Appel des 300 : les pompiers pyromanes de l’antisémitisme

Appel des 300 : les pompiers pyromanes de l’antisémitisme

Faire de l’Islam la source première de l’antisémitisme est conceptuellement absurde et politiquement ravageur, selon Saïd Benmouffok. Cela rend plus difficile encore son travail d'éveil critique et de pédagogie auprès de ses élèves.

Il y a quelques jours paraissait une tribune dénonçant un « nouvel antisémitisme » en France. Ce texte, co-signé par d’éminents intellectuels et responsables politiques constitue un tournant majeur du débat public sur la question de l’Islam dans notre pays. L’outrance verbale et les formules choc y font florès. On reste songeur à l’idée qu’un ancien président de la République et plusieurs anciens premiers ministres aient pu avaliser l’existence d’une « épuration ethnique » — même à «bas bruit» — sur le sol français.

Faute majeure 

Mais on retiendra surtout ceci : « nous demandons que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémite catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime. »

Il est une évidence et une horreur que l’antisémitisme se manifeste aujourd’hui sous la forme de l’intégrisme islamiste. Mais c’est ici l’ensemble des musulmans qui sont de manière inédite assimilés à des racistes ou des criminels en puissance. L’antisémitisme leur serait originel puisque contenu dans le Coran. Quiconque reconnaît ce texte comme parole divine est présumé antisémite, jusqu’à ce qu’il prouve le contraire.

Une telle injonction, émanant de personnalités aussi reconnues, est une faute majeure. Passons sur la contradiction entre l’idée d’un « nouvel antisémitisme » et la dénonciation de sa présence millénaire dans le Coran. Mais ces apprentis théologiens se rendent-ils seulement comptent qu’ils ruinent en quelques lignes tout le discours que des milliers d’enseignants tiennent chaque jour à notre écoliers ?

Cadeau aux intégristes 

Car voici ce que nous apprenons à nos élèves : on ne doit jamais lire un texte, quel qu’il soit, sans étudier son contexte. Toute lecture littérale d’une œuvre spirituelle est un procédé simpliste et inacceptable. Il ne faut jamais absolutiser une parole mais toujours la relativiser dans un cadre d’interprétation. Nous leur expliquons que les grands monothéismes puisent aux mêmes sources culturelles, que le conflit israélo-palestinien n’a rien d’une guerre entre juifs et musulmans. Nous leur donnons, autant que possible, des clés pour comprendre le monde infiniment complexe dans lequel ils devront vivre. 

Et voici que 300 personnalités de premier plan viennent offrir aux intégristes ce superbe cadeau : accréditer l’idée que la seule lecture valable du texte sacré soit littérale, contre toute forme de rationalisme critique.

Conceptuellement absurde, historiquement faux 

Comment nos élèves de confession musulmane peuvent-il recevoir ces propos, sinon comme une injonction à choisir entre le Coran et la lutte contre l’antisémitisme, une opposition entre l’Islam et la République, entre leur religion et la France ? Faire de l’Islam la source première de l’antisémitisme est conceptuellement absurde, historiquement faux, et politiquement ravageur. Les signataires de ce texte croient lutter contre l’antisémitisme. Ils ne font que le renforcer en donnant du grain à moudre aux islamistes qui n’attendent que cela pour amplifier leur travail de haine, et creuser la faille identitaire dans laquelle se déploie l’intégrisme religieux.

La lutte contre l’antisémitisme doit être une priorité nationale. Il est insupportable que nos compatriotes de confession juive puissent être inquiétés pour ce qu’ils sont. Il revient à tous les républicains sincères de ne pas laisser des irresponsables, si nombreux et médiatiques soient-ils, orchestrer le scénario d’un conflit français entre juifs et musulmans.

 

Saïd Benmouffok est professeur de philosophie au lycée Condorcet de Limay (78).

Photo : Marche blanche en l'honneur de Mireille Knoll © Jan Schmidt-Whitley/NurPhoto/AFP - Le nouvel antisémitisme en France © Albin Michel