« L’affaire Sauvage » interroge le regard que l'on porte sur la violence des femmes

« L’affaire Sauvage » interroge le regard que l'on porte sur la violence des femmes

« L'affaire Sauvage » continue d'être un sujet brûlant, comme l'ont montré les réactions au téléfilm C'était lui ou moi diffusé sur TF1. Ce drame pose aussi la question de la violence des femmes et des différents regards que la société porte sur elle. Des pistes explorées par la journaliste Valentine Faure dans un nouvel essai. Entretien.

Votre livre explore la possibilité que les femmes puissent être violentes, au même titre que les hommes. Pensez-vous que le fait qu’elles ne le sont généralement pas n’est pas naturel mais quelque chose d’acquis ?

Valentine Faure : D’abord, il faut rappeler que les femmes sont statistiquement beaucoup moins violentes que les hommes. Est-ce que ça veut dire qu’elles sont naturellement moins violentes ? Je n’en sais rien. Mais je trouve que même marginale, la violence des femmes a des choses à nous dire, y compris sur celle des hommes. Ce qui est certain, c’est qu’on nous apprend beaucoup plus, à nous les femmes, à contrôler notre agressivité et notre colère. Comme a écrit Kate Millett, « la femme est rendue inoffensive par sa socialisation. Devant une agression, elle est presque universellement sans défense, à la fois par son entraînement physique et émotionnel. » Dès la petite enfance, la colère est perçue de façon très différente quand elle est exprimée par une petite fille ou un petit garçon. Cette émotion, qui peut déboucher sur la violence, est davantage réprimée chez les femmes, transformée en autre chose, en larmes, en abattement, et plutôt tournée contre elles-mêmes quand elle s’exprime. Par ailleurs, les hommes ont longtemps eu le monopole de la violence légitime, celle de l’usage des armes dans l’armée et dans la police. L’ouverture de ces institutions aux femmes reste assez récente.

Vous écrivez que la puissance des femmes est davantage perçue comme leur capacité à endurer…

V. F. : Oui, il me semble qu’on définit le courage féminin par l’endurance, c’est-à-dire le fait d’être capable de supporter. C’est l’archétype de la mère sacrificielle : si elle se bat, c’est pour ses enfants. Pour moi, le backlash contre MeToo, c’est un peu la même chose : quand les femmes se mettent à dire « ça suffit », on leur répond « écoutez, vous êtes quand même plus courageuses que ça, vous pouvez bien supporter quelques mains aux fesses. » On leur répète qu’elles sont à la hauteur, dans une sorte de retournement pernicieux de la situation. C’est l’endurance qui est valorisée comme une forme de courage, pas la capacité à se défendre.

Vous rappelez que les femmes sont statistiquement moins violentes. Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce sujet ?

V. F. : Ça a commencé par le discours autour de l’affaire Sauvage. J’ai trouvé qu’elle générait beaucoup de certitudes. Le débat se résumait à « pour ou contre », alors que cette affaire m’inspirait beaucoup de questionnements. Je ne porte pas du tout un jugement sur ce que mérite Jacqueline Sauvage, je n’ai pas non plus envie de la voir en prison, mais l’idée de sa violence m’interrogeait. Je trouvais qu’on l’évacuait sans la prendre en compte plutôt que de la regarder et la comprendre. Est-ce que ce crime était le sien, ou est ce qu’il n’était qu’un prolongement de la violence de son mari et seulement ça ? J’ai voulu creuser cette idée, et cela m’a amenée à réfléchir au regard social qu’on porte sur la violence des femmes.

Votre livre pose beaucoup de questions et vous amenez le lecteur à prendre en compte de nombreux points de vue sur l’affaire Sauvage. Avez-vous un avis tranché sur cette affaire ?

V. F. : Je n’ai pas de thèse sur l’affaire Sauvage et je ne voulais absolument pas en proposer la contre-enquête. Ce qui m’a intéressé est la façon dont elle est devenue une sorte de catalyseur. Elle semblait mettre tout le monde d’accord. Elle transcendait le spectre politique, de Marine Le Pen à l’extrême gauche, mais les conceptions qui justifiaient ce soutien étaient très différentes. Cette histoire a de nombreuses facettes, du discours politique de Laurence Rossignol, la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, à celui du procureur de la République, Frédéric Chevallier.

