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Antoine Vauchez : « Il faut sortir l'europe de l'immobilisme »

Written by Antoine Vauchez | Jun 1, 2018 3:00:00 PM

L'Italie vit actuellement une grave crise politique. Comment expliquez-vous le revirement de Mattarela ? Sa première décision — consistant à refuser l'eurosceptique Paolo Savona — était-elle anti-démocratique ?

Antoine Vauchez : Il n’y a rien de bien nouveau dans le fait que le chef de l’Etat italien joue un rôle politique essentiel dans la formation des gouvernements et des coalitions parlementaires. Ce qui est plus intéressant, c’est le terrain sur lequel s’est ouvert cette crise politique entre Mattarella et l’improbable coalition Ligue-5 Etoiles : sur la personne du ministre de l’économie dont les positions sur l’euro ont été jugées trop hétérodoxes ; et non pas, par exemple, sur le programme du gouvernement en matière migratoire, qui s’annonce pourtant particulièrement restrictif et problématique au regard des standards, ici encore européens, de droits de l’homme. 

Que révèle la crise italienne sur l'état des rapports entre pays de l'Union européenne 

Ce que ça révèle ou plutôt confirme, c’est que l’Europe de l’euro est effectivement puissamment intégrée et gouvernée du côté des politiques économiques et budgétaires. Et que les politiques de surveillance et de sanction construites au fil des crises pour assurer la « stabilité » ou la « viabilité » de la zone euro ont effectivement profondément transformé les marges de manœuvre des gouvernements nationaux.

Mais ce que ça révèle aussi, c’est que cette contrainte n’est pas une « contrainte externe » (vincolo esterno, diraient les Italiens) qui viendrait « de l’extérieur », ou « d’en haut » sous l’effet d’un improbable « diktat de Bruxelles », mais qu’elle prend d’abord racine au niveau même des Etats membres, via la forte intégration transnationale des bureaucraties économiques et financières qui forment désormais un pôle très autonome au sein de la politique européenne.

L’élection d’Emmanuel Macron a suscité un fort engouement coté pro-européen. Est-il en mesure de redonner un nouvel élan à la construction européenne ?

A. V. : Sur bien des points, la politique européenne d’Emmanuel Macron poursuit celle de François Hollande – le volontarisme politique en plus – du reste, ce sont pour beaucoup les mêmes hommes qui conduisent la politique française à Bruxelles, également du côté des hauts fonctionnaires.

Sur la méthode, il s’agit de miser sur l’axe franco-allemand en tablant sur le fait que la politique de consolidation budgétaire et de réformes structurelles conduite à Paris apportera un surcroît d’autorité politique au gouvernement français face au gouvernement allemand. La chose ne semble visiblement pas suffire… D’autant que les projets du gouvernement français ont suscité un contre-front avec la coalition en mars dernier des huit Etats « austéritaires » conduits par les Pays-Bas.

Au risque de déboucher sur le maintien du statu quo ante… Sur le fond, le projet que porte la diplomatie française suit surtout une pente technocratique – celle qui consiste à renforcer par exemple le déjà puissant Eurogroupe par la création d’un Ministre des finances européen – mais délaisse au passage les enjeux de contrepoids démocratique pourtant mis en avant pendant la campagne.

Que pensez-vous de son idée de conventions démocratiques ? 

A. V. : Le timing de cette idée de « conventions démocratiques » – avancée pour permettre aux citoyens européens de « débattre » du projet européen – en pleine période de préparation par les partis des élections européennes n’est peut-être pas le plus favorable… Mais surtout on ne peut que regretter que le gouvernement n’ait visiblement pas souhaité s’appuyer sur ce que les travaux universitaires montrent de longue date quant au rapport ordinaire des citoyens à la chose européenne. Pour des citoyens qui se sentent très inégalement armés mais aussi concernés par « ce qui se passe à Bruxelles », une simple « offre de débat », sans enjeu, ni débouché risque fort de ne pas permettre d’aller au-delà des usual suspects du débat européen. 

Les dernières élections italiennes et hongroises ont confirmé la progression de partis europhobes. Comment expliquer ces succès ? 

