L'antisémitisme en face

L'antisémitisme en face

Vendredi 23 mars, Mireille Knoll, 85 ans et rescapée du Vél' d’hiv', a été poignardée puis brûlée dans son appartement. Le parquet de Paris a retenu le caractère antisémite. Michel Wievorka, sociologue et directeur d'études à l'EHESS, analyse l'antisémitisme contemporain et définit les moyens de le combattre.

Dans les années 1960, on pouvait croire au déclin historique de l’antisémitisme. Après une bonne vingtaine d’années de refus, plus ou moins marqué, d’écouter et d’entendre les survivants de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah, notamment justifiée par l'exigence de d’abord s’intéresser à la Résistance ou à la Guerre froide, le débat s’ouvrait sur Vichy et son rôle durant la guerre. Le contexte, alors, était hautement favorable à la compréhension de ce qu’avait pu signifier le nazisme. L’Église catholique, avec Vatican II, avait mis officiellement fin à l’« enseignement du mépris », selon la belle expression de l’historien Jules Isaac, cessant de traiter les Juifs en peuple déicide. L’image d’Israël, peuple pionnier sortant la tête haute du génocide, était très positive dans l’opinion.

Puis l’antisémitisme est revenu au premier plan avec le négationnisme de Robert Faurisson. Ses publications faisaient écho aux déclarations de l’ancien Commissaire général aux affaires juives de l’Occupation : interrogé en 1978 par l’Express, Louis Darquier de Pellepoix affirmait — depuis l’Espagne post-franquiste où il n’a jamais été inquiété — qu’« à Auschwitz on n’avait jamais gazé que des poux ». Dans les années 1990, les transformations de l’immigration récente, devenue de peuplement et non plus de travail, laissaient sourdre une haine des Juifs alimentée d’identifications à la cause palestinienne et, de plus en plus, à un islam en guerre avec l’Occident. En même temps, l’image de l’État d’Israël devenait de plus en plus négative au sein d’une bonne partie de l’opinion française, un phénomène perceptible dès 1982, quand l’armée israélienne avait pénétré au Liban et n’avait rien fait pour empêcher des milices chrétiennes de tuer par centaines, peut-être par milliers, les Palestiniens des camps de Sabra et Chatila.

Aujourd’hui, l’extrême droite est clairement pénétrée par des idéologies antisémites qui traversent aussi les populations issues de l’immigration venue du monde arabo-musulman. De plus, des milieux d’extrême gauche confondent critique de la politique israélienne et antisionisme devenant haine pure et simple des Juifs. Et un phénomène se diffuse, dans des milieux indifférenciés, reposant avant tout sur la culture liée à Internet et aux réseaux sociaux : « les Juifs », dans cette perspective, seraient un obstacle à la libre expression. Ils ne laisseraient pas les opinions circuler librement : laisser une maison d’édition publier comme elle l’entend Bagatelles pour un massacre et autres pamphlets de Céline. Ils bénéficieraient indûment d’un « deux poids, deux mesures » qui fait qu’un « humoriste », Dieudonné, ne peut pas se permettre des plaisanteries sur les camps de concentration, mais que Charlie Hebdo peut blasphémer à sa guise.

L’appréciation de ce que représente la haine des Juifs dans un pays comme le nôtre est délicate. Les données chiffrées semblent objectives, mais sont vite contestables. Le nombre de morts ou de blessés lors d’un attentat clairement antisémite est indiscutable, mais d’autres crimes et délits ne parviennent pas devant la justice ou la police, et leur portée antisémite n’est pas nécessairement convenablement appréciée. La mesure des préjugés relève de sondages, qui appellent toujours discussion. Et toute affirmation trop générale, du type : l’antisémitisme est  « à la hausse », ou « à la baisse», se heurte à des réalités contradictoires car l’antisémitisme a transité dans l’histoire par des formes diversifiées — violence, discrimination, ségrégation, préjugés, etc. — dont certaines peuvent être à la hausse et d’autres à la baisse. Ainsi, les meurtres de Juifs, associés à des projets terroristes — Mérah tuant trois enfants et un enseignant devant une école juive à Toulouse en mars 2012, Coulibaly à Paris lors de la prise d’otages de l’hyper Kasher en janvier 2015, faisant quatre morts— ou à des visées crapuleuses — Fofana et le « gang des barbares » laissant mourant Ilan Halimi, kidnappé parce qu’il était Juif donc supposé riche — dessinent-ils un paysage nouveau ? Mais très différemment, les Juifs en France ne sont pas discriminés, et s’ils donnent l’image de vivre parfois sous des formes communautaires, à Sarcelles notamment, ce n’est pas du fait de logiques de ségrégation.

