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Amorces (Minuscule histoire de la littérature)

Written by Patrick Chamoiseau | Jul 3, 2018 4:40:10 PM

Depuis l’effroi, depuis la peur
Depuis la rumeur abyssale des griots et conteurs
Depuis l’encre de celui qui écrit

De la magie du verbe qui ordonne au réel
aux odyssées aveugles qui s’appliquent à tout voir et à tout raconter
Des folies qui galopent dans l’audience des moulins
aux passions qui font scènes dans de puissants royaumes
La haute saisie du temps
dans les arcanes du souvenir et le cosmos de la mémoire

Voici les furies coloniales
L’hécatombe des grandes guerres
Ces gouffres-monde ouverts qui défont la parole
Jusqu’à l’orgueil des langues que n’étaye plus la ciselure du style

Juste à ce point de déroute où
Faulkner

Dans la langue hors toute langue
Dans l’instant
Cet impossible à dire
Cet impensable à simplement fixer
Tout autant que Rabelais et bien plus que Rimbaud en ses voyelles ardentes
Dans l’instant où Faulkner largue les amarres

Ce qui s’ouvre
Depuis ces cendres qui couvent
En deçà du récit bien plus que tout récit
C’est le coeur des étants infinis
Cette tombée dans le monde qui ne ramène qu’à soi
Ce langage enchouké dans la Lettre que parfois l’on habite
La Lettre incise qui fait langage parmi la houle des langues
Silence qui s’articule
La parole qui résiste à la révélation
La pensée malgré tout aux rives où elle ne peut
Cet infime qui enseigne l’incertain des grandeurs…
Tout fait souvenir de ce qui fut et tout nous ouvre encore
Tout nous libère enfin et nous relie à tout.

Nulle ruine donc dans l’élan fondateur au coeur des origines
Beau rire soudain du tout-possible dans l’enthousiasme de ce voyage qui s’ouvre.
L’errance, de mémoire longue, se maintient juvénile toute sacrale et païenne
L’horizon fait images,
nulle porte ne se referme.

 

Photo : Patrick Chamoiseau © Ulf Andersen / Aurimages