes origines ?

Il y a de ça. Il n'y a pas eu d'émeutes raciales aux États-Unis depuis plusieurs années. Le pays change : on avait l'habitude de le considérer comme une nation raciste, mais maintenant nous avons un président noir, qui a été réélu. Ce qui, incidemment, a porté un coup au mouvement de protestation des Noirs, et l'on n'entend plus beaucoup ses porte-parole.

Vous évoquez Barack Obama. Que pensez-vous de lui comme président ?

Il est extrêmement brillant, et très doué pour le compromis. Il contourne soigneusement les problèmes, bien plus qu'il n'agit. J'ai le sentiment que les hommes politiques américains, qu'ils soient conservateurs ou républicains, sont comme des conducteurs de train : quoi qu'ils veuillent faire, ils doivent suivre les rails ; résultat, tous les présidents finissent par agir au centre. Ce fut le cas de Reagan, de Bush, et c'est le cas d'Obama. Cela fonctionne plutôt pas mal, tant qu'il n'y a pas de problèmes majeurs à affronter.

Votre écriture est « nerveuse », « électrique », disent les critiques, mais ce qui me frappe, c'est votre usage des onomatopées.

J'adore les allitérations. Le lecteur ne les entendra pas forcément comme je les entends quand j'écris, mais, d'une manière ou d'une autre, elles résonneront à son oreille. Et j'adore jouer avec les mots.

Comment définiriez-vous votre style ?

Mon écriture s'appuie sur le reportage. Trop d'auteurs ne comprennent pas qu'il faut sortir de chez soi. Installés dans leur bureau, ils écrivent aussi vite qu'ils le peuvent des choses issues de leur tête. Ils se contentent - ce qui est plus facile - d'adopter une position morale. À croire qu'ils ne s'intéressent pas à ce qui se passe autour d'eux. Ça donne ces interminables romans psychologiques écrits par des jeunes gens formés dans des cours de creative writing.Ils ne parlent que de la classe moyenne (ce qui n'est pas la même chose que la bourgeoisie), jamais de la classe ouvrière, du type qui vous sert des pancakes, de sa vie, de ses problèmes. On a dit que j'avais inventé le new journalism - le terme n'est pas de moi ; c'est vrai que cette appellation renvoie à un certain nombre de techniques que je partage : écrire scène par scène, utiliser les dialogues pour permettre au lecteur de pénétrer dans un livre. Il faut aussi noter - et Balzac excellait dans cet exercice - ce que j'appelle les « détails de statut », c'est-à-dire la manière de s'exprimer des gens, leurs mots, leurs tournures de phrase, la description du lieu qu'ils habitent : tout cela est révélateur de leur vraie personnalité, pas de celle qu'ils veulent offrir au monde. Il faut, enfin, se mettre dans la tête des personnages, rapporter leur monologue intérieur, décrire le monde tel qu'ils le voient, pas comme vous vous le voyez.

En 1998, au moment de la publication d' Un homme, un vrai, une polémique vous a opposé à Norman Mailer, John Irving et John Updike, qui vous refusaient la qualité d'écrivain, considérant que vos livres n'étaient que des reportages. Comment l'avez-vous vécue ?

À l'époque, tout le monde m'a conseillé de ne pas répondre. Je l'ai tout de même fait, en me demandant : pourquoi ces trois dinosaures se soulèvent-ils de leur paillasse pour condamner mon livre ? La réponse, c'est qu'ils avaient peur du new journalism, parce que cette forme les mettait hors jeu. J'aurais d'ailleurs dû être plus sévère encore avec Mailer. Même s'il est mort, je peux répéter ce que j'ai dit alors : Mailer n'était pas un grand écrivain, c'était un grand écrivain professionnel, ce qui n'est pas la même chose. L'un de ses livres, et c'est révélateur, s'appelle Publicités pour moi-même. Quant à Updike, j'étais journaliste quand il a remporté le National Book Award, et j'ai couvert la remise du prix. Il est monté sur scène pour le recevoir. Dans mon article, je me suis contenté de raconter en détail son entrée. Je crains qu'il ne l'ait jamais oublié. Dans le cas d'Irving, le plus connu des trois sans doute, j'avais écrit un article dans Harper's Magazine, intitulé « Stalking the Billion-Footed Beast » (« En traquant la bête aux millions de pieds »), dans lequel j'affirmais que l'écriture d'un roman devait se fonder sur le reportage, et j'avais cité Irving parmi les écrivains qui ne regardent pas autour d'eux. Et c'était vrai : dans l'un de ses livres, le personnage principal se trouve dans un endroit particulièrement intéressant, au coeur des Hamptons ; or le lieu décrit aurait pu être n'importe où aux États-Unis. Il n'avait pas vraiment apprécié.