La haine des Juifs, aujourd’hui, renvoie à des thématiques qui n’existaient pas il y a cinquante ou soixante ans : question israélo-palestinienne, négationnisme notamment. Mais elle a une épaisseur historique — quelque 2500 ans — qui fait qu’elle a aussi une continuité unique, ce qui rend difficile d’y voir un racisme parmi d’autres. Elle trouve de nouveaux espaces dans le contexte contemporain où les fake news peuvent contribuer à alimenter le « complotisme », c’est-à-dire la paranoïa collective par laquelle la compréhension du monde s’appuie sur l’image de forces mystérieuses, agissant dans l’ombre. Or de tout temps depuis le Moyen Âge, les Juifs constituent l’archétype de telles forces. Les « banlieues », c’est-à-dire dans l’imaginaire contemporain les milieux populaires issus de l’immigration récente, n’ont pas le monopole des discours de la haine des Juifs ; on assiste même à d’étonnantes convergences, visibles par exemple dans le public de Dieudonné où l’on rencontre des personnes issues de l’immigration maghrébine, subsaharienne et autre, des sympathisants d’extrême gauche, d’extrême droite et bien des personnes formant une nébuleuse aux contours beaucoup plus troubles, que rassemble l’idée que tout peut être dit et que les Juifs ne devraient pas imposer leur exception.

Comment combattre l’antisémitisme ? L’éducation est bien sûr en première ligne, à condition qu’elle soit développée ici de façon bien pensée. Les discours incantatoires sur la République, par exemple, sont plutôt contre-productifs, et il en va de même des propos moralisateurs. Les visites de camps de la mort par exemple, sont utiles à condition d’être bien préparées et encadrées par des enseignants et autres éducateurs eux-mêmes formés et éduqués. Les cours d’histoire appellent eux aussi une préparation et une formation dispensées en amont aux enseignants qui trop souvent semblent démunis dès qu’il est question en classe de la Shoah ou de la naissance de l’État d’Israël.

Le recours au droit et l’appel à la fermeté de la justice sont eux aussi de la plus haute importance. Encore faut-il rappeler qu’il existe un arsenal judiciaire et légal déjà considérable, qui pourrait peut-être être mieux employé. Celà étant, comme disait Michel Crozier, on ne change pas la société par décret : on ne fera pas reculer un phénomène aussi profondément ancré dans notre vie sociale, culturelle, religieuse par des mesures répressives. Tout au plus le contiendra-t-on. Un domaine mérite ici une action en profondeur, c’est celui de la communication et des usages d’Internet et des réseaux sociaux. À la fin du XIXe siècle, l’État a appris de façon générale à réglementer le droit de la presse ; de même, aujourd’hui, avons-nous le plus grand besoin de régulations qui doivent être nationales, mais aussi européennes et internationales.

En outre, l’antisémitisme contemporain se nourrit, on l’a dit, de références au conflit israélo-palestinien et au « choc des civilisations » où se heurteraient l’Occident et l’islam. Le positionnement géopolitique de la France est ici de la plus haute importance, qui appelle au minimum des explications argumentées.

L’antisémitisme se déploie on l’a dit également dans un univers où les fake news et le « complotisme » prospèrent :  la situation politique actuelle est ici un élément du problème. Le pouvoir est sans opposition réelle. Le débat, au lieu de revêtir un tour institutionnel, raisonné, devient vite outré, comme on le voit à propos de la laïcité : en dehors du pouvoir, on entend surtout des polémiques où les uns, tel Edwy Plenel, sont accusés d’« islamo-gauchisme » et les autres, tel Manuel Valls, comparés à un collaborateur comme Marcel Déat ! Il faut donc souhaiter que se recomposent une droite et une gauche classiques, qui apporteront les repères contradictoires qui manquent, structurant des débats plus constructifs.

La haine des Juifs a trouvé au sein des populations issues de l’immigration, notamment maghrébine, un espace privilégié au point que l’idée d’un « nouvel antisémitisme » semble viser avant tout ces groupes, dont l'antisionisme serait exalté par les acteurs politiques d’extrême gauche. Il est urgent que se développent des formes de dialogue entre des représentants des deux univers, juif et musulman, et pas seulement sur un mode religieux, plus ou moins œcuménique. C’est ce que nous proposons, Farhad Khosrokhavar et moi, mais aussi d’autres bons esprits — je pense par exemple au dialogue récent entre Delphine Horvilleur et Rachid Benzine.

Enfin, la haine des Juifs s’est relancée dans la France des années 1990, et ensuite après une période où s’était inventée ce qu’avec Farhad Khosrokhavar nous avons convenu d’appeler un « néo-républicanisme ». Dans cette formule, les Juifs de France, tout en marquant un attachement sans réserve à la République, s’affirmaient visiblement dans l’espace public. En cela, ils étaient en rupture précisément avec le modèle classique républicain où ils étaient des « israélites », des citoyens comme les autres dont la judéïté ne devait exister que dans la sphère privée. Ce « néo-républicanisme » a bien fonctionné durant une douzaine d’années, à partir de la fin des années 1960, avant de s’affaiblir sous les coups du terrorisme et du fait de la crise générale de l’idée républicaine. Nous avons certainement besoin de réfléchir à nouveaux frais à ce type de formule et aux conditions qui permettraient de l’étendre à d’autres groupes que les Juifs, à commencer par les musulmans.

 

Photo : Michel Wieviorka © Sebastian Kunigkeit / dpa / AFP