Derrière tous ces discours, il y a des conceptions différentes sur les femmes, sur ce qu’on peut exiger d’elles, sur la façon dont il faut considérer leur violence, leur pouvoir, leurs choix. La situation, la personnalité de Jacqueline Sauvage ont fait qu’il y avait matière à polémiquer, on continue d’ailleurs à en parler aujourd’hui. Par exemple, la position du procureur est que Jacqueline Sauvage était une femme déterminée, une femme à poigne. Je crois que ça a été retenu contre elle comme la preuve qu’elle avait de la ressource et que ça a joué dans sa condamnation. Or, une femme qui monte une entreprise, qui tient sa famille à bout de bras, peut très bien être en même temps soumise à son mari, ne pas trouver les ressources pour tout quitter. On aurait pu en apprendre beaucoup là-dessus, et c’est une question intéressante au lieu d’en faire un débat tranché, « pour ou contre », « faible ou forte ». Ce cas interrogeait aussi notre perception de ce qu’est « être une victime ».

La perception de la victime fait partie intégrante du « syndrome de la femme battue », invoqué par la défense de Jacqueline Sauvage. Inventé aux États-Unis et progressivement abandonné, vous rappelez qu’il impliquait que la victime fasse la « bonne » performance de sa vulnérabilité. Il fallait avoir l’air d’une personne faible et irréprochable face au jury…

V. F. : Oui, et on le retrouve dans cette affaire : il faut être une « bonne » victime. L’avis du procureur est que certains éléments ne peuvent pas s’articuler ensemble. C’était une femme qui pouvait prendre des décisions contre l’avis de ses parents par exemple. Cela voulait-il dire qu’elle était absolument libre ?

Au-delà de l’affaire Sauvage, c’est un biais historique de la justice que de juger les femmes en relation avec leur vie personnelle et leur vie intime. Plusieurs enquêtes montrent qu’on leur pose plus de questions à ce sujet, sur leur famille, leur conjoint, leurs enfants… Ces éléments rentrent davantage en compte que pour les hommes. Leur traitement pénal est différent. On les oriente davantage vers des solutions de types médicales, des suivis médico-sociaux. C’est une tendance très ancienne. Au XIXe siècle déjà, on envoyait plus souvent les femmes délinquantes à l’asile. Bien sûr, ça ne veut pas dire qu’elles étaient mieux traitées.

J’ai été étonnée d’apprendre qu’aux États-Unis au XIXe siècle, il y a eu un débat sur l’idée d’abolition de la peine de mort uniquement pour les femmes. Cela venait d’une frange très religieuse de la société, ce n’était pas du tout quelque chose de progressiste. Cette espèce de clémence était complètement empoisonnée, et ils n’avaient pas d’arguments rationnels, c’était de l’ordre du « ressenti » : on n’envoie pas une femme à la potence, quelle idée, et pourquoi pas les laisser faire de la politique !? Il y a quand même une corrélation entre la citoyenneté de plein droit et le fait d’être tenu pour responsable de ses actions. C’est Olympes de Gouges qui inversait la logique : « La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune ».

Aux États-Unis, la NRA (National Rifle Association) propose aux femmes des accessoires roses pour leurs armes, donnant à leur discours pro-arme classique un vernis d’émancipation pour le public féminin. Est-ce un peu le cauchemar du féminisme de voir cette idée être réappropriée comme ça ?

V. F. : C’est vrai, la NRA exploite depuis longtemps ce thème de l’autodéfense des femmes sur le mode « personne ne le fera pour vous ». C’est terrifiant, et il faut souligner que personne dans le sillon de Jacqueline Sauvage n’a appelé à prendre les armes. Je pense malgré tout que se dire qu’on a le droit d’être en colère, qu’on peut être violent, c’est encore autre chose. L’idée importante à faire passer sur l’affaire Sauvage est qu’elle n’aurait pas dû tuer. Elle aurait dû pouvoir s’extraire de ce couple avant d’en arriver là. On aurait voulu lui épargner la violence, celle de son mari et celle dont elle a dû s’emparer pour elle-même.

 

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

Lorsque je me suis relevée j'ai pris mon fusil. Imaginer la violence des femmesValentine Faure 
Éd. Grasset, 198 p., 17,50 €

 

Photo : Valentine Faure © Ph. MATSAS/GRASSET

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