A. V. : La catégorie « europhobe » est particulièrement difficile à manier et pas forcément très utile : en Italie par exemple, quasiment toutes les forces politiques portent — à des degrés divers —une critique de l’Union européenne telle qu’elle est, y compris les partis dits « de gouvernement ». Ce qui frappe plutôt, c’est la forte politisation des enjeux européens qui se sont retrouvés au cœur de la campagne électorale italienne — politiques d’austérité, politiques migratoires, etc. Le problème, une fois de plus, est que cette offre de politisation reste « nationale », comme piégée dans les espaces politiques nationaux et sans débouché européen. C’est cette déconnection de l’espace (national) du vote et de l’espace (européen) de la décision qui agit comme une trappe à démocratie et qui provoque des discours anti-européens et nationalistes. A défaut de pouvoir déborder des cadres nationaux et de pouvoir se construire sous la forme de clivages politiques transnationaux, cette politisation sans débouché politique alimente aussi le fatalisme (déjà solidement ancré) quant à la capacité des gouvernements et des élus à peser sur le cours des politiques européennes. Le citoyen européen semble en fait condamné à être le spectateur extérieur et impuissant d’élections qui se succèdent en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, en Hongrie, en Italie, comme autant de « drames » nationaux isolés où se joue pourtant chaque fois le cours d’ensemble des politiques européennes.

Ces votes nationaux peuvent-ils faire changer la politique européenne ?

A. V. : Je ne le pense pas. Il y a une forme d’insensibilité au vote des institutions européennes, tout particulièrement pour le gouvernement de la zone euro qui met aux prises des bureaucraties économiques et financières, nationales et européennes, dont l’union est sans cesse plus étroite. Cette structure de pouvoir constitue de fait aujourd’hui un puissant amortisseur de l’onde de choc des votes nationaux.

 

Pour démocratiser l'europe, vous proposez de réformer la Banque centrale européenne. 

A. V. : En effet. La BCE et son statut d’indépendance constitue la clé de voute de ce gouvernement de l’euro. Les dirigeants européens —convaincus de leur impuissance à gagner la bataille de la crédibilité face aux marchés — lui ont d’ailleurs donné cette position centrale dans le cours même de la crise. Mais ce rôle politique — qui fait que la BCE est aujourd’hui bien plus qu’une banque centrale — et qu’elle détermine pour beaucoup les marges de manœuvre dont disposent les Etats membres, n’a pas son pendant démocratique : ainsi du processus de nomination des membres du Directoire de la BCE qui est géré par l’Eurogroupe (les ministres des finances de la zone euro), à huis clos, dans un jeu d’échanges à huit bandes entre les Etats.

La dernière nomination à la vice-présidence de la BCE du conservateur Luis de Guindos l’a montré qui s’est jouée à huis clos et à l’exact opposé de ce qu’avait souhaité le Parlement européen.

 

Les élections européennes se tiendront l’année prochaine. Pensez-vous qu’elles permettront de relancer le projet européen ?

A. V. : Les élections européennes sont importantes en ce qu’elles font — au moins temporairement —entrer sur la scène des acteurs qui, dans la gestion quotidienne de l’Europe, n’occupent qu’un rôle tout à fait secondaire, à savoir les partis politiques. De ce point de vue, elles permettent toujours de faire entrer d’autres préoccupations et d’autres types d’enjeux. Mais malgré les efforts de quelques parlementaires isolés, le Parlement européen est resté sur la touche pendant la crise économique et financière et il n’est pas le mieux placé pour prendre en charge les questions de la zone euro qui touchent elles au cœur des pactes sociaux nationaux (budget, fiscalité, organisation du marché du travail, etc.) et sont de ce fait au moins autant la prérogative des parlements nationaux.

 

Avec Thomas Piketty, vous proposez la création d'une nouvelle Assemblée européenne. Quel serait son rôle ? 

A. V. : La proposition consiste précisément à sortir de ce grand écart entre une politisation « négative » ou « défensive » de la question européenne coincée dans les limites des démocraties nationales et l’immobilisme auquel semble condamnée la politique bruxelloise. La proposition consiste en une assemblée parlementaire composée de parlementaires nationaux et européens qui pourra justement faire le trait d’union permanent entre les dynamiques nationales des démocraties et les lieux européens de pouvoir. Ce faisant on se donnerait les moyens de faire des élections législatives des élections européennes par leurs enjeux mais aussi par leurs débouchés. Car cette assemblée de la zone euro pourrait doter l’Europe d’un budget permettant d’engager des investissements de long terme dans les biens publics européens (transition écologique, universités, etc.) et d’assurer les formes de coordination et d’harmonisation nécessaires en matière fiscale et sociale. Et sortir ainsi l’Europe de l’immobilisme. 

Propos recueillis par Pierre Natnael Bussiere.

Photo : Antoine Vauchez © DR