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L'anti-Europe : point de ralliement de l'extrême droite et de l'extrême gauche

Written by Bernard Bruneteau | Mar 30, 2018 2:42:28 PM

La remise en cause de l'Union européenne se fait à partir de deux discours radicalement critiques : l'un d'essence « nationale » produit par les divers mouvements et partis identitaires (Front national, UKIP, Lega, populismes scandinaves et est-européens…) ; l'autre d'essence « sociale » circulant au sein des différentes expressions de la gauche radicale (Front de gauche puis France insoumise, Podemos, Die Linke, Gauche anti-capitaliste européenne…).

De Lénine à Maurras

On peut considérer à première vue qu'une sensibilité populiste objective existe entre ces « fronts » (national, de gauche…) qui dénoncent non seulement les politiques communautaires mais aussi les élites européennes et europhiles pour leur opposer le Peuple en majesté. Qu'ils s'en aillent tous !, le titre du livre de Jean-Luc Mélenchon paru en 2010 aurait pu être choisi par Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2017. Les slogans de campagne des deux leaders se répondaient troublement en déclarant la guerre à l'« oligarchie » bruxelloise au nom d'une souveraineté populaire blessée. Comme le faisait en 2014 Pablo Iglesias, le leader espagnol de Podemos, qui opposait paradigmatiquement le peuple à la « caste » européiste, émanation régionale selon lui du « parti de Wall Street ».

Cette hostilité des extrêmes à l'« Europe » doit d'abord se rapporter à la rémanence de références issues de matrices idéologiques anciennes. L'européisme originel, qui s'inscrit principalement dans le registre du pacifisme libéral, s'est en effet affronté dès le début du XXe siècle à des systèmes d'idées qui refusaient le principe même de l'unification continentale au nom de paradigmes jugés plus essentiels ou salvateurs. C'est ainsi que le projet européen a été nié par les ultras du nationalisme s'insurgeant contre son fédéralisme « cosmopolite », comme il fut stigmatisé par l'internationalisme révolutionnaire y repérant le masque du Capital et de l'Impérialisme. Lénine, jugeant en 1915 les États-Unis d'Europe « ou bien impossibles, ou bien réactionnaires », et Maurras, voyant en 1930 se profiler derrière la Pan Europe d'Aristide Briand une « Pan Germania » attentatoire à la nation, incarnent alors les deux pôles opposés de la vindicte anti-européenne.

Le Marché commun en ligne de mire

L'opposition perdure logiquement dans les années 1950 au moment où démarre la construction européenne concrète de la CECA et de la CEE avec le soutien des partis du « centre » (démocrates-chrétiens, libéraux, socio-démocrates). L'extrême droite groupusculaire française et belge du temps, imprégnée par les axiomes de la théorie du complot, n'y manque pas d'y voir l'œuvre des « oligarchies cosmopolites » en déclinant le thème des « financiers qui mènent le monde » (Henry Coston), en l'occurrence Jean Monnet. De leur côté, les grands partis communistes, français et dans une moindre mesure italien, fustigent un Marché commun politiquement réactionnaire et socialement destructeur, suivant en cela les thèses de l'Institut de l'économie mondiale de Moscou. Ici, l'Europe économique est censée incarner au plus près le « capitalisme monopolistique d'État » dont les dirigeants chercheraient « un champ élargi pour le profit et l'accumulation des monopoles ».

Consécutive à la fin de la guerre froide, la relance de l'intégration européenne initiée par le traité de Maastricht et conclue par celui de Lisbonne renouvelle les oppositions en développant des politiques plus intrusives remettant en cause des équilibres nationaux et sociaux issus de l'histoire.

Une hostilité commune, des divergences stratégiques

Si des logiques souverainistes visant à se réapproprier les parts de souveraineté délégués à l'UE émergent aux marges des grands partis, des sentiments de défiance plus profonds sont désormais canalisés et instrumentalisés par une myriade de formations national et social-populistes. Se référant également au Peuple – à l'extrême droite plutôt l'ethnos dévasté par l'immigration permise par l'UE, à l'extrême gauche plutôt le demos trahi par les élites post-démocratiques –, celles-ci mettent en œuvre une triple critique : utilitariste (« l'Europe, c'est la casse »), politique (« l'Europe, c'est la dictature des élites »), identitaire (l'« euromondialisme ») en constituant l'UE en bouc émissaire idéologique polymorphe commode. L'appel au peuple souverain est dirigé contre le « déficit démocratique » d'une UE lointaine, la « technocratie » de Bruxelles, les politiques « libérales » d'austérité, les élites européanisées. Le culte du peuple national « de souche » est érigé lui contre l'Europe multiculturelle et mondialisée, contre l'Europe sans frontières et élargie aux civilisations menaçantes, contre l'« Eurabia ». Ici, « l'UE libérale » et « mondialiste » acquiert la même dimension abstraite et mythique qu'avaient pu concentrer en des temps lointains des monstres idéologiques aussi divers que la « Synarchie d'empire », la « Finance internationale » ou l'« Impérialisme ».

Cette hostilité commune ne permet toutefois guère d'alliances en raison de divergences stratégiques (refus plus ou moins radical de l'euro), de positionnements nationaux différents (plus ou moins anti-système) et surtout de traditions culturelles et idéologiques bien distinctes sinon très opposées (haine du libéralisme/haine du cosmopolitisme). Alors, longue vie à l'Union européenne ?

 

Photo : © JUSTIN TALLIS / AFP