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Migrants : appel aux villes d’Europe pour une renaissance de l’humanisme

Written by Eric Piolle | Jun 5, 2018 8:55:23 AM

La ville est le lieu où l’on arrive. Elle accueille, elle attire, elle assemble. Le développement de la ville doit, en premier lieu, à ce qui arrive de l’extérieur. Si la ville est le lieu qui agrège, c'est parce qu’elle apprend de l’autre. À Grenoble, nous sommes convaincus que ce qui définit la ville, ce sont les « racines d’ailleurs des gens d’ici », selon les mots d’Antonio Placer, metteur en scène grenoblois né en Galice. Depuis des siècles, la ville a accueilli des générations de personnes venues chercher une halte sur leur chemin d’exil, un havre pour eux et leurs proches, un lieu où prendre part à la construction d’un avenir commun.

Le vieux continent s’est construit autour de ses villes. C’est ici, dans les villes, qu’est née, pas à pas, au gré des échanges et circulations, l’identité européenne. Elle s’est construite en invoquant Erasme, qui voyait le monde entier comme notre patrie à tous, et qui accompagne aujourd’hui les voyages initiatiques de nos étudiant.e.s. L’Europe a pris conscience d’elle-même en réparation d’atroces blessures, encore et toujours autour de l’humanisme, que Cicéron résumait en cette culture qui rend l’Homme « digne de ce nom ».

La France revendique les Lumières de Montaigne, qui estimait tous les hommes ses compatriotes, et de Montesquieu, dont la modernité nous saisit encore : « Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime. » Sommes-nous des Hommes « dignes de ce nom », si nous restons spectateurs de la violence insoutenable du traitement infligé aux exilé.e.s, si nous acceptons que la solidarité avec ces voyageurs et voyageuses d’infortune soit érigée en délit ?

Aujourd’hui, notre pays, comme d’autres, rompt avec la filiation humaniste qui la fonde au moment où, plus que jamais, nous avons la responsabilité de chérir notre commune humanité. Non, l’Homme en trop, sans destin, sans racines, plongé dans l’aléatoire, n’appartient pas aux livres d’histoire. Lorsque la France proclame, en 1789, les Droits de l’Homme en plus des droits du Citoyen, c’est justement pour protéger la dignité de l’Homme déraciné, citoyen d’aucune patrie. La proclamation de ces Droits nous donne une responsabilité de solidarité.

Aujourd’hui, la France répond à l’exil par une politique d’« éloignement ». Le triptyque républicain vacille quant à la liberté s’oppose la rétention des « dublinés », quand à l’égalité s’oppose le tri des motivations et des origines, quand à la fraternité s’oppose le délit de solidarité. Pourtant c’est l’humanité tout entière qui est mise au défi par le changement climatique, l’épuisement des ressources, les conflits armés, les dérèglements économiques. Face à ces urgences vitales, il nous appartient d’agir en hommes « dignes de ce nom ». Ou alors nous aurons perdu, et demain ne sera plus jamais meilleur qu’aujourd’hui.

Et c’est des villes d’Europe que cet appel à l’humanisme peut émerger, lieux de la rencontre avec l’autre, de toutes les diasporas, où l’on perçoit les deux sources de l’éthique humaine rappelées par Edgar Morin : la solidarité et la responsabilité – car « la solidarité à l’égard de sa communauté suscite la responsabilité, et la responsabilité suscite la solidarité. »

Associatives, individuelles, publiques, isolées ou collectives : nous saluons toutes les initiatives locales qui prolongent le sillon humaniste de notre pays. Par leur générosité, les Français sauvent la parole de la France, là où l’Etat est défaillant. N’en déplaise à l’article L 622-1 du Code de l'Entrée et du Séjour des Etrangers et du Droit d'Asile (CESEDA), je suis fier d’accompagner et de faciliter la circulation et le séjour des éxilé.e.s dans ma commune, pour qu’ils soient logés décemment par la mise à disposition d’habitations vacantes et l’accueil en villages d’insertion, pour qu’ils apprennent le français, pour qu’ils aillent à l’école, pour qu’ils accèdent à leurs droits, pour qu’ils puissent être soignés, pour qu’ils desserrent l’étau du réel par des moments de partage artistique et culturel, pour qu’ils se sentent considérés dans leur dignité, en tant qu’hommes, femmes et enfants dignes de ce nom. Comme d’autres villes du monde, nous refusons de cautionner par notre silence et notre inaction les dérives d’un Etat en rupture avec notre héritage humaniste.

En France, la solidarité ne sera jamais un délit. Aussi, nous appelons les décideurs publics, toutes tendances partisanes confondues, qui, au quotidien, viennent en aide aux éxilé.e.s, à interpeller à nos côtés l’Etat français pour obtenir, enfin, l’abrogation de l’article L 622-1 du CESEDA qui fonde l’intolérable délit de solidarité.

 

Photo : Eric Piolle ©JEAN-PIERRE CLATOT/AFP