Dans votre roman, il y a un personnage qui se nomme Lantier, comme l'amant de Gervaise, l'héroïne de L'Assommoir de Zola, et le restaurant chic s'appelle le Balzac's. S'agit-il d'un hommage ?

J'ai le nom de Lantier en tête depuis des années, depuis que j'ai lu L'Assommoir, et j'ai toujours été fasciné par la capacité de Zola de rendre compte de la réalité sans prendre parti. Quant à Balzac, je partage son ambition d'être le « secrétaire » de son temps, même si - et je le regrette - je ne suis pas aussi productif que lui, et de loin.

Vous avez écrit votre premier roman à plus de 50 ans. Pourquoi avoir tant attendu pour vous attaquer à la « littérature non fictionnelle » ?

Jusque-là, je gagnais ma vie comme journaliste, et cela me prenait beaucoup de temps. De plus, depuis que j'avais découvert le new journalism, j'étais passionné par ce genre d'écriture. Voir la « littérature non fictionnelle » portée aux nues par les critiques m'a donné envie de m'y essayer. Dès que j'ai eu assez d'argent devant moi (grâce au succès de L'Étoffe des héros), j'ai décidé de consacrer deux ou trois ans à l'écriture d'un roman. Je voulais écrire ce que Truman Capote appelait « a non-fiction novel » (« un roman de non-fiction »), consacré à New York. Un jour, un ami écrivain m'a dit que Leonard Bernstein et sa femme donnaient une soirée en l'honneur des Black Panthers, et j'ai réussi à me faire mettre sur la liste des invités. Les conversations, la manière dont ces femmes riches étaient accoutrées, tous ces gens, Leonard Bernstein, Otto Preminger, Barbara Walters, transformés en gauchistes levant le poing, l'espace d'une soirée, c'était si incroyable que je décidai d'en faire un chapitre de mon non-fiction novel sur New York. C'est devenu un livre. Ce n'est qu'ensuite que je me suis attaqué au Bûcher des vanités.

Puisque vous évoquez Le Gauchisme de Park Avenue, il a, comme la plupart de vos livres, suscité des polémiques. Avez-vous l'impression d'être un provocateur ?

Pour être honnête, c'est vrai que j'ai tendance à aimer susciter des réactions, mais je n'aime pas les polémiques. Il n'y avait par exemple pas un seul mot critique à l'égard de ces gens dans Le Gauchisme de Park Avenue. J'ai juste raconté ce que je voyais. Il n'y a jamais rien d'idéologique dans les romans que j'écris. Mais aujourd'hui, avec la vogue du politiquement correct, si quelqu'un fait mine de résister, raconte ce qu'il voit, dit ce qu'il pense, les réactions sont terribles. Pas besoin de dire des choses effroyables, de prendre des positions politiques, décrire la réalité suffit.

À en croire un critique américain, vous souffririez de paranoïa conservatrice.

Paranoïa conservatrice ! C'est intéressant. Que voulez-vous que je réponde, à part : « OK. Si je suis conservateur, quel est mon programme ? » Le Bûcher des vanités est un bon exemple de la façon dont mes livres sont reçus. On a dit que c'était un portrait très noir de New York et du pays. Mais je me suis contenté de dire au lecteur : « Regarde celui-là, ce qu'il fait, regarde cet autre », de décrire les choses comme elles sont. Quand vous descendez dans les rues et voyez ce qui s'y passe, c'est un carnaval, un vrai carnaval. Mais on n'est plus censé dire des choses comme ça. On me reproche d'avoir décrit, dans Bloody Miami, tous ces vieux hommes en baskets en train de dépenser des fortunes à l'Art Basel de Miami pour acheter des oeuvres qui seront passées de mode l'année suivante. Je me suis contenté - une fois de plus - de rapporter la réalité de ce que j'ai vu. Apparemment, raconter ce qu'est devenu le marché de l'art contemporain, c'est être un conservateur obtus.

Propos recueillis par Alexis Liebaert dans le mensuel n°543 du Magazine Littéraire, publié en mai 2014.

Photo : Tom Wolfe © Ulf Andersen / Aurimages